‹ De l'empoisonnement par la strychnineChapitre 3 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE. — MÉDECINE LÉGALE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — MÉDECINE LÉGALE

M. Casper, (1) ne parle pas de l'empoisonnement par la strychnine. Il se contente déranger cette substance à côté de l'opium, de la belladone, de la vératrine, des gaz irrespirables, de l'alcool, etc., dans la deuxième classe de sa classification. Les poisons de cette classe, auxquels il donne la dénomination d'hypérémisants, tuent, dit-il, « par con- » gestion sanguine, tantôt du cerveau, tantôt des poumons, » tantôt du cœur, tantôt de la moelle épinière, ce que Von )) peut très-bien voir par les phénomènes sur le vivant et par les » résultats de V autopsie. » Les symptômes sont : « Dilatation » des pupilles (on n'a pas oublié que l'opium est rangé dans cette classe) « perte de connaissance, somnolence, » respiration lente et irrégulière, vomissements, obstruc- » tion (!), collapsus, convulsions cloniques et toniques, pa- » ralysie, mort, n

Cette omission d'un chapitre aussi important que celui de l'empoisonnement parla strychnine, m'engage à donner ici, comme point de départ, un résumé succinct des symptômes et des signes de cet empoisonnement, tels qu'ils ont été indiqués par M. A. Tardieu, en 1856, d'après les faits alors connus dans la science.

I. Résumé des symptômes et des signes de l'empoisonnement parla strychnine indiqués dans le mémoire de M. A. Tardieu. — Le début des accidents est généralement brusque et rapide; il ne se fait pas habituellement attendre plus de dix ou vingt minutes après l'ingestion du poison. Il survient d'abord une sensation particulière dans la tête, une angoisse, une agitation croissante, suivies bientôt de spasmes et de contrac-

(1) Casper, Traité de médecine légale, traduit de l'allemand. Paris, 1862, t. II, p. 271 et 278.

h T. GALLARD.

tions toniques. La roideur ne tarde pas à devenir générale, elle s'empare des muscles du tronc ; le corps est renversé en arrière, en état d'opisthotonos plus ou moins prononcé, la figure est pâle, l'intelligence parfaitement nette, la parole entrecoupée. — Alors survient le trismus; les membres sont agités de secousses de plus en plus violentes, puis se contractent comme le reste du corps, la respiration devient courte, brève, convulsive, la face se gonfle et se colore. — La mort paraît imminente ; mais, après un temps variable, les muscles se détendent, le calme renaît pour peu de temps, car, quelques secondes suffisent pour qu'un nouvel accès plus redoutable encore se produise ; les membres se convulsent et se roidissent autant que possible; la plante des pieds est tournée en dedans; la respiration est de plus en plus oppressée et semble, par moments, complètement suspendue; les battements du cœur sont irréguliers; la peau, de pâle qu'elle était au début de l'accès, devient bleuâtre et violacée; les yeux sont saillants et fixes, convulsés dans un sens ou dans l'autre, les pupilles souvent dilatées,— alors l'intelligence est rarement conservée.

Il n'y a pas d'exemple que les malades aient succombé après le premier accès, et il est même rare qu'ils n'en subissent au moins quatre ou cinq. — La sensibilité est parfois excitée, au point que le plus léger attouchement, que le bruit même provoque de nouvelles convulsions. La durée des accès ne dépasse guère trois à quatre minutes, et la rémission est, elle-même, fort courte. — Dans les cas funestes, la mort survient brusquement au milieu d'un accès.

Si la dose du poison est trop faible pour donner la mort, ou si les secours administrés sont assez efficaces pour conjurer une issue fatale, on voit les accès s'éloigner ou diminuer de violence, puis cesser, après quelques heures, en laissant après eux un sentiment de faiblesse, de lassitude, de brisement, et parfois une roideur musculaire qui persiste

plus ou moins longtemps, soit dans un membre, soit dans une autre partie du corps.

A l'examen nécroscopique, on trouve un rigidité cadavérique insolite, se manifestant promptement après la mort, avant la disparition de la chaleur animale, et persistant pendant un temps beaucoup plus long que sur les autres cadavres. Le sang est fluide; dans le plus grand nombre des cas, le cœur est vide et plus ou moins fortement contracté. Les centres nerveux peuvent être le siège d'altérations diverses (ramollissement, inflammation, congestion, hémorrhagie). Les organes digestifs n'offrent aucune lésion particulière.

IL Observations. — Les observations qui suivent démontrent la parfaite exactitude de la description que l'on vient de lire.

Si quelques-unes ont été recueillies en France et en Allemagne, on remarquera, que, comme cela avait déjà eu lieu pour les faits rapportés dans le mémoire de M. A. Tardieu, le plus grand nombre nous vient d'Angleterre. — L'Angleterre, en effet, par la facilité que la liberté illimitée de la vente des substances les plus nuisibles laisse à chacun de se procurer des poisons, paraît être et devoir rester la terre privilégiée des études toxicologiques.

En ce moment, les empoisonnements par la strychnine y sont en faveur, aussi bien comme suicides ou accidents que comme crimes, — et cela, grâce à la propagation d'une mort aux rats (battle's vermin killer) , que chacun peut , pour une pièce de monnaie, se procurer chez le premier épicier venu, et dans la composition de laquelle entre la strychnine.— Cette poudre, dont je me suis procuré un échantillon, est colorée en bleu et vendue au public par paquets du poids de lgr,30, enveloppée dans deux papiers, l'extérieur bleu, étant une sorte de prospectus - étiquette ,

l'autre blanc portant le cachet du fabricant au milieu duquel se trouve cette indication : Poison; c'est la seule précaution prise pour prévenir contre les dangers de cette substance, dans laquelle la présence de la strychnine a été constatée par plusieurs chimistes anglais, et par M. Hottot, qui m'a procuré cette poudre.

L'analyse quantitative en a été faite par M. Mayet, et il a trouvé qu'un paquet du poids de lgr,30 renferme :

Strychnine pure 0,10

Fécule de pomme de terre 1,00

Bleu de Prusse. 0,20

Total 1,30

Je rapporte plus loin deux observations d'empoisonnement par cette poudre ; mais, malheureusement, je n'ai pu me procurer la relation médicale d'un double empoisonnement qui a eu lieu cette année (1862) et qui a fait beaucoup de bruit à Londres :

Une femme du monde a empoisonné volontairement ses deux enfants (1) avec le battle's vermin kilier, et il paraît qu'à l'expertise chimique on a pu retirer la strychnine, non-

(1) La mère, reconnue folle, a cependant été condamnée à être enfermée sa vie durant dans une maison de santé. Ce qui prouve que la législation anglaise, si libérale, si soucieuse avant tout de la liberté individuelle, a compris la nécessité de mettre, par autorité de justice, dans l'impossibilité de nuire, les aliénés qui peuvent être dangereux pour la société. C'est une disposition qu'il serait désirable de voir introduire dans la législation française, et en revenant sur ce sujet, je ne fais que renouveler un vœu que j'ai déjà émis ailleurs : «Il me paraît certain , disais-je, que l'irrespon- » sabilité des actes violents commis par un individu atteint d'aliénation » mentale à quel degré que ce soit, serait plus souvent et plus facilement » proclamée, si les tribunaux, après a^oir constaté la non- culpabilité, pou- » vaient protéger efficacement la société contre le retour de ces actes, en » ordonnant d'office, par jugement et à titre de mesure d'ordre public, la » séquestration perpétuelle, dans un asile déterminé, de l'aliéné reconnu » dangereux. » (Union médicale, 2 mai 1861, nouv. série, t. X, p. 222.)

seulement de l'estomac, mais aussi du foie et des autres viscères (1).

Obs. I. — Empoisonnement parla strychnine (battle s vermin killer). Guérison, par le docteur James Part (2). — Je fus appelé dans la soirée du 4 "octobre 1 860 près d' Elisa M..., domestique âgée de trente et un ans, qui, me dit-on, avait pris du poison. Environ un quart d'heure avant mon arrivée, sa maîtresse, attirée par ses cris, l'avait trouvée étendue sur le parquet de la cuisine, et quand on avait essayé de la lever pour la placer sur une chaise, elle avait été prise instantanément de convulsions suivies de spasmes des membres et du tronc, avec des cris forts et perçants. Quand j'arrivai, elle était à la fin de cette crise. Elle était assise sur une chaise, les deux jambes très-étendues, les pieds fortement écartés et renversés et les orteils fléchis; ses bras étaient aussi largement étendus et ses mains convulsivement accrochées aux bras de deux hommes, qui la soutenaient sur la chaise ; elle paraissait fort effrayée de la crainte de tomber. Le corps était dans un état de spasme tétanique, fortement étendu ou plutôt un peu courbé en arrière, presque en état d'opisthotonos, n'appuyant que contre le haut du dossier et 3e bord antérieur du siège de la chaise. L'expression de sa physionomie était très-anxieuse, sa face bleuâtre et couverte d'une sueur froide rappelait celle d'un cholérique; elle avait les yeux fixes et saillants, la respiration irrégulière et convulsive, le pouls si rapide, qu'on ne pouvait le compter, et si petit, qu'il était à peine perceptible. Elle murmurait indistinctement quelques prières.

J'appliquai la main sur son épaule en lui demandant ce qu'elle avait pris, et instantanément les muscles du tronc et des membres éprouvèrent une contraction spasmodique qui se répéta à chaque nouvel attouchement, fait sur une partie quelconque du corps. Même en approchant un verre d'eau de ses lèvres, on détermina ce phénomène avec beaucoup de violence.

D'après ces symptômes, il était évident pour moi qu'elle avait pris une certaine dose de strychnine, mais elle ne put ou ne voulut pas alors me dire sous quelle forme, et je ne sus que plus tard qu'elle avait pris de la poudre, battle's vermin killer. Je la vis à dix heures et demie, trois quarts d'heure environ après l'ingestion du poison.

J'administrai immédiatement un puissant vomitif (sulfate de zinc et ipécacuanha) et je fis appliquer de l'eau froide sur la tête. Au bout de trois quarts d'heure le vomitif n'avait pas fait d'effet, et je songeai à vider l'estomac à l'aide d'une sonde œsophagienne, car

(1) The Lancet, lû juin 1862.

(2) The Lancet, 30 mars et 6 avril 1861.

elle avait encore de légers spasmes tétaniques ressemblant à des chocs électriques, qui se produisaient à chaque mouvement ou à chaque attouchement. Cependant elle n'avait pas voulu lâcher les personnes qui la soutenaient et elle manifestait une grande crainte de tomber, s'écriant à chaque instant : « Oh! tenez-moi! » Ses jambes étaient toujours involontairement écartées et cette posture paraissait lui être très-pénible, car elle exprima plusieurs fois le désir de les voir rapprocher.

Je renonçai à l'idée de me servir de la sonde œsophagienne, parce que les spasmes tétaniques, qui se produisaient au moindre attouchement et même lorsqu'on approchait un verre de ses lèvres, s'étaient montrés avec une violence plus grande encore quand on avait essayé de lui titiller le pharynx dans le but de provoquer des vomissements.

Un second vomitif fut administré, on continua Feau froide sur la tête, et, un instant après, nous constatâmes un abattement plus considérable et une fréquence plus grande des spasmes; elle demanda à être étendue sur le plancher, ayant perdu l'usage de ses jambes. Ce mouvement détermina l'attaque convulsive la plus violente que j'aie jamais eu l'occasion d'observer, à l'exception peut-être d'une que je vis être suivie de la mort, dans un cas de tétanos traumatique. Ses bras furent violemment étendus, ses membres inférieurs également étendus restaient fortement écartés, les muscles du dos atteignirent leur plus haut degré de contraction et il en résulta un opisthotonos très marqué.

Son air était hagard ; sa face avait une teinte d'un pourpre foncé; ses yeux étaient grands ouverts et saillants, ses pupilles étaient si largement dilatées que l'iris se voyait à peine,

Après quelques secondes de cet état, le système musculaire entier sembla pris tout d'un coup d'un tremblement général. Les muscles se relâchèrent, Jes mains se détendirent, les bras tombèrent le long du corps, les mâchoires sedessérèrent, elle fit un profond soupir et je la crus morte. Au bout de quelques secondes encore, une autre inspiration se ht, provoquée sans doute par l'application de l'eau froide sur la tête et sur la poitrine. La patiente parut alors reprendre peu à peu ses sens, elle recommença graduellement à respirer, d'abord d'une façon très-imparfaite, puis avec plus de régularité, et enfin elle revint de cette attaque. Environ dix minutes après cette crise, elle commença à vomir et je lui fis donner force eau chaude, pour favoriser ces vomissements, qui se continuèrent pendant plus de deux heures.

Sous l'influence des vomissements, les spasmes parurent diminuer de violence, et, environ quatre heures après mon arrivée auprès d'elle, nous pûmes la transporter, à travers les escaliers jusqu'à son

lit, sans déterminer aucune attaque convulsive. On lui donna ensuite une mixture d'extrait de chanvre indien avec de l'éther chlorique, dans le but de diminuer les spasmes et de combattre la prostration dans laquelle elle était tombée, mais la majeure partie de cette mixture fut immédiatement vomie.

A ma visite du lendemain, les spasmes avaient fait place à de légers tremblements, survenant de temps en temps. La peau avait pris un peu de chaleur, le pouls était plus plein, la réaction paraissait complètement établie; je prescrivis une potion gazeuse et une dose d'huile de ricin.

A neuf heures du soir, onze heures après l'ingestion du poison, elle paraissait assez bien et n'accusait plus de douleur, sauf un peu de sensibilité des muscles des bras et des jambes.

