EMPOISONNEMENT PAR LE TABAC
On doit distinguer deux formes d’enpoisonnement par le tabac: l’une aiguës souvent mortelle, résulte soit de l’ingestion de la plante ou d’une de ses préparations, soit de l’usage imprudent ou excessif qu’on fait de cette solanée en fumigations, lavements, ou comme topique : l’autre chronique^ caractérisée par des troubles fonctionnels ou des détériorations organiques, survient lentement, insidieusement chez les personnes’ employées dans les manufactures, et chez celles qui fument, chiquent ou prisent habituellement.
Nous étudierons séparément chacune de ces formes en commençant par la première, et dans celle-ci, à l’exemple de ceux
(1) La méthode de Stas repose à la fois sur les recherches chimic|ues et sur l’expérimentation physiologique. — L’introduction de cette dernière dans les expertises légales est due à Stas.
qui onL déjà publié dos travaux sui' la matière, nous décrirons un einpoisonnnement aigu grave cl un empoisonnement aigu bénin. Auparavant nous devons indiquer les usages, les formes du tabac, les voies par lesquelles on peut l’administrer et l’absorber.
Le tabac peut pénétrer dans l’organisme sous des états trèsdifférents mais qui sont toujours on rapport avec les quatre voios d’absorption, c’est-â-diro le rectum, la peau, l’estomac et le poumon.
Nous étudierons à propos de chacune d’elles les usages, les formes, le modo d’administration du tabac et les circonstances dans lesquelles on observe l’ompoisonnoment jiar cette plante.
Usages., formes, modes d'administration du tabac. Circonstances dans lesquelles on observe l'empoisonnementpar cette plante.
1° Voie rectale. — On administre le tabac en lavements, pour combattre l’obstruction intestinale, la hernie étranglée,’Ja constipation, la colique de plomb, les alToctions vermineuses, la paralysie vésicale, la dysurio; en fumigations du cùté de l’anus, dans le but do calmer dos douleurs hémorroïdaires, ou de rappeler des noyés à la vio.
2° Voie cutanée. — On emploie le tabac en lotions, embrocations, bains, cataplasmes, pommades, fumigations, etc... pour guérir des affections cutanées, rhumatismales, névralgiques ou parasitaires. — On s’en sert quelquefois dans le traitement du tétanos, des engorgements lymphatiques et de l’érysipèle. (1).
La prise outre le plaisir qu’elle procure à ceux qui en usent est usitée contre l’ophthalmie, la conjonctivite, la migraine.
Sous toutes ces formes, le tabac mis en contact avec la surface cutanée est susceptible d’etre absorbé et de produire l’empoisonnement.
0) Il a été incorporé tdans le baume tranquille, dans le baume opodeldocli, dan^ l’onguent de nicotiane de Foubert, dans le modificatif d’Ache dans l’ouguent splénique de Bauderon.
Tl n’ost mémo pas jusqu’à l’application de fcuillos en nature qui ne puissent déterminer l’effet toxique. M. Namias (1) a observé un vérilable empoisonnement chez un contrebandier qui s’était couvert le corps de feuilles de tabac, afin de les soustraire au paiement de l’impôt. Hildebrand, Meyer, l^olk, Gallavardin (2) rapportent des faits analogues.
D’après M. Gubler, les accidents ne se déclareraient qu’après un temps assez lon^, dans le cas où l’empoisonnement est consécutif à l’application, sur la peau, du tabac ou d’une de ses préparations. Celle-ci en effet n’absorbe les liquides qu’après avoir été imbil)ée, et il faut un certain temps pour qu’elle éprouve cette modification et se laisse pénétrer soit par la décoction appliquée dans un but thérapeutique, soit par l’espèce de solution formée par la sueur.
Mais la peau absorbe facilement les gaz ainsi que les substances volatiles : or la nicotine étant un alcaloïde volatil, il est assez probable que la cause de l’empoisonnement est due à l’alcaloïde qui, volatilisé par la chaleur du corps, estaborbé par la peau, et passe dans le sang par endosmose.
3° Voie gastrique. — En thérapeutique, l’administration du tabac à l’intérieur est indiqué dans tous le cas déjà cités, mais elle est surtout conseillée lorsqu’il s’agit de priapisme, d’hydropisie, de constipation, d’hystérie, etc.
