Modificateur* chimique*. — Les substances qui ont
été conseillées comme capables de dénaturer ou de modifier chimiquement la composition de la strychnine sont : le tannin, la teinture d'iode, le noir animal et la graisse.
Graisse. — M. le docteur Prudell (1) a eu l'idée d'attribuer aux corps gras la propriété de s'opposer à l'absorption de la strychnine. Cette singulière propriété, que la chimie n'explique pas, aurait été démontrée expérimentalement; mais des expériences contradictoires ont prouvé qu'elle est tout à fait hypothétique. En effet, le docteur Hammond a administré en même temps une dose égale de strychnine à deux chiens de môme taille, dont l'un mangea ensuite une assez notable quantité de lard. Ce dernier succomba au bout de quatre heures, empoisonné par la strychnine, tandis que l'autre, qui n'avait pris aucun antidote, guérit et court encore. Nous devons donc supposer, que si, clans certains cas, le lard ou la graisse ont pu paraître retarder l'absorption de la strychnine, c'est que ces substances ont agi, comme le font tous les aliments, en éloignant le poison des parois de l'estomac, puisqu'il est d'observation que l'empoisonnement est moins rapide si le sujet a mangé que s'il est à jeun.
Les corps gras ont du reste si peu la propriété de s'opposer efficacement à l'absorption de la strychnine, que ce sont justement les véhicules dont M. Battle conseille de se servir pour présenter aux rats et aux souris son vcrminkiller. « Saupoudrez, dit-il en effet, de cette mort-aux-rats un morceau de pain bien beurré, passez sur la surlace une lame de couteau pour bien mélanger la poudre avec le beurre, et ayez soin de bien en garnir les bords. Placez ces morceaux de pain beurré dans les endroits fréquentés la nuit par les souris, et le lendemain matin vous en trouverez de mortes tout à l'entour. Pour détruire les souris dans
(1) Americ. Joum.; Journ. de ehim. méd. et Gaz. dès kôpit., 3 février
les meules de blé, il faut mélanger un paquet de 1 shilling de cette poudre avec environ' 2 onces de beau lard doux, etc., etc. (1). »
B,ait. — Le lait serait-il plus efficace que le lard et la graisse ou le beurre? Je n'osais pas l'espérer, et je n'avais, je l'avoue, qu'une médiocre confiance en cet antidote populaire, si largement administré, avant môme l'intervention du médecin, dans tous les cas d'empoisonnement. Mais il a été conseillé par M. Gouré (2) dans l'empoisonnement par la noix vomique; plusieurs de mes confrères m'ont personnellement affirmé avoir eu à se louer de ses bons effets dans l'empoisonnement par la strychnine ; et enfin je me suis rappelé que le docteur Bewley (3), voulant empoisonner un chien, lui avait donné d'abord un demi-grain de strychnine, puis, voyant qu'il ne succombait pas, lui avait administré un demi-drachme d'acide prussique mêlé à du lait, et avait été fort étonné de le voir guérir. Notre confrère anglais avait tout naturellement pensé que les effets de la strychnine et ceux de l'acide cyanhydrique s'étaient mutuellement neutralisés, mais on pouvait aussi se demander si le lait n'avait pas plutôt servi d'antidote à ces deux énergiques poisons. Il devenait donc essentiel d'essayer le lait. C'est ce que j'ai fait, et j'ai le regret de dire que mes expériences n'encouragent pas à avoir une grande confiance en lui.
Expér. 1. — Deux chiens de petite taille mangent des boulettes de viande hachée contenant de la strychnine. Il a été employé 5 centigrammes de strychnine, et j'estime que, des deux animaux, le plus gros a dû en absorber 3 centigrammes, et l'autre '$ centigrammes.
Je leur donne immédiatement du lait en aussi grande quantité qu'ils
(1) Prospectus du vermin-killer préparé par J. N. Battle, chimiste. Lincoln.
(2) Bulletin général de thérapeutique, t. XLIV. p. 266.
(3) Médical Times, août 1859.
en veulent prendre, et quoique l'un d'eux soit à jeun depuis près de 20 heures (j'ignore depuis quand l'autre a mangé), ils ne (ardent pas à cesser de boire le lait, qui reste dans un vase à leur portée.
De la dixième à la quinzième minute, ils présentent l'un et l'autre, surtout le plus petit, un peu d'inquiétude, d'agitation et quelques légers tremblements.
Ces symptômes sont tout à fait passagers, et bientôt les deux chiens ont repris leur gaieté : ils achèvent de boire le lait qui leur a été donné; puis ils sont pris de spasmes tétaniques, le plus gros (celui qui a pris le plus de strychnine) 28 minutes, l'autre 32 minutes après l'ingestion du poison • les symptômes se succèdent chez eux comme dans tontes les autres expériences qui sont relatées plus loin, et ils succombent, l'un 48 minutes, l'autre 52 minutes après l'ingestion du poison, soit 16 et 24 minutes après l'apparition des symptômes de l'empoisonnement, car celui qui a présenté le plus rapidement ces symptômes est aussi celui qui a survécu le plus longtemps.