Le surlendemain elle paraissait aussi bien que si rien ne fût arrivé : il y avait, cependant, un peu de chaleur de la peau et d'état saburral de la langue. Comme l'huile de ricin n'avait pas agi, je prescrivis une dose de calomel et de coloquinte avec une boisson apéritive, en continuant la potion gazeuse. Le jour suivant, soixante heures après avoir pris la strychnine, elle allait tout à fait bien, demandant à sortir.

Elle est venue me voir deux fois depuis, elle va tout à fait bien et n'a nulle envie de recommencer.

Ors. II. — Empoisonnement par la strychnine (baltle's vermin killer). Guérison, par W. Travers (1). — Rate W. ., âgée de vingtdeux ans, mariée, d'origine grecque, fut transportée à Charing Cross hospital, le M mars dernier, à onze heures et demie du soir, environ une heure après avoir, dans un accès de jalousie, avalé un paquet entier de bailles vermin killer. Elle avait déjà été vue par nn chirurgien qui lui avait administré un vomitif, mais il n'y avait pas eu de vomissements. Au moment de son admission, le corps était parfaitement régide, les membres étendus et roides ; les yeux saillants et fixes; les dents fortement serrées ; la face anxieuse et livide ; la respiration profonde et irrégnlière ; le pouls petit et vif. Le spasme ayant cédé pendant un temps très-court, elle reprit sa sensibilité durant quelques instants pour retomber bien vile dans le même état. Désirant retirer, sans aucun délai, les moindres parcelles du poison qui restait dans l'estomac, j'essayai de me servir de la pompe stomacale; mais, quand je vis que chaque tentative d'introduction de la sonde œsophagienne, tout aussi bien que le plus léger contact imprimé à la malade, décuplait la violence du spasme [tenfold increased) , je m'abstins de nouveaux efforts et

(1) The Lancet, 21 octobre, 1861, t. II, a0 15, p. 347.

je me contentai de la forcer à boire, quoique avec grande difficulté, et comme émétique, un dose élevée de sulfate de zinc dissuus dans l'eau chaude. Heureusement le médicament agit et les vomissements durèrentplus d'une demi-heure. Les spasmes tétaniques continuèrent cependant ensuite avec une intensité croissante; chaque attaque commençait par un cri aigu et prolongé, le corps devenant ensuite parfaitement rigide, les jambes fortement écartées, et l'opisthotonos survenait à un degré tel, que la malade paraissait ne reposer que sur l'occiput et les talons.

Pendant l'accès, la dyspnée devenait plus forte encore, les yeux étaient ouverts dans toute leur largeur, les globes oculaires saillants et convulsés et les pupilles aussi largement dilatées que possible. Enfin, après environ une demi-minute, un tremblement subit apparut dans tout le corps; les membres se détendirent, les muscles devinrent flasques, les yeux ternes, la peau se couvrit d'une sueur froide et visqueuse, la respiration devint presque insensible, le pouls à peine perceptible au poignet, la patiente se trouva dans un tel état, qu'on aurait pu la croire morte.

L'ammoniaque appliquée sous ses narines et l'eau froide projetée sur la face ranimèrent les forces de la respiration et le pouls devint perceptible. Mais, avec le retour de la connaissance, les symptômes de spasme se reproduisirent et devinrent plus violents à mesure que la sensibilité revenait, et nous eûmes à craindre de voir leur violence augmenter encore. Je doutai que la malade pût résister à une deuxième attaque, et j'avais surtout à cœur de tâcher de modérer le spasme; c'est dans ce but que je me décidai à administrer le chloroforme.

Je procédai immédiatement à cette administration, et tout en surveillant très-attentivement la malade, je me hâtai de la plonger le plus rapidement possible dans l'anesthésie. Les effets du médicament furent rapides. En très-peu de temps la face devint moins contractée et moins anxieuse, les yeux furent moins saillants, l'opisthotonos persista, niais les muscles se détendirent peu à peu, la respiration se fit d'une manière plus normale, le pouls devint plus plein et moins fréquent, et quand la malade fut tout à fait sous l'influence du chloroforme, il n'y eut plus trace de spasme et elle parut plongée dans un profond sommeil.

J'enlevai alors l'inhalateur, mais tout en restant près d'elle et en ayant soin de réappliquer le chloroforme au moindre signe, à la plus légère contraction du visage indiquant le retour de la connaissance. Enfin, au bout de deux heures et demie, voyant faiblir le pouls et ayant remarqué qu'un léger retour de la sensibilité ne s'était accompagné d'aucun phénomène spasmodique, je laissai cesser les effets de l'anesthésie. Dans la demi-heure qui suivit, nous eûmes quelques légères attaques convulsives, lesquelles augmentèrent graduellement

de violence, et je donnai alors 40 gouttes de teinture d'opium avec 0sr,90 d'esprit composé d'ammoniaque dans la mixture de camphre ; et une heure plus tard, les même symptômes se montrant encore par instant et la malade étant encore un peu excitée, je répétai la dose. Peu de temps après, elle tomba dans un profond sommeil qui dura pendant six heures, avec à peine un intervalle de veille. Le lendemain matin elle se trouva entièrement rétablie, quoique très-faible et se plaignant de temps en temps d'une sensation de picotement dans les extrémités.

Les vomissements, qui n'avaient pu être calmés qu'à grand'peine, se reproduisirent alors sans cause appréciable, ce qui fit penser au docteur Willshire (aux soins duquel elle avait été confiée) qu'il y avait lieu de soupçonner la présence d'un poison irritant à côté de la strychnine dans la composition qu'elle avait prise.

Par des renseignements ultérieurs j'appris que le paquet contenait aussi une petite quantité d'arsenic, ce qui pouvait rendre compte de la persistance de l'irritation gastrique, qui sans cela n'aurait pu être expliquée. Le traitement triompha des vomissements, l'irritabilité nerveuse qui persistait ne tarda pas à se calmer, et la malade put quitter l'hôpital au bout de peu de jours, en pleine convalescence.

Obs. III. — Empoisonnement par la strychnine — Jeune fille de onze ans. — Mort, par George Harley, professeur de jurisprudence médicale au collège de l'université de Londres (4 ). — Le 6 janvier 4 860 je fus appelé, dans la soirée, en consultation avec MM. Cholmoudeley et Wakefield, chez un chimiste et droguiste dont la fille venait, me dit-on, de prendre de la strychnine. La malade, enfant d'une remarquable intelligence, âgée seulement de onze ans, quoiqu'elle parlât et agît comme une fille de dix-sept ans, avait été déjà vue par M. Wakefield à sept heures de l'après-midi. A son arrivée, il l'avait trouvée dans un violent spasme tétanique, les membres étendus et rigides ; les mâchoires fortement serrées et le corps dans un état d'opisthotonos.

Quand le paroxysme fut passé, l'enfant avoua qu'elle avait pris dans la boutique de son père une quantité de strychnine pure, dont la dose ne put pas être évaluée. Quoique très-tourmentée et agitée, elle avait conservé l'intégrité de ses facultés intellectuelles. Elle prit vivement et sans aucune difficulté apparente un vomitif composé de sulfate de zinc.

La première dose n'agit pas immédiatement et on en donna une deuxième, qui produisit, au bout de peu de temps, des vomissements

(1) TheLancet,2Q octobre 1861, n° 17, t. II, p. 397.

de matières demi-liquides. Alors elle se retourna sur le dos et reposa les yeux fermés. En écartant les paupières pour connaître l'état des pupilles, qui furent trouvées naturelles, on provoqua un violent paroxysme tétanique. Au moment même où le spasme commença, la malade s'écria : « Tenez mes jambes! tenez mes jambes! je vais mourir, je le sens! » Le chloroforme fut administré à ce moment, mais sans le plus léger avantage. Les attaques se succédèrent rapidement les unes aux autres et augmentèrent graduellementd'intensité. Pendant les spasmes on constata que les pupilles se dilataient et que la figure devenait livide. Dans la dernière convulsion, qui fut mortelle, la face devint tout à coup presque complètement noire, ce qui eut très-probablement lieu par suite de la non-artérialisation du sang, car les muscles de la poitrine étaient si fermement contractés que les mouvements respiratoires étaient complètement arrêtés. Au moment où le spasme céda, on vit les muscles de la face se relâcher, et une quantité de mucus écumeux sortit de la bouche; mais il n'y eut plus aucun mouvement de respiration, la vie avait passé avec le spasme, car le cœur ne battait plus.

Il est à remarquer que, dans ce cas, immédiatement après l'extinction de la vie, la rigidité cadavérique commença sans intervalle trèsapparent de flaccidité musculaire. Cinq minutes après la cessation du dernier spasme, et alors que le corps était entièrement chaud, les muscles des mains et des bras étaient déjà en état de rigidité cadavérique, et ceux des extrémités inférieures se trouvèrent dans le même état au bout de dix minutes.

Autopsie 40 heures après la mort. Les jambes sont rigides et étendues, comme elles l'étaient pendant les spasmes: les plantes des pieds sont fortement arquées et renversées ; les mains fermées et très-livides ; les doigts et les ongles d'un noir indigo. Les extrémités supérieures ne sont pas livides en d'autres points ; la lividité de la face, remarquée pendant la vie et immédiatement après la mort, a aussi disparu. La partie interne des cuisses et des bras, les côtés du cou, sont de couleur écarlate très-semblable à celle de la scarlatine. La face extérieure des membres est de couleur normale. Le visage a un aspect singulier principalement vers la bouche.

Tête. — Surface du cerveau très-congestionnée. Les ventricules contiennent un peu plus de sérosité qu'à l'état normal. Le reste est sain.

Moelle épinière. — Abondante suffusion séreuse sous l'arachnoïde. Le reste sain.

Poitrine. — Poumons très-congestionnés. Sang dans les gros vaisseaux, entièrement liquide et de couleur sombre. Le péricarde contient environ 2 onces de sérosité. Cœur mou et presque vide.

Abdomen. — L'estomac ne présente aucune trace d'inflammation ;

près du pylore il y a une tache jaune (produite par la matière colorante de la bile). Malgré les fréquents vomissements il y avait encore dix onces de matières liquides et solides dans l'estomac. Les différents aliments, bœuf, pommes de terre et pain s'y reconnaissent aisément.

Le foie et les reins sont à l'état normal.

L'intestin grêle est très-rouge, congestionné. La vessie entièrement vide est contractée. M. Wakefield examine le contenu de l'estomac et découvre facilement la présence de la strychnine.

Obs. IV. — Empoisonnement d'une jeune fille de sept ans et demi par 5 centigrammes de strychnine. — Mort. — Autopsie et analyse chimique, par le docteur Danvin (de Saint~Pol) (1). — Résumé. — Cette enfant avait avalé 5 centigrammes de strychnine au lieu de la même dose de santonine. Moins de dix minutes après, elle fut prise de convulsions tellement caractéristiques, qu'une des personnes présentes, qui avait eu occasion d'assister à des expériences faites sur les animaux avec la strychnine, soupçonna tout de suite un empoisonnement par cette substance. La mort survint très-rapidement, et les experts chargés de l'analyse chimique purent extraire la strychnine en quantité suffisante non-seulement pour la reconnaître à ses réactions chimiques, mais même pour en réserver une certaine portion, qu'ils remirent entre les mains des magistrats, afin qu'elle pût servir, s'il y avait lieu, pour des recherches subséquentes.

Obs. V. — Empoisonnement par \ centigramme de strychnine. — Symptômes alarmants. — Guérison, parM. le docteur Duriau (2). — Résumé. — Une femme de trente-huit ans affectée de paralysie, et traitée par le sulfate de strychnine, en prend un jour, par suite d'une erreur, \ centigramme au lieu de 1 milligramme qui était la dose prescrite. Un quart d'heure après, elle est prise de spasme tétanique. Il est dit dans l'observation que ses pupilles étaient contractées, mais c'est une erreur qui a été rectifiée plus tard. Le contact des liquides introduits dans le pharynx provoque des spasmes tétaniques. État comateux jusque vers la fin du troisième jour, puis vomissemenls presque incoercibles ; enfin paralysie et atrophie musculaire persistant encore onze mois après l'empoisonnement.

(1) Ann d'hygiène publ. et deméd. lég. 1861, 2e série, t. XV, p. 128.

(2) Étude clinique et médico-légale sur l'empoisonnement par la strychnine (Ann. dhyg. publ. et de rnéd. lég., 1862, 2e série, t. XVII, p. 428).

Obs. VI. — Empoisonnement par Vupas tieuté. Guérison (I). — Il y a quelque temps un habitant de Berlin, bien connu pour son ardeur scientifique, reçut de Java une quantité assez considérable d'upas tieuté, avec lequel il résolut de faire des expériences concernant son action dans l'économie animale. Une personne plus soigneuse, ou moins enthousiaste, aurait commencé probablement ses investigations sur des grenouilles ou des lapins ; mais, pour la première fois, le docteur ***, sans crainte, se soumit lui-même (ou, comme diraient les Américains, «son corps précieux») à l'action du poison.