Le tabac est employé en poudre, infusion, en décoction, en ex traits aqueux et alcoolique, en alcoolature, en sirop, en teintures alcoolique et éthérée.
Par cette voie l’intoxication peut survenir avec plus de rapidité encore que par les autres, mais elle n’est plus comme précédemment le fait presque exclusif de la médecine ou de l’empirisme.
On l’observe dans des conditions très-variées. Ici, c’est un fou qui mange du tabac, ou un marin qui par mégarde avale
(1) Note à l’Académie des sciences.
(2) De l’empoisonnement par l’application de feuilles de tabac sur la peau. Gazette des hôpitaux. août 1H64.
sa chique; là, une femme qui en préparant une infusion y introduit des feuilles de tabac, mélangées par hasard à des feuilles d’oranger ; ailleurs un mauvais plaisant qui offre à ses amis du vin dans lequel il a fait macérer du tabac.
Quelquefois même certains de ces empoisonnements cachent des crimes, mais c’est le très-petit nombre ; la plupart doivent être considérés comme des accidents ou rentrer dans la grande classe des homicides ou des suicides par imprudence.
4o Voie pulmonaire. — Des exemples assez nombreux prouvent que l’empoisonnement peut se produire par la voie pulmonaire.
C’est ainsi que dans les manufactures de tabac ou une certaine quantité de nicotine est toujours mélangée à l’air on observe fréquemment des cas d’intoxication chez les ouvriers non encore acclimatés.
M. le D'‘ Depierris a même été appelé, pour donner ses soins à des hommes, qui, s’étant endormis dans des chambres mal ventilées et remplies de balles de tabac, succombèrent pendant leur sommeil.
La fumée de tabac qu’on a vantée contre l’asthme, la coqueluche et dont le nombre immense de fumeurs de pipe, de cigare et de cigarettes s’enivrent aujourd’hui avec tant de plaisir, est loin d’être inoffensive.
Elle contient de la nicotine, comme nous l’avons déjà dit et produit, quoique avec une intensité moindre, leg mêmes effets que l’injection.
Non-seulement on a vu des jeunes gens, et même des adultes mourir pour avoir voulu, à la suite de paris, fumer un certain nombre de pipes, mais on cite des cas ou des personnes, qui ne fumaient pas furent intoxiquées pour être restées un certain temps dans une atmosphère remplie de fumée.
Ces empoisonnements par la fumée de tabac ont été diversement expliqués. Certains physiologistes les ont attribués à l’ac'.de pécolique ; d’autres, Vogel et Neubauer les rapportent à l'iiydrogène sulfuré et à l’acide cyanique.
Mais il est à pou près certain que la nicotine doit être seule incriminée, car les sujets présentent les signes de l’ompoisonnemeijt par cet alcaloïde.
Il est vrai que M. Gréhant ayant intoxiqué des chiens avec de la fumée de tabac, a trouvé chez ces animaux le sang tout à fait rutilant, tandis que dans l’empoisonnement par la nicotine et le tabac, le sang est complètement noir. — Mais il est probable que cette ditïérence nécropsique provenait de ce qu’on faisait respirer les chiens dans un appareil à soupape et qu’ils ne pouvaient, comme le font les fumeurs, rejeter une partie des produits de la combustion. La mort n’était pas produite par la ♦ nicotine, mais par l’oxyde de carbone qui se forme dans la combustion du tabac.
I Le sang présentait, en effet, tous les caractères de l’hémoglobine oxycarbonée, et les tissus étaient rouges comme dans l’empoisonnement par les vapeurs de charbon. Il est possible aussi que le cyanure d’ammonium que l’on a cité parmi les produits de combustion du tabac, agissait aussi dans cette circonstance; on sait en effet que les cyanures et l’acide cyanhydrique mélangés à l’air rendent le sang rutilant. (Rabuteau.)
Doses toxiques. — Dans [les cas où la mort est survenue, la dose administrée était ordinairement de 15 à 30 grammes; mais des quantités infiniment plus faibles peuvent tuer. Marc Grégor et Taylor citent des cas ou 2 grammes et meme un scrupule (l gramme 293) ont produit des empoisonnements mortels.