Noir animai. — C'est d'après des expériences faites sur les animaux qu'il a été préconisé, parle docteur Garrod, comme un antidote de la strychnine et de certains autrespoisons.il n'a été employé qu'une fois sur l'homme, et le malade guérit ; mais il avait pris en même temps 20 centigrammes de strychnine et 20 centigrammes de morphine, puis on avait vidé son estomac avec la pompe stomacale. Nous ne sommes donc pas autorisés, d'après ce seul exemple, à fonder de bien grandes espérances sur cet antidote, mais nous ne devons cependant pas le dédaigner tout à fait. Le noir animal possède, en effet, la propriété d'absorber certains corps, et en particulier les alcaloïdes végétaux ; il pourra donc, s'il est promptement administré, entraver l'absorption de la majeure partie de la strychnine ingérée et rendre ainsi un très-grand service, en donnant le temps de recourir à des agents plus actifs ou plus efficaces, que l'on n'a pas toujours à sa disposition au premier moment.
Tannin. — - Ce médicament paraît avoir été employé pour la première fois par M. Guibourt, ainsi que cela résulte du passage suivant extrait de son Histoire des drogues.
« Ayant remarqué, dit-il, l'abondance et la densité du précipité formé par la teinture de noix de galle dans le macéré de fausse angusture et l'entière décoloration de la liqueur, j'en conclus que la noix de galle pouvait être un contre-poison pour l'angusture et j'en fis l'essai. Un ehien à qui je fis avaler k5 centigrammes de poudre de fausse angusture incorporés dans du miel mourut en trois quarts d'heure après de violentes et nombreuses attaques de tétanos. Un autre chien de môme force a pris 120 centigrammes de fausse angusture et ensuite l'infusé aqueux de 30 grammes de noix de galle; il est mort trois heures trois quarts après, sans convulsions, ayant les pupilles très-dilatécsj le ventre très-déprimé, devenant de plus en plus faibla et rendant par la bouche une grande quantité de liquide sanguinolent.
» Nonobstant ce résultat défavorable, la grande différence observée dans les symptômes, et le temps beaucoup plus long pendant lequel l'animal avait vécu, malgré une dose triple de poison, me firent penser que la noix de galle pouvait être considérée comme contre-poison de la fausse angusture. Je m'ensuis servi, en effet, avec un succès complet, plusieurs fois depuis, pour guérir des chiens empoisonnés par les boulettes que la police fait répandre dans les mes. L'emploi du tannin adopté aujourd'hui pour neutraliser généralement les effets des alcalis végétaux vénéneux n'est qu'une extension du fait que j'avais signalé d'abord (1).».
Le tannin fut essayé sur l'homme et, parait-il, avec succès par le docteur Sudicke (2). A un individu qui avait pris un demi-grain de strychnine en six heures, ce médecin fit appliquer de l'eau sur la tête et donner un demi-grain de tannin de demi-heure en demi-heure. Le malade absorba ainsi 12 grains de tannin, puis il but de la décoction d'écorce de chêne. Je regrette de n'avoir pu me procurer
(1) Guibourt; Histoire des drogues, 4e édit. Paris, 1849, t . U, p. 516. 2) Briïish and foreign medico-chirurgical Review, july 18'ï2.
l'observation originale de ce fait, dont les détails auraient d'autant plus besoin d'être examinés de près, qu'il s'agit d'un individu ayant pris seulement un demi-grain de strychnine en l'espace de six heures.
Mesner (de Dresde) a aussi recommandé la décoction d'écorce de chêne ou de noix de galle dans l'empoisonnement par la strychnine. Ce n'est que postérieurement aux travaux des auteurs précédents, que le docteur Rursak (1), se fondant sur des expériences faites sur des lapins et des chiens, a considéré, à son tour, le tannin comme le meilleur antidote de la strychnine. M. Kursak recommande d'administrer environ 10 grammes de noix de galle par chaque grain (5 centigrammes) de strychnine ingérée. L'usage des acides végétaux et des boissons alcooliques doit être évité pendant le traitement par le tannin.
Désireux de savoir à quoi m'en tenir sur la valeur de cet antidote, je priai un pharmacien fort distingué, qui est en même temps un chimiste habile, M. Mayet, de me déterminer expérimentalement la dose de tannin nécessaire pour précipiter, d'une façon complète, une quantité donnée de strychnine. De ses recherches, il résulte que, si à une solution renfermant 5 centigrammes de strychnine on ajoute 20 centigrammes de tannin, on précipite immédiatement toute la strychnine, dont on ne retrouve plus trace dans la liqueur filtrée.
Mais il ne me suffisait pas de savoir que 20 centigrammes de tannin sont capables de transformer 5 centigrammes de strychnine en un précipité insoluble, il restait encore à déterminer si ce précipité, une fois formé dans l'estomac par suite de l'ingestion successive des deux substances, reste inoffensif et peut impunément séjourner dans les voies digestives. Pour résoudre cette question j'ai institué I expérience : suivante
(I) ZeiUnhrift der aerzte zu \Yien, n° I I.
Te GALLARD.