Un après-midi il prit trois grains de la substance qu'il trouva avoir un goût très-amer et légèrement salin. Après l'avoir avalée, le docteur *** se sentit plus en train et se trouva débarrassé d'un mal de tête, dont il souffrait avant; d'un autre côté, il éprouva une sensation de lourdeur dans l'estomac. Bientôt après il sortit : le premier signe de l'action du poison fut une sensation de tension qu'il éprouva tout le long de l'épine, en recevant un fort coup de vent, au moment où il tournait court au coin d'une rue. Ceci eut lieu une demi-heure après l'ingestion du poison. Une heure après, étant sur le point de prendre une tasse de café, il sentit soudainement une violente secousse de tout le corps, suivie d'une forte contraction de tous les membres, en même temps la tête fut redressée en arrière. Il essaya de parler, mais il ne pouvait pas ouvrir la bouche. Ce spasme céda bientôt, mais d'autres suivirent rapidement, se produisant, soit spontanément, soit sous l'influence de la plus légère stimulation. La connaissance ne fut pas le moins du monde troublée. Les accès n'étaient pas pénibles, la respiration n'était pas empêchée et les muscles restaient entièrement flasques après les accès ; il était difficile d'avaler et le malade se sentait très-faible. Il demanda alors à être transporté à l'hôpital de la Charité, et, pendant qu'on le portait dans les escaliers, de violents spasmes survinrent; pendant qu'il était dans le cab qui le conduisait à l'hôpital, il n'eut aucun accès. Il fut transféré à la clinique du professeur *** où l'ipécacuanha et l'émétique lui furent tout de suite donnés, car on supposait qu'une partie du poison pouvait être encore dans l'estomac. De copieux vomissements s'ensuivirent, accompagnés de convulsions tétaniques, spasme de la glotte et dyspnée , qui cessèrent avec les vomissements. De nouveaux accès convulsifs suivirent, soit spontanément, soit quand on touchait le corps du malade ou le lit, ou quand on dirigeait soudainement une lumière sur ses yeux. Le pouls était à 72 et il n'y avait pas d'autres symptômes morbides. Le malade prit alors dix gouttes de laudanum chaque quart

(1) Médical Times and Gazette, numéro du 23 août 1862.

d'heure, et, après trois de ces doses, il en prit 15 gouttes toutes les demi-heures. Il s'endormit après en avoir ainsi pris 60 gouttes en tout ; il transpira abondamment et fut réveillé à plusieurs reprises par une tension et des convulsions des muscles du cou et du dos ; mais, en prenant quelques nouvelles gouttes de laudanum, il se rendormit promptement et resta ainsi pendant douze heures. En s'éveillant le matin suivant il se sentit excessivement faible; il y avait encore un peu de tension dans les muscles du côté gauche du cou, mais pas de spasme, le pouls était à 66. Il ne pouvait encore avaler et l'urine passait difficilement; on trouva qu'elle contenait de la strychnine. On cessa alors le laudanum et le malade prit tout simplement du vin et une nourriture facile à digérer. Le troisième jour il pouvait quitter son lit, et le sixième sa santé était entièrement rétablie.

Le poison fut soumis à l'examen dans le laboratoire de chimie annexé à l'hôpital. Il était contenu dans une canne de bambou, et consistait en une substance à gros grains d'un brun rougeâtre, dans laquelle on remarquait quelques cristaux brillants. En mettant quelques-uns de ceux-ci sous le microscope, on découvrit des grains amorphes et de petits cristaux tétraèdres. Une petite portion de cette substance donna une forte réaction de strychnine et on trouva, que sur 100 parties d'upas, il y en avait 62 de strychnine pure. Les 3 grains d'upas, pris par le docteur, équivalaient donc à environ 1 grain 3/4 de strychnine.

Des grenouilles et un chien auxquels du poison fut donné, moururent en peu de temps.

Si Ton avait eu du curare sous la main, il est probable qu'on l'aurait administré au malade, quoiqu'à tout prendre le professeur *** ne soit pas enclin à l'essayer sur des malades, parce que nous n'avons pas, jusqu'à présent, la certitude des doses auxquelles ce puissant médicament devrait être donné. Les effets de l'opium furent en ce cas très- favorables.

Obs. VII. — Empoisonnement par I e nitrate de strychnine, V acétate de morphine, Veau d'amandes amères et les inhalations de chloroforme, par le docteur Tsghepke (1). — Je fus demandé dans la soirée du 26 novembre auprès du sieur E..., apprenti pharmacien, qui s'était, disait-on, empoisonné. J'arrivai chez lui à onze heures et je le trouvai couché dans son lit, déshabillé, les yeux fermés, les traits rigides, le teint pâle comme celui d'un cadavre, et le corps roidi tout entier. Un flacon étiqueté Nitra le de strychnine se trouvait près de lui. Je saisis, pour explorer le pouls, la main gauche qui était

(1) Deutsche Klinik, 1861, n° 10.

froide et rigide comme le reste du corps. Aussitôt, le malade fut soulevé par une secousse violente comme s'il avait reçu une décharge électrique ; le pouls était à peine sensible et la respiration s'arrêta. Après être resté dans cet état pendant quelques minutes. E... ouvrit les yeux et me regarda avec surprise. Je remarquai que les pupilles étaient fortement dilatées. Puis le malade me tendit sa main droite et je pus constater que le pouls était petit, déprimé et très-fréquent. Je lui demandai quelle substance il avait ingérée, il me répondit difficilement et en bégayant « strychnine ».

Je fis préparer aussitôt un vomitif d'ipécacuanha et d'émétique en émulsion. Pendant que l'on exécutait la prescription, E... se dressa dans son lit et vomit une grande quantité de matières rougeâtres mélangées de grumeaux blancs, lesquels exhalaient une forte odeur d'amandes amères. Aussitôt après, je lui administrai une forte dose du vomitif et je fis préparer une solution de tannin, de manière à pouvoir en donner trois grains par dose. Le vomitif ne tarda pas à agir énergiquement. Dès qu'il eut vomi, le malade porta sa main à son nez qu'il tirailla comme un fou, s'arracha les cheveux, se gratta violemment la peau de la face, puis tout le corps et notamment les poignets. Quelques secondes plus tard, il fut pris de soubresauts et de convulsions cloniques qui se prolongèrent pendant quelques minutes ; puis il croisa les bras sur sa poitrine, sa respiration devint haletante, il s'étendit de son long, resta pendant quelque temps roidi dans cette attitude, se renversa enfin en arrière et resta comme un cadavre, sans respiration et sans pouls. L'exploration du pouls provoqua une secousse analogue à celle que j'avais déjà remarquée antérieurement. Cette attaque débuta par des convulsions cloniques auxquelles succédèrent des convulsions toniques, et celles-ci allèrent finalement jusqu'à unopisthotonos complet. Le malade revint ensuite à lui. comme il l'avait fait après la première attaque.

La solution d'acide tannique ayant été préparée, j'en administrai immédiatement une dose. Au bout de dix minutes, le malade vomit de nouveau. Néanmoins, quinze minutes après l'ingestion de l'acide tannique, je lui fis prendre de rechef une cuillerée du vomitif, puis quinze minutes plus tard une nouvelle dose de la solution tannique, et je continuai ainsi l'administration alternative des deux médicaments. Les vomissements se répétèrent à chaque intervalle, de même que les accès convulsifs qui diminuèrent progressivement d'intensité et de durée. Le soulèvement convulsif de tout le tronc se reproduisait chaque fois que, pendant l'accès, on touchait un point du corps. Dans l'intervalle des accès, le malade recommençait à se gratter comme précédemment.

Plus d'une heure s'était passée ainsi, quand le malade se trouva assez rétabli pour pouvoir me donner quelques explications. C'est

alors que j'appris qu'il avait pris d'abord de la strychnine, puis de la morphine dissoutes chacune dans une once d'eau d'amandes amères, et enfin qu'il avait versé une quantité de chloroforme sur son oreiller pour l'inspirer : il ne put me dire cela qu'en peu de mots.

Vers minuit et demi je suspendis l'administration du vomitif, et je fis donner toutes les demi-heures trois grains d'acide tannique et un quart de grain de codéine en poudre. Le malade vomit encore à plusieurs reprises et eut encore quelques accès convuhifs, moins rapprochés. Ces accidents ne s'arrêtèrent qu'à quatre heures du matin. A cette heure, le malade éprouvait encore une forte oppression, de la sécheresse à la gorge et un grand abattement. Pendant les intervalles de trente minutes le malade dormait tranquillement, mais la respiration était courte et anxieuse. On lui administra pendant tout ce temps, car il était très-altéré, alternativement de Torgeat, du lait, du thé et de l'eau de Seltz. L'excrétion de l'urine et la défécation étaient arrêtées, quoiqu'il y eût eu souvent un besoin qui, surtout pour la miction, était très-douloureux et très-tourmentant. Ces évacuations se sont rétablies seulement dans le courant de la matinée suivante, grâce à l'application de compresses sur l'hypogastre et de lavements avec l'huile de ricin. L'urine était limpide, mais au bout de quelque temps elle donnait un dépôt blanc visqueux, presque muqueux. L'urine qui fut rendue ensuite était d'un jaune clair, sans dépôt, normale.

On me raconta que le soir même, le malade avait mangé une grande quantité de soupe faite avec des myrtiles et des quenelles ; ce qui explique la couleur rougeâtre des matières vomies.

Le lendemain, je trouvai le malade assez gai mais très-faible; cependant, il put me raconter non-seulement les faits principaux mais aussi tous les détails que je vaisdonner maintenant.

A huit heures et denve, il avait pris une dose d'environ huit à dix grainsdenitratedestrychnine,dans une once d'amandes amères; plus tard, il a pesé une quantité à peu près égale de strychnine et a trouvé qu'elle pesait douze grains.

Il attendit debout près de son lit l'effet du poison, puis il se promena plusieurs fois de long en large dans sa chambre, pour en faciliter l'absorption. Une demi-heure se passa ainsi. A neuf heures, n'ayant encore ressenti aucun effet, il prit dix grains d'acétate de morphine également dissous dans l'eau d'amandes amères, puis il se coucha ; dix minutes plus tard, il se rappela qu'il avait du chloroforme et il résolut d'en respirer pour accélérer la mort. En chancelant, car la démarche n'était plus assurée, il s'approche de l'armoire, prend le chloroforme, le verse sur l'oreiller sur lequel il se couche ensuite pour le respirer.

T. GALLAHD.

Il paraît qu'il en a été un peu narcotisé, mais cet effet n'a pas duré longtemps ; car, au bout d'un quart d'heure, il avait de nouveau toute sa connaissance. C'est alors que se manifesta une démangeaison terrible au nez, moindre aux poignets. Les effets du poison n'étant pas bien marqués jusqu'à présent, il voulut se dresser dans son lit pour regarder l'heure, mais les bras et la colonne verlébrale refusèrent d'obéir. Ainsi, à moitié étourdi, il resta couché jusqu'à ce qu'arriva un autre élève vers dix heures trois quarts. Celui-ci l'entendait parler à voix basse, marmotter. — Le deuxième élève se précipita pour appeler du secours, alors le malade éprouva une convulsion horrible, la respiration devint de plus en plus faible et cessa bientôl tout à fait, mais il n'éprouva aucune douleur. Il perdit la connaissance qu'il avait conservée jusqu'à ce moment, mais cette perle de connaissance fut de courte durée, et, lorsqu'il la reprit, il se manifesta une nouvelle crise convul^ive.

C'est alors que j'arrivai dans la chambre et que je pus observer ce que j'ai décrit précédemment. Pendant ma présence il eut, par intervalles, sa pleine connaissance, de sorte qu'il se rappela plus tard beaucoup de particularités : mais au début de chaque crise convulsive il perdait constamment connaissance; ce n'est qu'alors que les démangeaisons s'étendaient à tout le corps. Il n'a pas pu donner de détails sur la secousse de tout le corps parce que c'est justement au moment où elle se produisait qu'il perdait connaissance. Il n'éprouva aucune espèce de douleur, ni aucune autre sensation désagréable, que les démangeaisons dont il a été parlé.

Dans la matinée du 27 novembre toutes les sécrétions se rétablirent comme il a été dit. On continua l'usage du tannin toutes les heures, plus tard toutes les deux heures.

Le 28, toute trace d'empoisonnement avait disparu, excepté une grande faiblesse. On fit alors usa^e d'une décoction de quinquina.

Le 29, il quitta le lit, et le 30, il était suffisamment rétabli pour pouvoir être renvoyé à ses parents. Aujourd'hui, environ sept semaines plus tard, il se trouve parfaitement, bien sans la moindre trace d'accidents consécutifs.

Obs. VIII. — Empoisonnement par la strychnine. — Guérison. — Accidents consécutifs. (Communiquée par M. le docteur Brrtiiolle, ancien interne des hôpitaux de Paris.) — Le 6 septembre 1864 , je fus appelé, vers une heure de l'apres-midi, chez M. C. .., employé d'un ministère. Je trouvai ce jeune homme étendu sur son lit, sans connaissance, reposant sur le dos. Un fourneau rempli rie charbons allumés était au milieu de la chambre. Je fus aussitôt frappé de la rougeur congestive de la face et de la contracture des mâchoires; la respiration paraissait très-embarrassée; le tronc était agité de

secousses tétaniques, qui me firent immédiatement penser à un empoisonnement par la strychnine. Je trouvai, en effet, sur la cheminée un petit flacon de verre, contenant un reste de poudre blanchâtre. Je fis courir en toute hâte chez un pharmacien voisin, qui délivra, sur mon ordonnance, 4 0 centigrammes d'émétique.

Je songeais à casser une ou plusieurs des dents incisives pour faire une porte au médicament, lorsque l'idée me vint de glisser entre les dents la lame d'un couteau à papier en ivoire très-résistant , et, pendant qu'un aide faisait levier, je poussai fortement entre les incisives le bec de la cuiller; elle put, de cette façon, pénétrer d'un centimètre. J'y plaçai alors le médicament, et je fis couler un filet d'eau qui l'entraîna dans la bouche, puis dans le pharynx, et, enfin, dans l'estomac, par un mouvement lent de déglutition. Des vomissements très-abondants de matières alimentaires ne tardèrent pas à se produire, et deux heures après, le malade avait repris connaissance.