Symptômes de l'empoisonnement aigu grave par le tabac. — Tout d’abord l’individu intoxiqué paraît anxieux, inquiet, il ne peut tenir en place, il marche, il s’agite, il est horripilé ; puis il éprouve du malaise avec nausées, vertiges, défaillances, et sensation de chaleur à l’épigastre ou à l’abdomen.
En un temps très-court, quelques minutes meme, si la dose a été très -forte, cet état s’aggrave : les défaillances se changent en une adynamie profonde, les nausées en vomissements et la
clinleiir abdominaln on coliques violentes; alors la peau pâlit et SC recouvre d’r ne sueur ^'lacée; le front devient le siège d’une céjilialalgie aiguë et persistante; la pupille se contracte ; les oreilles bourdonnent; les verliges s’aggravent et les idées commencent à se ti-oubler.
Bientôt le sujet pai-aît plongé dans une sorte de stupeur; il en sort d’abord à des intervalles jilus ou moins longs pour pousser des cris, et présenter des accès convulsifs tétaniformes ou des tremblements, mais ensuite il tombe dans la paralysie et le collapsLis.
A ce moment la pupille est dilatée, et le regard fixe ; la sen- , sibilité à demi-abolie ; la respiration qui était facile au début, s’embarrasse; les battements du cœur primitivement énergiques, s’affaiblissent tellement qu’on ne les entend plus, même avec le stéthoscope ; le pouls qu’on sentait, petit, serré et fréquent, devient intermittent et presque insensible au doigt; les extrémités se refroidissent et le malade meurt soit au milieu d’un accès convulsif, soit pendant le coma qui suit les convulsions.
Dans cette intoxication on peut, outre les vomissements, voir survenir du ptyalisme, des évacuations alvines, noirâtres et fétides et même souvent aussi une augmentation de la secrétion urinaire. Mais ces symptômes n’apparaissent pas constamment : tantôt les selles font défaut, tantôt, mais plus rarement les vomissements, tantôt enfin, le ptyalisme ou les mictions.
Du reste la marche de cet empoisonnement est fort variable; on a vu, par exemple, dans un certain nombre de cas la période parétique exister à peu près seule. — Cela s’observe surtout lorsque rempoisonnement se produit par la voie pulmonaire ou par la peau ; alors la nicotine n’est absorbée que peu à peu et détermine, des effets analogues à ceux qu’on produit en administrant des doses fractionnées de cet alcaloïde ; la paralysie et le collapsus apparaissent d’emblée sans être précédés d’une période convulsive. — Habituellement, le malade n’a pas de dé-
lire et jusqirfi la lin comprend assez bien les questions qu’on lui adresse.
t^tuant au pronostic et à la durée, ils dépendent, et de la dose du poison, et de la tolérance plus ou moins grande, que par suite de l’habitude, le malade peut avoir acquise vis-à-vis du tabac. Beaucoup de sujets succombent un quart d’heure ou une demi heure après avoir pris le poison ; d’autres résistent un jour ; d’autres enfin se rétablissent soit par l’emploi d’un traitement énergi(]ue, soit à la suite d’évacuations spontanées qui rejettent au dehors la substance toxique.
Généralement, lorsque la terminaison doit être favorable, le malade s’endort d’un sommeil plus ou moins calme, et, à son réveil, il ne lui reste guère que de la céphalalgie, de la courbature et un profond dégoût pour le tabac ; en deux ou trois jours tout disparaît.
Lorsque la mort arrive, elle résulte de l’asphyxie convulsive ou parétique, et exceptionnellement d’une syncope.
A l’autopsie, on trouve les caractères nécropsiques propres à ces différents genres de mort, et (jue nous avons déjà indiqués à propos de l’empoisonnement par la nicotine. De plus, lorsque le tabac a été administré, soit par la bouche, soit par l'anus, les malades exhalent une odeur de tahac très-prononcée, et on constate sur les muqueuses de la bouche, des suffusions, des taches ecchymotiques.
Si l’empoisonnement était produit par la fumée ou par des applications externes, on ne trouverait probablement pas ces derniers signes, car on ne les rencontre pas chez les animaux qu’on fait périr de cette manière.