11 me raconta alors que, voulant se donner la mort, il s'était adres>é à trois pharmaciens, leur demandant une dose de strychnine capable de détruire un gros chien. Il avait réuni ces doses, sans savoir au juste ce qu'elles pesaient, mais après m'êïre fait représenter par lui le volume de chaque paquet en employant une autre poudre, je fis peser, chez un pharmacien, un volume semblable de strychnine, et j'acquis la presque certitude que chaque dose était de 5 centigr. et les trois ensemble de 15 centigr. Quoi qu'il en soit, la dose était plus que suffisante pour causer la mort, qui en eût été le résultat, si le malade n'avait pas mangé abondamment quelques instants avant de l'ingurgiter.

Interrogé sur les premières sensations éprouvées, il répondit qu'il s'était placé sur son lit, et qu'il était resté un quart d'heure dans cette position, sans perdre connaissance; qu'il avait été pris d'un violent mal de tête et de secousses convulsives dans les membres. Dans son opinion, la perte de connaissance a été amenée par le charbon ; il n'a conservé aucun souvenir d'une excrétion quelconque, soit de sperme, soit d'urine ou de matières fécales.

Le lendemain 7, une douleur aiguë se déclara à la région de l'estomac; une application de quinze sangsues la fit disparaître, et le soir le malade se trouvait très-bien. Le mieux continua les jours suivants, l'appétit revint, les digestions se faisaient bien, et, le 4 2 septembre, je cessai mes visites croyant le malade rétabli. Ce n'est que le 29 septembre que je fus rappelé; M. Ch... avait été pris d'un vomissement de sang abondant et d'une diarrhée sanguinolente. Cependant, il ne souffrait nullement de l'estomac, il accusait seulement un état de faiblesse très-prononcé. Il me fit voir en même temps des taches bleuâtres, ecchymotiques répandues sur la

surface de la peau, apparentes surtout, au devant des tibias. Ces taches m'amenèrent aussitôt à l'idée d'un purpura, consécutif à une anémie profonde, à la faveur de laquelle le sang s'exlravasait sous la peau et à travers les muqueuses digestives.

Je fis prendre au malade de la limonade au citron, 4 pilules de Vallet, 6 cuillerées à bouche de vin de quinquina chaque jour. En même temps, je lui conseillai de manger de la viande et d'aller passer quelque temps à la campagne.

Un séjour de trois semaines à Saint-Germain, qu'il fit dans de bonnes conditions, mit fin à tous les accidents; cependant, le vomissement de sang s'est produit plusieurs fois dans le temps de ce séjour à la campagne. Mais depuis son retour à Paris, M. Ch... s'est porté à merveille, l'appétit est revenu, les digestions se font bien et il ne s'est produit aucun accident nouveau.

Au moment où je rédige cette note, octobre 1 862, je puis affirmer que la santé de M. Ch... a continué de rester parfaite.

Obs. IX. — Empoisonnement par 3 centigrammes de strychnine. — Enfant de onze ans. — Mort en trois heures. — Autopsie. — (Observation recueillie par M. le docteur Foucteau, chirurgien adjoint de l'Hôtel- Dieu de Saumur.) — Au mois d'août 1863, l'interne de l'Hôtel-Dieu me fit demander, en l'absence du chirurgien de service, pour un enfant de onze ans, pris subitement de convulsions. Il était environ quatre heures trente minutes du soir. De loin je crus avoir affaire à une attaque d'épilepsie. Mon erreur fut de courte durée. Lorsque je fus près du malade, je constatai aussitôt une contraction tétanique des muscles extenseurs de la main et de l avant-bras; je ne rencontrai nullement la flexion des pouces, et le petit malade se mit à me crier : « Ne me touchez pas, ne me touchez pas, monsieur, » mais guérissez-moi, guérissez-moi I »

Je dis a l'interne : Ce sont des convulsions tétaniques. A quoi sont-elles dues? J'examinai alors ce pauvre enfant, avec la plus scrupuleuse attention, et voici dans quel ét >t je le trouvai : Les soubresauts des tendons extenseurs étaient fréquents ; puis survenait une roideur tétanique, caractérisée soit par un opisthotonos complet, avec la tête fortement renversée en arrière; l'enfant était, alors une planche qu'on soulevait par une extrémité; d'autres fois par un pleurosthotonos, le plus souvent droit; puis par un trismus plus fréquent à droite qu'à gauche. Le relâchement succédait à ces contractions, puis un repos de quelques minutes pour recommencer de nouveau.

La pupille tantôt contractée, tantôt dilatée, suivait en cela les mouvements tétaniques. Il m'a semblé constater une diminution dans la fréquence des battements du cœur; j'ai dit, il m'a semblé,

car j'ai négligé de compter le pouls avec ma montre à secondes. La langue était fraîche, avec un peu d'altération ; pas de vomissement, mais quelques nausées, pas de selles ; puis, dominant tant de symptômes, une hyperesthésie excessive avec une connaissance parfaite, qui lui faisait rendre compte de toutes ses sensations, «t particulièrement des douleurs que provoquaient les convulsions.

Aussi, chaque fois que je voulais approcher, le pauvre enfant poussait des cris et me défendait de le toucher.

J'interrogeai aucun renseignement ne me fut fourni, on me

paria d'une dizaine de mûres qu'il avait mangées. Ignorant complètement la cause de ces accidents tétaniques, je prescrivis du café noir, et je fis prier mon confrère, M. Bouchard, chirurgien en chef, de venir voir ce malade. Nous le visitons ensemble à cinq haures et demie. Les accidents sont les mêmes avec des caracïères identiques Les contractions des muscles de la poitrine et de l'abdomen sont peutêtre plus fréquentes et même plus douloureuses. Un vomitif est prescrit, qui amène un ou deux vomissements et des selles abondantes. Nous le quittâmes à six heures et demie, à sept heures il était mort dans une convulsion.

Avant de décrire l'autopsie, qui fut faite avec beaucoup de soin, voici les renseignements que je recueillis huit jours après l'accident :

Un malade avait à prendre des pilules de strychnine d'un centigramme; l'enfant était monté sur le lit de ce malade, avait avalé successivement trois de ces pilules, en présence seulement d'un autre enfant du même âge et d'un autre malade qui n'y fît aucune attention, mais qui firent connaître les faits 8 jours après l'événenement. Si je dois m'en rapporter à ce qui me fut raconté alors, l'effet en fut foudroyant. Les accidents prirent notre petit malade avant qu'il ne fût descendu du lit, c'est-à-dire une minute au plus après l'ingestion du poison.

Les malades présents aux premières secousses qui se manifestèrent par des contractions des muscles des bras et des jambes, de l'abdomen et de la poitrine qui était soulevée, le couchèrent par terre et firent appeler l'interne. C'est alors qu'il nous envoya chercher.

Ceci se passait quelques minutes avant la distribution de quatre heures, et à sept heures il était mort Trois centigrammes de strychnine, pris en une seule dose, avaient suffi pour tuer, en trois heures, un enfant de onze ans. Si nous eussions connu la cause dès mon arrivée, l'eussions-nous sauvé? J'en doute I

Autopsie, trente-six heures après la mort. — En présence d'une mort si subite, et dont la cause m'était si complètement ignorée, je tenais à faire une autopsie minutieuse du sujet, et c'est ce qui eut • lieu en présence de M. Bouchard.

Le crâne ouvert, nous trouvâmes sur la face supérieure du lolpe

droit, entre la pie-mère et l'arachnoïde, une hémorrhagieen nappe, d'une dizaine de grammes environ. Le sang avait transsudé à travers les membranes, il était visqueux, on le ramassait avec le dos du scalpel. Le cerveau était légèrement piqueté; cependant, la nuance, comparée à celle d'un cerveau sain d'un sujet du même âge, était bien peu sensible; aussi nous ne nous y sommes pas arrêtés et c'est ailleurs que nous cherchions la cause de la mort. La base du cerveau, les ventricules et le cervelet n'offraient aucune particularité.

Les poumons étaient congestionnés à la base, nous considérâmes ceci comme un effet cadavérique.

Rien dans le cœur et les gros vaisseaux ; l'estomac et les intestins furent visités avec le plus de soin possible , nous eûmes encore là une déception complète, car ils ne présentèrent aucune lésion ni nuance anormales, seulement nous trouvâmes les aliments en voie de digestion et sept vers lombrics dans tout le parcours du tube digestif. La rate et le foie étaient un peu gorgés de sang.

Nous sortîmes de l'amphithéâtre complètement désappointés, car il était impossible d'attribuer lesaccidents tétaniques et la mort a cette simple suffusion sanguine trouvée au sommet du lobe cérébral droit (1).

Après les observations si détaillées et si complètes que je viens de rapporter; après le tableau de la maladie produite par l'absorption de la strychnine, tracé d'une façon si saisissante par M. Tardieu, il serait superflu de donner ici une nouvelle description symptomatologique de cet empoisonnement. Je me bornerai donc à attirer l'attention sur les particularités les plus importantes pour le médecin-légiste, et j'essayerai de projeter sur chacune de ces particularités la lumière qui peut jaillir des faits nouveaux dont je viens de donner la relation.

(1) Note de M. Bouchard. — Je crois mon confrère Foucteau dans Terreur, lorsqu'il dit qu'il était impossible d'attribuer les accidents tétaniques et la mort à cette simple suffusion sanguine trouvée au sommet du lobe droit.

Pour moi, il est évident que la strychnine a occasionné les convulsions, et l'épanchement du sang assez considérable entre la pie-mère et l'arachnoïde, partant la mort.

Mon confrère ayant assisté plusieurs fois ce malheureux enfant, pendant le court espace de temps qu'il a vécu, je lui ai laissé la rédaction dp. *ette observation.

III. Dose du poison. — De l'ensemble des faits connus, il résulte que la dose de strychnine suffisante pour donner la mort, oscille entre 1 et 5 centigrammes. La malade de M. Duriau (obs. V) a éprouvé des accidents formidables, qui ont gravement compromis son existence pour avoir pris un centigramme de strychnine; mais M. Clutterbuck, dont l'observation a été rapportée par M. Ed. Moore (procès Palmer), a éprouvé des accidents beaucoup moins graves et de moindre durée, après en avoir pris 1 centigramme un quart. La dose la plus minime qui, jusqu'à présent, ait donné la mort à un adulte, est celle de 2 centigrammes et demi, quia suffi pour faire périr en vingt minutes un médecin dont parle M. Taylor dans sa déposition (procès Palmer), et en une heure un quart la nommée Agnès Sennet. — Cette dernière avait pris deux pilules contenant chacune un quart de grain de strychnine (observation rapportée par MM. Corbett, Watson et Patterson; — procès Palmer). Une autre personne est morte après avoir pris 36 milligrammes de strychnine ; c'était une jeune fille de treize ans (obs. IIe du Mémoire de M. Tardieu, de J. Watson).

La petite malade de M. Danvin (obs. IV) n'a avalé que 5 centigrammes de strychnine; on en a retrouvé parmi les matières contenues dans son estomac une quantité suffisante pour pouvoir en présenter un échantillon aux magistrats (ce qui indique que tout n'avait pas été absorbé), et elle est morte en une demi-heure; mais c'était une enfant de sept à huit ans.

Enfin, je rapporterai plus loin (obs. XI) l'histoire d'une enfant de douze ans qui a été empoisonnée par 1 centigramme de strychnine pris en deux fois , à vingt-quatre heures d'intervalle.

S'il peut suffire de 2 à 5 centigrammes de strychnine pour donner la mort, il faut bien reconnaître qu'une aussi petite

dose ne tue pas toujours et qu'une foule de circonstances peuvent intervenir qui, souvent, entravent l'action du poison. On conçoit, par exemple, que pour produire les mêmes accidents, il ne faudra pas une dose aussi forte chez une jeune fille frêle et délicate que chez un homme robuste et vigoureux. Ainsi, tandis qu'un centigramme a suffi pour mettre en grand danger la vie de la malade de M. Duriau (obs. V), et compromettre sa santé pour un temps très-long, d'une façon peut-être irrémédiable; nous voyons, aucontraire, une dose un peu plus forte, un centigramme un quart, ne déterminer que des symptômes beaucoup moins graves, tout à fait passagers, sur M. Clutterbuck (obs. de M. Moore ; procès Palmer), et loin de laisser chez lui des traces ineffaçables, contribuer singulièrement à améliorer la paralysie, qu ét it en cours de traitement quand il a pris, par erreur, une trop forte dose de strychnine.

D'après ces exemples, il semble difficile d'admettre qu'un malade puisse prendre jusqu'à 35 centigrammes de strychnine, par jour, sans en éprouver aucun effet, et l'on ne peut qu'approuver les réserves faites par M. Tardieu en présence des cas de ce genre cités par M. Devergie. Sans atteindre cette dose énorme de 35 centigrammes, on a pu cependant dans l'emploi thérapeutique de la strychnine, dépasser fort souvent, et de beaucoup, celle de 1 à 2 centigrammes qui, dans certains cas, a suffi pour produire des accidents formidables et même la mort. M. Trousseau, qui a fait une trèslarge application de cette substance au traitement de la chorée, a pu arriver impunément à la dose, relativement considérable, de 5 à 6 centigrammes et même 7 centigrammes et demi de strychnine chez les enfants. Mais il y a dans ces cas de chorée une tolérance particulière dont il faut bien tenir compte, car elle résulte autant de la nature même de l'affection nerveuse qu'il s'agit de combattre, que du mode d'administration de la substance toxique employée

comme médicament. La strychnine est administrée par M. Trousseau (1) sous forme de sirop préparé avec 5 centigrammes de strychnine pour 100 grammes de sirop de sucre, de telle sorte, que chaque cuillerée du mélange, représentant environ 10 grammes de sirop, renferme un demicentigramme de strychnine. Une cuillerée de ce sirop est donnée aux choréiques toutes les heures et demie, jusqu'à ce que l'on observe l'apparition de quelques roideurs dans les muscles des membres, et dans ceux du tronc et du cou. On ne peut prévoir à l'avance quelle quantité sera nécessaire pour arriver à ce résultat ; cette quantité varie, nonseulement pour chaque malade, mais aussi, et presque toujours d'un jour à l'autre, pour le même malade. Tel qui aura supporté un jour 10 ou 12 cuillerées de sirop, représentant de 5 à 6 centigrammes de strychnine, ne pourra en tolérer le lendemain plus de 3 à k cuillerées, et vice versa. Des enfants de onze à douze ans ont pu prendre ainsi jusqu'à 7 centigrammes et demi de strychnine, en ïk cuillerées de sirop, et cela sans éprouver d'accidents inquiétants, si l'on a eu soin de cesser l'usage du médicament dès que les premières roideurs ont commencé à se montrer.

On est effrayé de l'énormité des doses de strychnine qui sont ainsi absorbées, maison comprend en partie leur innocuité si l'on songe et à la façon dont elles sont administrées par demi-centigrammes, à intervalles tels, que l'action de la dose précédente est déjà épuisée quand on fait prendre la suivante, et à la résistance toute spéciale que présentent les choréiques à l'action des substances même les plus actives. N'avons-nous pas vu Gillette donner à ses petits malades jusqu'à un gramme de tartre stibié à la fois; et, après l'avoir fait comme lui, ne sommes-nous pas, quand nous y refléchissons, effrayés de l'avoir osé ?

(1) Troussaau, Clinique médicale de l'Hôtel-Dieu de Paris, 2e édition Paris, 1865, t. II, p. 190.

Une faut cependant pas s'exagérer la force de cette résistance à l'intoxication, car je crois que les faits suivants peuvent à la rigueur être invoqués comme des exemples d'empoisonnements produits par l'emploi de la strychnine dans le traitement de la chorée.

Obs. X. — Chorée essentielle traitée par la strychnine. — Mort. Obs. recueillie par M. Moynier (1). — R... (Anna), âgée de cinq ans, entrée le 26 mai à l'hôpital des Enfants, salle Sainte-Geneviève. Malade depuis un mois, elle est plus agitée depuis quinze jours; elle n'a jamais eu de rhumatismes, seulement quelques douleurs dans la continuité des membres, au début de l'affection. Depuis huit jours elle ne peut pas manger sans aide; la veille du jour où elle est entrée à l'hôpital elle prend des convulsions qui durent une heure.

Jeudi 27 mai. Elle est très-agitée, elle ne peut rester ni assise ni même couchée, on la place dans un lit dont les parois sont de tous côtés matelassées. Sirop de sulfate de strychnine :

Une cuillerée de 10 grammes de sirop, c'est-à-dire \ demi-centigramme de sulfate de str ychnine à six heures du matin ;

Une deuxième cuillerée à dix heures du matin ;

La troisième, à trois heures de l'après-midi;

La quatrième, à cinq heures. La strychnine ne produit aucun effet physiologique.

Vendredi, 28. L'enfant prend cinq cuillerées de sirop de sulfate de strychnine :

La première, à six heures du matin; La deuxième, à dix heures du matin; La troisième, à deux heures; La quatrième, à trois heures et demie; La cinquième, à quatre heures et demie;

A six heures moins un quart l'enfant est prise de convulsions, les mâchoires sont violemment fermées, la face est pâle, les lèvres cyanoses et tachées par le sang qui s'écoule de la langue, coupée dans les convulsions. On peut cependant, dans un moment de calme, faire avaler à l'enfant un peu de lait.

A six heures et quelques minutes l'enfant meurt.

Autopsie. — Le cerveau est dense, lourd; les vaisseaux distendus par le sang; aucune trace d'hémorrhagie, ni dans la substance nerveuse ni dans les enveloppes ; la moelle présente une consistance remarquable. Rien d'anormal dans les autres organes ; un peu de congestion pulmonaire.

(1) De la chorée y thèse de Paris, 1855, p. 60.

Quelque soin qu'ait pris M. Moynier, à qui j'emprunte l'observation qu'on vient de lire, de chercher à exonérer la strychnine de cette mort, je ne salirais partager son avis sur ce point; car, dans les cas de chorée simple, terminée par la mort, les convulsions n'ont jamais le caractère de tonicité qui a été noté ici, et la terminaison n'est jamais aussi rapide. Et, quoique les convulsions qui ont occasionné la mort, ne se soient manifestées qu'une heure et un quart après l'ingestion de la dernière cuillerée de strychnine, cette apparition 'tardive des accidents ne suffit pas pour démontrer qu'ils sont tout à fait indépendants de l'action du poison. Je n'ai pas.voulu, cependant, en raison des réserves et des protestations des observateurs qui ont publié ce fait, le présenter comme un exemple parfaitement authentique d'empoisonnement par la strychnine et si j'ai tenu à le reproduire textuellement, c'est afin de laisser au lecteur le soin de l'apprécier lui-même.

C'est, du reste, le seul cas funeste de ce genre observé par M. Trousseau, dans une pratique de quatorze années de l'emploi de la strychnine contre la chorée ; mais ce n'est pas le seul que l'on puisse attribuer à ce traitement. On m'a, en effet, communiqué le suivant, à propos duquel il n'est pas permis de conserver le moindre doute.

Obs. XI. — Chorée essentielle traitée par la strychnine. — Mort avec les symptômes de l'empoisonnement. — B... (Antoinette), âgée de douze ans et demi, est entrée à l'hôpital des Enfants malades (salle Sainte-Catherine, n° 45), le 25 avril 4 863.

Cette jeune fille était atteinte d'une chorée très-grave; aussi fûtelle tout d'abord couchée dans le lit 45, spécialement destiné aux choréiques.

Sous l'influence d'un traitement par les toniques (fer réduit, gentiane, quinquina), l'état général parut s'améliorer, mais les convulsions persistent, aussi intenses, malgré la gymnastique et le massage.

C'est alors que l'on songea à administrer le sirop de sulfate de strychnine.

Il y avait dans les caves de la pharmacie un sirop préparé, depuis

des années, d'après !a formule de M. le professeur Trousseau ; sa composition était:

Sulfate de strychnine. ... 5 centigrammes. Sirop 100 grammes.

Le vendredi, 8 mai, la malade prit une cuillerée à café de ce sirop (environ \ 0 grammes).

Le samedi matin, 9 mai, on constata un peu de roideur au cou et dans les membres supérieurs; ce phénomène fut d ailleurs trèsfugace.

Le même jour, la malade prit une seconde cuillerée de sirop.

Cela faisait donc en tout 20 grammes de sirop, soit 1 centigramme de sulfate de strychnine, au maximum pour les deux prises.

Vers les deux heures de l'après-midi, une roideur douloureuse survient dans tous les membres ; les mâchoires sont difficilement écartées l'une de l'autre, des phénomènes asphyxiques paraissent.

L'interne de garde applique le marteau de Ma y or et prescrit une potion éthérée.

Les accidents cèdent un peu, mais à cinq heures et demie du soir, ils sont effrayants :

Les membres étaient roides, le thorax renversé en arrière, le trismus violent, la poitrine immobile.

Puis, successivement, 1 œil devint saillant, les lèvres se gonflèrent, toute la face prit une coloration violacée bleuâtre. Les mouvements respiratoires et les battements du cœur parurent de plus en plus rai es et furent bientôt complètement suspendus.

Pendant ce temps, émission d'urine et de matières fécales.

A six heures, la malade était morte. Bien n'avait pu la ranimer, ni l'insufflation d'air dans les poumons, ni le marteau de Mayor, appliqué avec persistance sur toute la surface du tronc, ni l'électrisation du nerf phrénique et du diaphragme.

Il convient de rapprocher de ces deux observations une troisième que nous allons rapporter, mais dans la relation de laquelle il n'est malheureusement pas dit si la strychnine, administrée six jours avant la mort, a été continuée ou interrompue , et qui présente une autre lacune également regrettable, car il n'est donné aucun détail sur les symptômes qui se sont manifestés immédiatement avant la mort.

Obs. XII. — Hémorrhagie dans le canal rachidien, dans un cas de chorée traitée par la strychnine. Observation recueillie à l'hôpital Saint-Georgesdans le service du docteur Fuller. (1 ). — Anne H. H..., âgée de neuf ans, entrée à l'hôpital le 5 mars Deux ans au-

paravant, elle avait été soignée par le docteur Fuller pour une chorée déterminée par une frayeur et qui avait cédé au traitement Jusqu'au mois de novembre dernier, sa santé avait continué à être bonne, mais à ce moment elle avait eu la scarlatine, et depuis, elle avait souffert de douleurs dans les membres et dans les articulations, qui n'avaient jamais entièrement disparu et qui étaient devenues plus fortes depuis quelque temps Dix jours avant son admission, elle avait été de nouveau atteinte, sans aucune cause ostensible, d'une chorée plus violente. La violence et la fréquence des attaques l'avaient empêchée de dormir ppndant plusieurs nuits.

La langue était chargée, le pouls à 76 ; il y avait de la diarrhée causée par une médecine L'urine était peu abondante et trouble. Il y avait un fort bruit de souffle systolique, facile à entendre, à la pointe du cœur; les mouvements convulsifs étaient presque constants, affectant tous les membres et mettant en action violente les muscles de la face et du col ; de plus, elle grinçait parfois les dents avec bruit et criait très-fréquemment, surtout quand les mouvements convulsifs avaient cessé pendant quelques minutes. On lui prescrivit un mélange d'iodure de potassium et de bicarbonate de potasse à prendre toutes les six heures; le lendemain on lui ordonna de ïe prendre toutes les quatre heures.

Le 7 mars, il n'y avait pas d'amélioration, et ses cris avaient été si forts pendant la nuit, qu'on l'avait emportée hors de la salle. Elle n'avait pas uriné; quoiqu'elle eût conservé sa connaissance, elle appelait la garde pour tout ce dont elle avait besoin. Elle mangea facilement, mais eut une sorte de spasme au moment de la déglut ition ; on continua les mêmes médicaments en y ajoutant de la morphine dans la soirée.

Le 8 mars, ces prescriptions furent supprimées, et l'on donna toutes les six heures un seizième de grain de str ychnine. Le jour suivant il y eut une légère diminution des mouvements convulsifs, quoique des excoriations commençassent à se former sur les mains, la bouche (qu'elle se frottait sans cesse), les sourcils et le dos, à cause du frottement continuel. Le 1 0 elle avait passé une nuit très-agitée, était fréquemment en convulsion et semblait abattue et fatiguée. Du vin de Porto fut ordonné et du sulfate de zinc fut ajouté à sa boisson pour être pris toutes les quatre heures. Ses forces commençaient à tomber rapidement; elle restait sensible, criait, mais dormait sou-

(1) The Lancet, 17 mai 4 802.

vent pendant de courts intervalles. Le 1 4 elle sucomba d'épuisement.

Autopsie trente-trois heures après la mort.

Les deux feuillets du péricarde étaient attachés ensemble par une fausse membrane récente. Les surfaces intéiieures des piliers de la valvule mitrale étaient couverte» d'un dépôt fibrineux de formation récente. La partie inférieure du poumon droit était en état d'hépatisation rouge. Les vaisseaux de la surface du cerveau étaient gorgés de sang et toute la substance blanche était congestionnée. Des caillots rouges étaient adhérents au côté extérieur de la dure -mère spinale. Quand le canal rachidien fut ouvert, on vit l'intérieur de la membrane d'un rouge sombre, mais parfaitement lisse et brillant. La pie-mère de la moelle était très-vascularisée ; la moelle elle-même avait son aspect naturel. Quand la moelle fut enlevée du rachis, avec toutes les membranes enveloppantes, on découvrit une série de caillots sanguins récents reposant sur le corps des vertèbres, depuis la première dorsale jusqu'à la dernière lombaire; ils étaient très-petits supérieurement etdevenaient plus gros vers la partie inférieure II y avait un peu de sang exiravasé entre le périoste et la face externe de la dure-mère, mais les caillots étaient pour la plupart au-dessus du périoste qui couvre la partie centrale du corps de chaque vertèbre. Toutes les veines environnantes étaient très-remplies de sang. En glissant une sonde à travers un de ces caillots, on sentait une surface osseuse, rugueuse, comme cela a lieu dans les cas de carie.

L'état de plénitude ou de vacuité de l'estomac, au moment de l'ingestion du poison, est, de toutes les circonstances qui peuvent influer sur l'action de ce dernier, celle dont l'effet est le plus manifeste et le plus incontestable. Les malades chez lesquels les doses de 1 centigramme ou i centigramme et un quart ont déterminé des accidents formidables, ceux qui sont morts après avoir pris 2 centigrammes et demi ou 3 centigrammes de strychnine, étaient à jeun. Ceux, au contraire, qui ont pu en supporter des doses considérables avaient l'estomac rempli d'aliments. C'était le cas de l'étudiant en pharmacie dont l'observation a été recueillie par M. Tschepke (obs. VII); c'était aussi celui des deux malades de M. Part (obs. I) et de M. Travers (obs. II), qui se sont empoisonnées avec le battle's vermin killer.

Fontana opérant avec le curare qui, en dépit de ce qu'on

a pu dire, a tant d'analogies avec la strychnine, avait remarqué que la même quantité de poison produisait des effets différents sur les mêmes animaux selon l'état de plénitude ou de vacuité de leur ventricule. « J'avais ob- » serve, dit-il, que les animaux mouraient plus diffîcile- » ment, ou n'avaient aucun mal, lorsqu'ils avalaient ce » poison leur estomac étant rempli. J'en voulus faire » l'essai dans trois lapins et deux pigeons que je tins long- » temps sans aliments, ils moururent tous, en moins de » trente-cinq minutes, avec 3 grains seulement du poison. » Je répétai cette expérience sur cinq autres de ces ani- » maux, mais qui avaient l'estomac plein; il n'en mourut » qu'un seul (1). »

Dans certains cas, la strychnine est seulement enfouie au milieu des matières alimentaires qui l'isolent des parois de l'estomac et retardent ainsi son absorption. Dans ces cas, elle déterminera tôt ou tard les accidents de l'empoisonnement, à moins qu'elle ne soit rejetée par les vomissements. D'autres fois, elle trouvera, dans l'estomac, des substances qui agiront chimiquement sur elle, de façon à la dénaturer, et alors elle pourra être digérée sans danger. Je reviendrai sur cette question dans la deuxième partie de ce travail.

Enfin, M. Moynier (2) a remarqué que, durant les chaleurs qui ont été si fortes pendant les mois de juillet et août 1852, la strychnine produisait peu d'effet physiologique sur les malades choréiques auxquels on l'administrait. Il est vrai que la chorée était alors plus rebelle à tous les traitements, aussi bien aux bains sulfureux et à la gymnastique qu'à la strychnine. Ce fait ne suffit donc pas pour démontrer qu'une température élevée puisse s'opposer à l'absorption

(1) Traité sur le venin de la vipère, sur les poisons américains, etc. Florence, 1781.

(2) Thèse citée, p, 118.

de la strychnine et il aurait besoin d'être corroboré par d'autres observations plus directes.

IV. Voies d'absorption. — La strychnine, comme tous les poisons, est le plus ordinairement absorbée par la muqueuse du tube digestif, surtout lorsqu'elle est administrée dans un but criminel, mais ce n'est pas la seule voie par laquelle elle puisse pénétrer dans l'économie. On l'applique souvent, en thérapeutique, sur le derme dénudé par un vésicatoire, et elle est alors assez rapidement absorbée pour que son action ne tarde pas à se faire sentir ; il n'est pas douteux qu'à dose suffisante elle ne puisse ainsi produire de véritables empoisonnements. Dans la plupart des expériences que je relaterai plus loin, j'ai procédé en injectant une solution de strychnine dans le tissu cellulaire souscutané, et de très-petites doses de poison ainsi employé ont suffi pour déterminer, au bout d'un temps très-court, les accidents les plus formidables. La strychnine, mise en contact avec les diverses muqueuses, est parfaitement absorbée, ainsi que le prouvent les expériences fort intéressantes dont M. Emile Ségalas a donné la relation (1). Cet auteur, ayant surtout pour but de rechercher si la muqueuse vésicale possède une faculté d'absorption comparable à celle des autres muqueuses, a injecté de la strychnine successivement dans la vessie, dans le rectum, dans la trachée et dans l'estomac de divers lapins de même force et de même âge, et il a constaté que l'absorption par la vessie est au moins aussi active que celle qui a lieu par l'estomac.

En serait-il de même chez l'homme? Nous avons tout lieu de le croire, et voici un fait démontrant que la muqueuse digestive n'est pas la seule qui puisse servir de voie d'introduction à ce poison.

(1) Des difficultés et des accidents de la lithotritie [Thèse inaugurale. Paris, 1862).

Obs. XIII. — Empoisonnement par application de la strychnine sur les points lacrymaux (1). — M. le docteur Charles Schuler (2) rapporte que dans un cas d'amaurose il appliqua la strychnine d'après la méthode de Langenbeck, et vit survenir les plus alarmants symptômes d'empoisonnement.

Il conclut en appelant l'attention sur ce cas au point de vue de la médecine légale : î 0 De 5 à 1 5 centigrammes de strychnine pure ou d'un des sels de strychnine, placés sur l'angle interne de l'œil d'un homme qui dort, seraient suffisants pour détruire la vie rapidement et sans laisser de traces (speedily and silently) ; 2° La découverte du poison, qui ne pourrait être trouvé que dans les canaux lacrymaux et sur la membrane muqueuse de l'œil, serait extrêmement difficile, d'autant plus que la poudre adhérente au coin de l'œil peut aisément être enlevée par la main de l'assassin ou par l'homme mourant luimême ; 3° des expériences sur les animaux vertébrés fourniraient probablement quelque moyen de constater la présence du poison dans les canaux lacrymaux ou dans le sang. Toutefois, il n'est pas certain que de telles expériences auraient des résultats semblables à ceux observés sur l'homme, puisque l'appareil lacrymal des animaux inférieurs n'est pas si immédiatement dépendant du cerveau et de la moelle épinière que chez l'homme.

V. Intervalle séparant V ingestion du poison de l'apparition des premiers symptômes et de la mort. — Les expériences faites sur les animaux démontrent que les premiers symptômes tétaniques produits par la strychnine se manifestent quelques minutes à peine après que cette substance a été injectée dans le tissu cellulaire sous-cutané : c'est-à-dire, que ces symptômes suivent immédiatement l'absorption du poison. Il en est de même chez l'homme, car, dans les cas où la strychnine a été prise à jeun, ses effets ont été très-rapides. Le début des accidents a varié entre cinq et vingt minutes; en moyenne et de la manière la plus générale, il a été de dix à quinze minutes après l'ingestion du poison. M. Trousseau a remarqué que, chez les enfants choréiques traités par la strychnine, les symptômes de roideur ne se font jamais attendre plus d'une demi-heure après l'ingestion de la dose

(1) British médical Journal, 31 mai 1862.

(2) Schuler, The American Médical Monthly , décembre 1861.

T. GALLABD. 3

3 k T. GALLARI».

de strychnine qui est suffisante pour les déterminer. C'est ce qui fait qu'il prescrit de mettre un intervalle d'une heure à une heure et demie entre chaque cuillerée de sirop; de cette façon l'on peut, pense-t-il, avoir la certitude absolue lorsqu'on administre une nouvelle dose de médicament, que ce qui a été donné précédemment n'était pas suffisant pour produire des accidents.

D'après ce que j'ai dit dans les paragraphes précédents, on comprend que le début des accidents sera retardé si l'estomac est rempli d'aliments, et surtout si ces aliments sont susceptibles de décomposer ou de dénaturer chimiquement la strychnine. L'étudiant en pharmacie de M. Tschepke (obs. VII), qui avait mangé une soupe à la bouillie et aux myrtilles, est resté deux heures un quart sans ressentir l'effet de la strychnine, quoiqu'il en eût avalé la dose énorme de 50 centigrammes. Les seuls cas dans lesquels, en dehors de l'état de plénitude de l'estomac dont je viens de parler, les premiers accidents auraient tardé plus d'une demi-heure à se montrer, sont loin d'être rapportés avec toute la précision désirable et doivent être extraits des dépositions orales produites dans le procès Palmer. C'est d'abord celui de M. Clutterbuck,chez qui les premiers accidents paraissent ne s'être manifestés qu'environ trois quarts d'heure après l'ingestion de la strychnine ; mais il faut remarquer qu'il n'en a été pris que un centigramme un quart, et que du reste le temps n'a pas été rigoureusement précisé. Ce sont ensuite deux faits précis rapportés par M. Taylor : l'un, d'une jeune femme qui, après avoir pris 7 centigrammes et demi de strychnine, serait restée une heure sans rien éprouver; il faut ajouter qu'après cette heure-là, elle est morte en trente minutes; puis un autre cas, non mortel, dans lequel le début des accidents se serai t fait attendre deux heures et demie ; mais sur ce dernier il n'est donné aucun autre détail. Nous devons rapprocher de ces faits l'observation que

nous avons empruntée à M. Moynier, et dans laquelle les convulsions ne se montrèrent que une heure un quart après l'ingestion de la cinquième cuillerée de sirop, qui portait à 2 centigrammes et demi la dose de strychnine administrée à une enfant de cinq ans.

Quant à la terminaison, elle a toujours été, sauf de trèsrares exceptions, extrêmement rapide, qu'elle ait été heureuse ou funeste. Cette rapidité est beaucoup plus grande encore dans les cas mortels que dans ceux qui ont guéri. La mort a généralement lieu moins d'une heure après le début des premiers symptômes del'empoisonnement, en moyenne de une heure à trois heures après l'ingestion du poison. Il y a cependant quelques exceptions qu'il faut signaler. La plus remarquable est celle de Pierre Daste (dont l'observation a été recueillie par M. Gloquet et rapportée par Orfila); il n'est mort que le troisième jour. Il est vrai qu'il avait pris non de la strychnine pure, mais de la noix vomique, et, qu'après l'avoir fait abondamment vomir, on lui a administré de fortes doses d'opium. Puis vient le sujet de l'observation de M. Tarchini Bonfanti (obs. III du mém. de M. Tardieu), qui est mort seulement sept heures après avoir pris le poison; mais on ne sait pas plus pour lui que pour le précédent si le poison était de la strychnine pure ou de la noix vomique. Chez tous les autres sujets, dont nous avons l'histoire , la mort ne s'est jamais fait attendre plus de trois heures.

La guérison a toujours été proportionnellement aussi rapide, c'est-à-dire qu'au bout de six à huit heures les malades étaient hors de danger, et qu'au bout d'un jour ou deux ils pouvaient vaquer à leurs affaires. Le seul exemple qui fasse exception à cette règle si générale, est celui de M. Duriau, qui est exceptionnel à bien d'autres égards encore et qui, à cause de cela surtout, mérite d'être tout spécialement mentionné. La malade est restée soixante-douze

m T. GALLABD.

heures sans reprendre connaissance, six jours sans pouvoir tolérer même une cuillerée à café de lait, six semaines sans prendre d'aliments solides, et plus de onze mois sans recouvrer l'usage de ses membres.

VI. Appréciation des symptômes caractéristiques de l'empoisonnement par la strychnine. — A. Convulsions. — De tous ces symptômes, le plus important est sans contredit la contraction tétanique qui s'empare des individus soumis à l'influence de la strychnine, et se répète en s'aggravant après de certains intervalles de rémission plus ou moins complète. Ce qui caractérise surtout ce spasme convulsif et empêche qu'il puisse être confondu avec aucun autre, c'est la singulière propriété qu'il présente de pouvoir être provoqué par un simple attouchement, par un bruit, par un mouvement brusque fait auprès du malade. L'existence bien constatée de ce dernier phénomène, au nombre des signes les plus remarquables de l'empoisonnement par la strychnine, avait suggéré au défenseur de Palmer cette objection : Si Goock avait été empoisonné par la strychnine, comme le moindre mouvement ou le plus léger attouchement aurait développé chez lui un accès de spasme tétanique, il n'aurait pas pu agiter violemment la sonnette^ puis chercher à se lever, et enfin, il n'aurait pas demandé, pendant ses crises, à être tenu, remué ou frictionné. Cette objection s'est produite sous le patronage de deux médecins anglais, MM. Letheby et Numely qui ont dit, le premier : a II n'est pas du » tout probable qu'une personne qui aurait pris de la stry- » chnine ait pu remuer violemment une sonnette ; » le second : « Coock avait conservé une plus grande puissance » de mouvement volontaire que je n'en ai observé chez les » animaux sous l'influence de ce poison. »

Cependant, si nous examinons les faits avec quelque attention, nous voyons que rien n'est plus fréquent que ces

mouvements, volontaires ou provoqués, chez les individus empoisonnés par la strychnine. Dans la relation même du procès, on cite le fait de madame S.... qui, après avoir pris 15 centigrammes de strychnine, au lieu de sali ci ne, agite violemment sa sonnette, puis se jette à bas de son lit, et sa femme de chambre, immédiatement accourue, la trouve par terre en costume de nuit, appuyée contre une chaise. Plus tard, cette malade se met à crier et demande qu'on lui tienne les bras et les jambes. M. Glutterbuck désirait aussi qu'on le fît mouvoir, qu'on le retournât, qu'on lui fît des frictions.

Des sujets cités par M. Tardieu, l'un marche à grands pas, appelle au secours, et prend très-bien le vomitif qu'on lui présente (obs. I); l'autre descend de sa chambre, parle à l'aubergiste, va dans la rue, où il estpris d'accidents convulsifs, et pendant la rémission, il se lève lui-même pour se poser sur un lit (obs. III). Un troisième, s'apercevant à l'apparition des spasmes qu'il vient de commettre une méprise et de s'empoisonner, s'empresse d'avaler une très-grande quantité d'eau froide.

Enfin, parmi les observations nouvelles que nous venons de rapporter, on voit une jeune fille, après avoir pris une forte dose de strychnine, se mettre à table, préparer son thé et celui de son père, puis avaler des liquides, même après l'apparition des premiers spasmes ; plus tard, pendant ses convulsions crier : « Tenez mes jambes » (obs. III). Une seconde malade demande également qu'on la tienne et qu'on lui rapproche les jambes l'une de l'autre (obs. I). La troisième se retourne sur son lit , enfonce sa tête sous son oreiller et se met à pleurer (obs. IV). Enfin, un autre individu se lève plusieurs fois pour ajouter de nouveaux poisons à ceux qu'il s'était déjà administrés, puis se gratte avec une sorte de rage (obs. VII). Enfin, un dernier sort dans la rue et se promène en attendant l'effet du poison (obs. VI).

Voilà donc au moins dix individus, sans compter Coock, qui., tout en étant sous l'influence de la strychnine, vont, viennent, se meuvent, boivent ou mangent avant que les attaques tétaniques ne se produisent, quelquefois même après l'apparition des premiers spasmes; ou qui, plus tard, loin de redouter les attouchements, qui doivent avoir pour effet de provoquer chez eux de nouvelles crises, réclament cependant qu'on les tienne, qu'on les frictionne, qu'on les retourne dans leur lit. Ce fait, à cause de l'importance qu'on a voulu y attacher, valait la peine d'être bien établi et d'une façon tout à fait incontestable.

B. État de V intelligence. — Au moins pendant les premiers accès de spasmes tétaniques et pendant les intervalles de rémission, les malades conservent leur connaissance pleine et entière. Ils ne la perdent que pendant les derniers accès, pendant lesquels ils sont souvent plongés dans un état de mort apparente. Un seul cas fait exception, c'est celui de M. Duriau. Sa malade a perdu connaissance pendant la première crise spasmodique et ne l'a recouvrée qu'au bout de trois jours.

C. État des pupilles. — Au nombre des symptômes les plus caractéristiques de l'empoisonnement par la strychnine, je dois signaler d'une façon toute particulière la dilatation des pupilles. C'est un phénomène constant, relaté dans toutes les observations recueillies jusqu'à ce jour. Un seul exemple faisait exception à cette règle si générale, c'est l'observation de M. Duriau, dans laquelle il est noté que les pupilles étaient contractées; mais cette indication est le résultat d'une erreur de plume ou d'impression, que l'auteur s'est empressé de rectifier dès qu'il en a eu connaissance (1).

(1) Cet état de contraction des pupilles m'avait semblé bien extraordinaire, car je ne le retrouvais dans aucune autre observation, je dus donc faire des réserves sur ce point et je m'en applaudis, car M. Duriau, après

En analysant tous les faits d'empoisonnement par la strychnine dont j'ai pu me procurer la relation, j'ai trouvé dix observations seulement dans lesquelles il est parlé de l'état des pupilles. Sur ces dix cas, deux fois on a négligé de mentionner l'état des pupilles pendant la vie, mais on a noté que sur le cadavre elles étaient énormément dilatées. Deux fois (obs. III et IX), on a vu les pupilles rester à l'état naturel pendant un des intervalles de rémission, mais se dilater pendant l'accès de spasme tétanique qui est survenu peu de temps après. Enfin, dans les six autres cas, au nombre desquels je comprends celui de M. Duriau, il est dit tout simplement que les pupilles étaient dilatées. Leur dilatation a donc été constatée, sans exception, dans la totalité des observations dans lesquelles il a été tenu compte de ce symptôme.— Il en est de même chez les animaux mis en expérience: jamais la dilatation des pupilles n'a fait défaut, même chez ceux auxquels on avait administré, à titre d'antidote, la morphine ou toute autre préparation opiacée, qui a pour effet physiologique habituel de déterminer leur resserrement.

D. Tube digestif. — Le seul phénomène qui ait quelque importance est la sensation d'amertume extrême que développe la strychnine. C'est cette sensation qui a fait de suite soupçonner l'empoisonnement chez l'enfant dont M. Dauvin a donné l'histoire (obs. IV), et qui avait pris 5 centigrammes de strychnine au lieu de 5 centigrammes de santonine. La jeune fille de l'observation de M. Harley (obs. III) s'est aussi plainte de cette amertume, qu'elle a surtout éprouvée au

avoir pris connaissance de l'article que j'avais consacré à l'analyse de son mémoire, m'a fait l'honneur de m'écrire ce qui suit : « Ayant remarqué » que j'étais en désaccord avec vous sur l'état des pupilles, je m'en suis » ému, j'ai recherché mes notes, désireux de savoir si mon observation » était exacte. Or vous avez complètement raison ; mes notes disent : pupil- » les dilatées. Gomment ai~je écrit contractées, je l'ignore ; je ne puis » même comprendre pourquoi ce mot a été souligné. » (U novemb. 1362.

bout de quelques instants en prenant son thé. Quoique excessive, l'amertume de la strychnine n'est pas perçue immédiatement, grâce au peu de solubilité de cette substance, et elle ne se développe qu'au bout de quelques instants.

Après cette sensation d'amertume, celle qui est le plus généralement accusée, est une soif ardente, une sensation de chaleur et de brûlure. Faut-il regarder ce symptôme comme un signe d'inflammation de la muqueuse gastrique? Je suis d'autant moins disposé à le faire, que M. Trousseau n'a jamais vu de troubles de la digestion chez les sujets auxquels il donnait la strychnine; il a seulement observé chez eux une augmentation assez notable de l'appétit, qu'il attribue à l'effet produit par l'amertume. Si la gastrite était démontrée par l'anatomie pathologique, on pourrait peutêtre mettre cette soif sur son compte; mais, comme il n'en est rien, il faut bien se contenter de considérer ce symptôme tout simplement comme le résultat de l'impression d'une substance excessivement sapide sur la muqueuse buccale.

Le vomissement est un phénomène des plus rares à la suite de l'empoisonnement parla strychnine. Deux malades seulement parmi tous ceux dont nous avons l'histoire, ont vomi spontanément : c'est Coock, et il paraît établi qu'avant ses pilules de strychnine on lui avait administré du tartre stibié ; puis la malade de M. Duriau (obs. V), chez laquelle les vomissements ne se sont du reste produits qu'après le deuxième jour et sous l'influence d'un lavement de vin. Quant aux autres faits connus, dans six cas il n'y a pas eu de vomissements, quoique deux fois au moins on ait cherché à en provoquer. Dans sept cas on a obtenu des vomissements, mais souvent à grand'peine, par l'administration réitérée des vomitifs, et il est arrivé chez quelques-uns de ces malades, que les vomissements ainsi provoqués ont été ensuite très-difficiles à arrêter. Gela dépend-il de l'action du poison

ou n'est-ce pas plutôt la conséquence d'une médication trop énergique? — Les autres observations ne font pas mention de ce symptôme.

Nous verrons à l'occasion des signes fournis par l'examen cadavérique des individus empoisonnés, si la strychnine exerce une action irritante sur la muqueuse de l'estomac ; mais c'est ici le lieu de parler des symptômes d'inflammation gastrique qui peuvent lui être attribués. Or, ces symptômes sont, comme on voit, loin d'être fréquents; ils ne se sont manifestés avec une certaine intensité que dans deux cas : 1° chez la malade de M. Duriau (obs. V) qui, outre les vomissements dont je viens de parler, a eu assez longtemps à souffrir d'une sensation fort douloureuse de brûlure, siégeant à l'épigastre, et d'une intolérance telle de l'estomac, qu'il rejetait toute espèce d'aliments, solides ou liquides; 2° chez le jeune homme dont M. Bertholle m'a communiqué l'observation (obs. VIIÏ). Le lendemain de son empoisonnement il fut pris d'une violente douleur épigastriqué, qui céda à une application de sangsues; quinze jours après il eut des hématémèses, et rendit des garde-robes sanguinolentes. Il est vrai qu'il se trouvait alors dans un état de débilité profonde, qu'il avait des pétéchies sur diverses parties du corps, et que malgré ces hémorrhagies gastro-intestinales, ses digestions n'étaient pas troublées.

E. Sécrétion arinaire. — Je ne saurais dire si la sécrétion urinaire est modifiée, d'une façon quelconque, par le fait de l'empoisonnement par la strychnine, et il appartient à la chimie de rechercher au bout de combien de temps la substance toxique commence à se montrer dans les urines. Mais je ne puis omettre de signaler une particularité que je n'ai vue notée dans aucune des observations d'empoisonnement chez l'homme (quoique dans plusieurs relations d'autopsie on ait remarqué l'état de contraction et de vacuité de la vessie ; voyez obs. III et IV), et que j'ai consta-

tée dans toutes mes expériences sur les animaux. Un des . premiers effets du spasme tétanique produit par la strychnine, est de déterminer immédiatement une abondante émission d'urine. La sécrétion de l'urine n'est pas augmentée, elle serait plutôt diminuée ; mais la vessie se contracte spasmodiquement comme tous les autres muscles sous l'influence du poison, et le résultat de ces contractions spasmodiques est l'évacuation immédiate et involontaire du liquide contenu dans sa cavité.

Le rectum se vide aussi et par le même mécanisme, d'autant plus facilement, que les muscles de l'abdomen participentaux contractions tétaniques qui agitenttout le système musculaire des sujets soumis à l'action de la strychnine (1).

F. Circulation et respiration. — Les battements du cœur sont, pendant les accès, et même pendant les intervalles de rémission, tumultueux, irréguliers, puisdeviennentdemoins en moins perceptibles. Le pouls suit les mêmes oscillations. La respiration est d'abord anxieuse, oppressée, puis, pendant les grandes attaques tétaniques, elle s'arrête complètement, après quoi elle revient, peu à peu, par grands et profonds soupirs, pour être de nouveau suspendue, de la même manière, à la crise suivante.

Cette gêne de la respiration et de la circulation est la cause réelle de la cyanose, observée sur la peau aussi bien que sur les muqueuses, et des congestions diverses rencontrées sur plusieurs viscères.

VIL Appréciation des signes fournis par V examen cadavérique.— A. Aspect extérieur. — Ce qui frappe le plus dans l'aspect extérieur des cadavres d'individus empoisonnés par la strychnine, c'est cette rigidité insolite, qui se produit très-peu de temps après la mort, quelquefois même sans

(1) Ce phénomène a été noté dans l'observation XI, recueillie depuis que ce mémoire a été lu à l'Académie.

intervalle intermédiaire de résolution et persiste bien au delà du terme habituel, car on la retrouve encore quand la putréfaction est déjà commencée. Dans l'observation III, rapportée plus haut, M. Harley a noté que la rigidité cadavérique a commencé immédiatement, sans intervalle trèsapparent de flaccidité musculaire, et que, quarante heures après la mort, elle était encore excessive. Gook était roide immédiatement après sa mort, et, cinq ou six jours plus tard, son cadavre fut encore trouvé très-rigide. La petite fille de l'observation IY (M. Danvin), avait, quarante heures après sa mort, les mâchoires tellement contractées qu'il fut impossible de desserrer les dents; de plus, la rigidité était considérable par tout le reste du corps.

Dans mes expériences sur les animaux, j'ai toujours vu la rigidité cadavérique commencer immédiatement, et être complète peu de minutes après la mort, le cadavre étant encore chaud.

M. Taylor a cité un cas dans lequel aies muscles étaient » si fortement contractés, une semaine après la mort, qu'il » était possible de tenir par ses jambes de derrière le corps » de l'animal (lapin) étendu horizontalement » (procès Palmer).

On serait donc forcé de considérer comme une exception peut-être unique, et, par conséquent, inexplicable, le fait rapporté en ces termes par M. Numely (1) : « Quart rante-deux heures après la mort, les muscles du tronc » n'étaient nullement rigides, ils étaient même si souples » que le corps pouvait être penché dans tous les sens, » » si cette première phrase n'était suivie de ce correctif : « Les muscles , au niveau des articulations de la hanche » et de l'épaule, n'étaient pas tout à fait aussi flasques; » mais on reconnaissait pourtant que ces articulations

(!) A. Tardieu, Étude médico-légale sur l'empoisonnement par la strychnine.

kll T. GALLARD.

» pouvaient être aisément remuées, tandis que les muscles )> de la tête, du cou et de l'avant-bras étaient roides; » les doigts étaient courbés et les pieds quelque peu » voûtés. »

D'où je conclus que la rigidité cadavérique excessive est un phénomène constant caractéristique de l'empoisonnement par la strychnine.

On a aussi signalé la présence de taches livides ou rougeâtres sur diverses parties du corps; mais ces faits n'ont été notés que dans peu d'observations, celle de Pierre Daster celle de M. Harley, et celle de M. Danvin. Si ces taches rougeâtres sont peu constantes, il n'en est pas de même de la teinte violacée, cyanosée de la face et des extrémités (1) qui se rencontre dans la généralité des cas.

Je dois, cependant, ajouter que cette coloration bleuâtre indigo des extrémités, notamment des extrémités supérieures, jointe à une roideur cadavérique excessive, [sont deux phénomènes qui se trouvent également réunis sur les cadavres d'individus morts du choléra. Il est bon d'être prévenu de cette particularité, pour ne pas attribuer à la présence de ces deux signes une valeur plus grande qu'ils ne le méritent et ne pas se hâter de conclure, en l'absence de tout autre renseignement, d'après des données aussi incertaines que celles fournies par l'examen seul de l'aspect extérieur d'un cadavre,

B. Tube digestif. — M. Tardieu, d'accord en cela avec M. ïaylor, M. Ghristison et presque tous les auteurs qui se sont occupés de cette question, pense que les organes digestifs n'offrent aucune lésion particulière. M. Duriau, au contraire, se fondant sur les phénomènes de vomissements éprouvés par sa malade et sur la présence d'une infiltration

(1) M. Reynal m'a fait remarquer sur les chiens empoisonnés par la strychnine, même pendant la vie, la même teinte cyanosée, violacée, bleuâtre de la langue et de toute la muqueuse buccale.

sanguine de h centimètres de diamètre existant à la face postérieure de l'estomac, dans le fait de M. Danvin, conclut que la strychnine exerce une action irritante sur la muqueuse de l'estomac et détermine ordinairement un certain degré de gastrite. Pour étayer cette opinion, il rappelle les petites taches d'un blanc jaunâtre, de la grosseur de graines de moutarde, trouvées à l'extrémité la plus large de l'estomac de Coock, ce à quoi on peut objecter, je pense, que l'observation de Coock n'est pas un type d'empoisonnement simple par la strychnine, car il lui a été administré une certaine dose de tartre stibié. Il est bien vrai que dans une des observations de M. Tardieu (l'obs. VII de Pierre Daste, recueillie par J. Gloquet et publiée par Orfila), il est dit que : « la face interne de l'estomac présente des taches » d'un rouge plus ou moins foncé et que les mêmes colo- » rations se retrouvent à la surface de l'intestin » ; mais cet exemple est aussi peu concluant que celui de Coock, car il s'agit d'un empoisonnement, non pas par la strychnine, mais par la noix vomique, ce qui peut bien offrir quelque différence; puis le malade a eu des vomissements provoqués, et il y a lieu de supposer qu^ c'est encore par l'émétique.

Enfin, l'observation VIII de ce mémoire (celle qui m'a été communiquée par le docteur Bertholle), semble corroborer cette opinion que l'inflammation de la muqueuse gastrique est une des conséquences de l'ingestion de la strychnine. Mais, si le sujet de cette observation a eu, dès le lendemain de son empoisonnement, une douleur vive à l'épigastre, cette douleur a disparu immédiatement et ne s'est pas reproduite plus tard. Lorsque sont survenues, à quelques jours de là, les hématémèses et les selles sanguinolentes, ces hémorrhagies ne se sont accompagnées d'aucun trouble digestif; aussi M. Bertholle se refuse-t-il à les attribuer à une ulcération de l'estomac et les considère-t-il comme dé-

pendantes d'une sorte d'état cachectique ou d'altération matérielle du sang, produite elle-même par le fait de l'empoisonnement.

Au surplus, ce n'est pas par un ou deux faits isolés qu'une semblable question peut être jugée, mais bien par l'ensemble de ceux qui ont cours dans la science. Or, sur dix autopsies que j'ai pu réunir, je trouve que trois fois seulement la muqueuse de l'estomac a été vue présentant des traces manifestes d'inflammation. Sur ces trois faits, deux se rapportent à des empoisonnements par ]a noix vomique (obs. VII et VIII du mém. de M. Tardieu), une seule fois on constate quelque chose de semblable après un empoisonnement par la strychnine seule (obs. de M. Danvin). Dans un quatrième cas la muqueuse est vue injectée, mais l'estomac est encore distendu par des aliments et le malade a pris d'abord 20 centigrammes d'émétique, puis un nouveau vomitif et de la teinture d'iode, etc.. (obs. Idu mém. de M. Tardieu). Enfin, dans six cas, ou la muqueuse est signalée comme présentant son état naturel ou il n'en est pas parlé. Ces résultats ne me paraissent pas de nature à faire admettre l'inflammation de la muqueuse gastrique au nombre des lésions caractéristiques de l'empoisonnement par la strychnine.

C. Système circulatoire. — Le sang contenu dans les vaisseaux après la mort, tout comme celui qui est extrait pendant la vie, est fluide ; c'est un fait qui est généralement accepté et qui paraît résulter aussi bien des autopsies de cadavres humains que des autopsies d'animaux. Mais quel est l'état du cœur? C'est un point sur lequel il a été beaucoup discuté pendant le procès Palmer; les uns, voulant qu'il fût toujours vide et contracté; les autres, dilaté et plein de sang; d'autres, enfin, les éclectiques, que le ventricule gauche fût seul contracté, le droit restant flasque et gorgé de sang.

EMPOISONNEMENT PAR LA STRYCHNINE. kl

Sur dix autopsies dans lesquelles il est fait mention de l'état du cœur, nous trouvons qu'il a été vu :

Contracté et vide 2 fois seulement.

Flasque ou dilaté et vide U fois.

Mou et contenant du sang 3 fois (1).

Dans son état naturel. . . 1 fois.

On ne peut donc rien conclure de l'état du cœur.

Dans l'obs. de M. Danvin le péricarde renfermait un peu de sérosité sanguinolente.

Sur les animaux que j'ai sacrifiés, j'ai toujours trouvé du sang noir et fluide dans les deux ventricules ; il y en avait naturellement moins dans le cœur gauche que dans le cœur droit, dont les parois, plus minces et moins puissantes, étaient aussi moins fortement contractées. Enfin, M. Reynal m'a montré, sous l'endocarde, de petites ecchymoses, qu'il m'a dit avoir rencontrées très-souvent à la face interne du cœur de chiens empoisonnés par la stychnine. Ces ecchymoses n'ont pas été signalées dans les observations recueillies sur l'homme; mais il serait, je crois, im portant de les rechercher à l'avenir.

D. Organes de la respiration.. — L'examen des organes de la respiration fournit tout aussi peu de données certaines que l'inspection des voies circulatoires. On a vu dans quelques faits les poumons violacés, lourds, gorgés de sang; mais, dans d'autres, ils sont sains et aérés. La seule particularité à noter est négative, c'est l'absence constante d'ecchymoses sous-pleurales.

E. Centres nerveux. — Même incertitude pour les centres nerveux. Ils présentent quelquefois des altérations, des traces de congestion, d'hémorrhagie des plus manifestes. Ces lésions sur lesquelles M. Tardieu a insisté et qui avaient

(1) Dans un de ces trois cas (Obs. de M. Tarchini Bonfanti, IIIe du mémoire de M. Tardieu), on dit d'abord qu'il est rempli de sang rouge, puis quelques lignes plus loin que ses cavités renferment une petite quantité de sang noir.

été constatées dans quelques-unes des autopsies relatées dans son mémoire, sont loin d'être constantes. Cependant, nous devons faire remarquer que dans le fait de M. Danvin elles existaient à un degré très-marqué ; que, dans celui de M. Harley, la surface du cerveau était trèscongestionnée, les ventricules renfermaient plus de sérosité qu'à l'état normal et il y avait une abondante suffusion séreuse sous l'arachnoïde spinale; enfin que, dans l'observation IX de ce mémoire, il y avait un peu de suffusion sanguine sous-arachnoïdienne sur un des lobes du cerveau.

Ces lésions du système nerveux, principalement les hé~ morrhagies méningées, paraissent, dans les cas où elles se produisent, être plutôt secondaires que primitives. Elles dépendent, je crois, plutôt des troubles fonctionnels éprouvés par le malade que du fait même de l'empoisonnement. Aussi les retrouve-t-on dans d'autres affections nerveuses qui, par leur symptomatologie, ont quelques points de ressemblance avec l'empoisonnement par la strychnine et ne peuvent-elles servir en rien à caractériser ce dernier. C'est ainsi que dans l'observation XII (empruntée à M. Fuller), nous ne pouvons, malgré la présence de l'hémorrhagie intra-rachidienne, nous prononcer sur la question de savoir si la mort est due à une chorée essentielle, ou si elle n'est pa§ la conséquence de l'emploi de la strychnine. Les mêmes altérations ont été rencontrées par M. Hervieux (1) à l'autopsie de deux jeunes enfants morts de tétanos idiopathique.

Ces lésions ne sont pas constantes, mais elles peuvent se produire chez les individus qui guérissent tout aussi bien que chez ceux qui succombent, et c'est à leur présence qu'il faut attribuer, je crois, ces paralysies de longue durée qui, dans quelque cas rares, comme celui rapporté par

(1) Mémoire lu à la Société médicale des hôpitaux, dans la séance du 10 septembre 1862.

M. Duriau, peuvent se manifester à la suite d'un empoisonnement par la strychnine.

F. Analyse chimique. — La recherche du poison, lanl dans les .déjections du malade que dans les matières intestinales ou les viscères du cadavre, ne doit jamais être négligée. C'est un critérium d'autant plus important, que la chimie moderne est en possession de moyens puissants et d'une sensibilité exquise qui lui permettent de retrouver des traces presque imperceptibles du poison.

Je n'ai pas à me prononcer sur la valeur et l'appréciation de ces procédés, qui sont du ressort de la chimie légale el non de la médecine légale; mais je ne puis me dispenser de les indiquer en quelques mots.

Dans celui de ces procédés qui est le plus généralement employé, l'opération se divise en deux temps : le premier a pour objet la séparation de l'alcaloïde, soit qu'on le recherche dans son mélange avec les matières vomies ou extraites de l'estomac, soit qu'on le poursuive jusque dans le tissu des organes eux-mêmes ; dans le second temps, il s'agit de déterminer, à l'aide des réactifs appropriés, la nature du produit obtenu.

On commence par traiter les matières suspectes au moyen de l'acide chlorhydrique dilué; après une digestion suffisante, on filtre à froid et l'on fait évaporer; on reprend le résidu par de l'alcool à UO degrés, à froid d'abord, puis à chaud ; on évapore au bain-marie les solutions alcooliques filtrées, et Ton traite le résidu par l'eau froide ; on filtre et l'on ajoute de l'ammoniaque en excès, puis du chloroforme. Par le repos, le chloroforme se sépare du liquide aqueux en entraînant l'alcaloïde en dissolution. Si la solution ne paraît pas suffisamment incolore pour être soumise immédiatement à l'action des réactifs, on charbonne les matières organiques qui la souillent en les soumettant pendant plusieurs heures, à la température du bain-marie, à

Faction de l'acide sulfurique concentre, qui, dans ces conditions, n'altère pas l'alcaloïde; on sépare la matière noire par le filtre, et l'on sature l'acide sulfurique par un excès d'ammoniaque ; on ajoute de nouveau du chloroforme qui doit dissoudre l'alcaloïde, et le laisser déposer, par évaporation, sensiblement incolore; dans le cas contraire, on répète une seconde fois la carbonisation par l'acide sulfurique.

Lorsqu'on a obtenu la solution chtoroformique, on peut par l'évaporation , au moyen de certaines précautions , accumuler assez de matière sous forme de tache, sur un point donné d'une capsule en porcelaine^ pour procéder à l'essai de la strychnine.

Cet essai se fait de la manière suivante : on dissout la tache dans une très-petite quantité d'acide sulfurique concentré, puis on ajoute un petit cristal de bichromate de potasse. Si cette tache contient des traces de strychnine, il apparaît aussitôt une couleur violette intense qui passe trèspromptement au rouge ; le cyanure rouge de potassium et l'oxyde puce de plomb se comportent de la môme manière.

51 l'on a suffisamment de matière pour l'obtenir en dissolution dans l'eau distillée, on en place une goutte sur un verre de montre, et on l'essaye au moyen du chlorure d'or qui doit former un précipité jaune, et de l'iodure de potassium ioduré qui donne lieu à un précipité brun.

Le procédé de M. Stas diffère du précédent en ce que, au lieu défaire intervenir l'acide chlorhydrique dans le traitement des matières organiques, ce chimiste emploie immédiatement l'alcool, qu'il acidulé avec l'acide tartrique; il évapore la solution alcoolique, traite le résidu par l'eau distillée, le carbonate de potasse et l'éther; le résidu laissé par l'éther est repris par l'alcool à 40 degrés, qui en sépare .tout le sel de potasse entraîné jusque-là. L'alcool est ensuite évaporé à son tour, puis on reprend le résidu par l'eau lé-

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gèrement acidulée par l'acide suif uri que, à laquelle on mélange du chloroforme, qui enlève l'alcaloïde en se séparant de l'eau; c'est cette solution chloroformique, recueillie avec soin, c[ui sert aux expériences pour la démonstration de la présence de l'alcaloïde par les divers réactifs indiqués plus haut.

Enfin on a eu l'idée de recourir à la dialyse pour isoler la strychnine, tout aussi bien que les autres poisons de môme nature ; mais cette méthode ne paraît pas avoir donné, jusqu'à ce jour, de résultats bien satisfaisants, au point de vue de la recherche du poison dans les expertises chimico-légales.

Les procédés d'analyse que je viens d'exposer trèssuccinctement sont, du reste, parfaitement suffisants pour permettre de découvrir la strychnine. C'est à eux que MM. Danvin et Locquet ont eu recours (1), et j'ai déjà di (obs. IV) que ces honorables expérimentateurs ont pu, des matières contenues dans l'estomac d'un enfant ayant pris 5 centigrammes de strychnine, extraire, non-seulement de quoi reconnaître le poison, mais encore de quoi en laisser en réserve une certaine quantité, qui a été remise entre les mains des magistrats.

Au surplus, lorsque les réactions sont douteuses et permettent de soupçonner plutôt que d'affirmer chimiquement la présence de la strychnine, on a la ressource de l'expérience physiologique. Une goutte de la substance suspecte, mise en contact avec la moelle épinière ou les muscles dénudés d'une grenouille, détermine chez cet animal, si elle contient de la strychnine, des spasmes tétaniques bien connus.

Cependant, si l'extraction du poison par les procédés chimiques est un renseignement précieux, quand cette expertise vient confirmer les données de la clinique, il est

1) Ann. d'hyg. publ. et demêd., 1861, t. XV, p. 133 et suis.

)2 T. Ci ALLA RD .

bon de savoir que ce renseignement n'est pas complètement indispensable. La justice peijt s'en passer; elle l'a prouvé, en Angleterre, dans le procès Palmer; elle vient, en France, de le prouver de même à l'occasion d'un procès non moins retentissant récemment jugé à Lyon (1). Le véritable progrès consiste donc moins à perfectionner les procédés d'analyse chimique qu'à donner plus de certitude au diagnostic des faits cliniques.

Ce progrès est réalisé en ce qui touche à l'empoisonnement par la strychnine, et, grâce à l'impulsion aujourd'hui donnée aux études médico-légales, il ne saurait tarder à l'être pour toutes les substances toxiques. 11 faut que tous les praticiens s'habituent à diagnostiquer, au lit du malade, un empoisonnement avec autant de facilité qu'ils diagnostiquent une variole ou une fièvre intermittente. Quand il en sera ainsi, la justice, prévenue à temps, n'aura plus besoin d'attendre la mort de la victime pour rechercher les coupables; le crime lui-môme n'aura plus de raison d'être, en face de cette double certitude qu'il sera immédiatement découvert, et que des soins convenables, opportunément administrés, pourront rappeler à la vie celui qu'il tenterait de frapper.

(1) Dans le procès de la Pommerais, le crime d'empoisonnement a l té de même parfaitement établi, quoique le poison n'ait pas pu être représenté eu nature.

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