Expér. II. — Je mélange deux solutions contenant, l'une 5 centigrammes de strychnine, l'autre 20 centigrammes de tannin. Il se forme immédiatement un précipité blanchâtre, floconneux. Le mélange jeté sur un filtre donne un liquide dans lequel on ne retrouve plus de strychnine. Comme la liqueur est longue à filtrer, et qu'il me paraît n'y avoir aucun inconvénient à administrer le liquide avec le précipité, je fais prendre le tout à un chien d'assez forte taille. Au bout de 13 minutes, il nous présente de l'agitation, de l'inquiétude, des tressaillements; à la 14e minute il est pris de spasme tétanique; il tombe raide, sa vessie se vide convulsivement, ses pupilles sont dilatées; — à la 15e minute, on lui fait avaler une nouvelle dose de 20 centigrammes de tannin, dissous dans 20 grammes d'eau; — ■17e minute, nouveau spasme très-violent avec opisthotonos ; — 20e minute, mort.
Il y avait quelques petits caillots dans le cœur.
Les résultats de cette expérience sont d'autant plus intéressants à noter, qu'il a été dit, à propos des publications de M. Kursak, que « des expériences directes ont démontré )i que la tannatc de strychnine ne se dissout pas dans les » liquides digestifs (1). » 11 faut bien pourtant que ce tannate se soit dissous dans les liquides digestifs ou ait été décomposé par eux de façon à rendre la strychnine libre, sans quoi le chien qui fait le sujet de notre expérience n'aurait pas succombé, au bout de vingt minutes, empoisonné par la strychnine.
iode, — De même que le tannin, l'iode précipite la strychnine, et peut être employé comme contre-poison de cette substance. Cette réaction a été surtout bien étudiée par M. Bouchardat (2).
Quoique M. Bouchardat établisse que « M. Donné a le )) premier examiné l'action de l'iode sur les alcalis végé- » taux, et que M. Pelletier (3) a étudié cette action d'une
(1) Bulletin général de thérapeutique, t. LIX, p. 271.
(2) Mémoire présenté à V Académie des sciences, séance du 14 octobre 1839 {Comptes rendus hebdomadaires dse séances de l'Académie des sciences, t. IX, p. 475) ; Mémoire sur les iodures cViod hydrates d'alcalis végétaux (Annuaire de thérapeutique pour 1842).
'3) Annales de chimie, t. LXIII.
» manière approfondie, » c'est, il faut bien le reconnaître, surtout à lui que nous devons de savoir que « la solution » d'iodure de potassium iodurée est le meilleur réactif » pour isoler les alcalis végétaux, car il les précipite com- » plétement de leurs dissolutions acides. »
En effet, si cette réaction était connue avant la communication de M. Bouchardat à l'Institut, elle l'était bien peu puisque ce même auteur n'en parle pas dans ses Éléments de matière médicale et de pharmacie publiés en 1838, où il indique en ces termes les moyens qui permettent de reconnaître la présence de la strychnine.
« Si l'on ajoute, d'après Artus, à une dissolution aqueuse d'un sel de strychnine, du sulfocyanure de potassium, la liqueur se trouble, et le moindre mouvement suffit pour faire précipiter un sel insoluble en petites étoiles fines et blanches. Si l'on échauffe la liqueur jusqu'à -f- 70% ce précipité se dissout; mais il se sépare de nouveau à + 17°, 5 en aiguilles nacrées. On peut, par cette méthode, trouver la strychnine dans une liqueur qui n'en contient que 1/375 (1). »
Dans son Mémoire sur les iodures d'iodhydrates, il dit, au contraire, très-nettement que tout en paraissant, au premier abord, étrangères à la thérapeutique ou à la toxicologie, ses recherches pourront fournira ces sciences d'utiles secours et permettront de bien apprécier la valeur du meilleur contre-poison des alcalis végétaux. La réaction de l'iode et de la strychnine est décrite avec le plus grand soin. « Quand on verse, y est-il dit, dans une dissolution » neutre de strychnine, une solution d'iodure de potas- » sium, on n'observe aucun changement; mais si, au lieu » de sels neutres, on a employé un sel acide, ou si on ajoute » de l'acide dans les liqueurs neutres, il se manifeste aussi*
(i) Bouchardat, Éléments de mat. méd. et de ph,, 1838. p. 315.
6/j T. G ALLA M),
)) tôt un précipité abondant d une couleur marron clair à » nuance constante. On obtient un précipité identique en » ajoutant du bi-iodure de potassium à une solution saline » de strychnine, ou bien encore en mêlant de la teinture » d'iode à une solution aqueuse d'iodhydrate de stry- » chnine (1). » Ce qui démontre que, comme l'avait déjà dit antérieurement M. Donné, la solution convenablement étendue d'iodure de potassium est le meilleur contre-poison des alcalis végétaux et conduit Fauteur à proposer la formule suivante :
?f Iode '20 centigrammes.
Iodure de potassium. . 2 centigrammes, Eau. 1/2 litre.
A prendre par verrées.
La teinture d'iode a été employée, par le docteur Bennctt (de Sidney), dans un cas d'empoisonnement par le battlës vermin-kilter, et le malade a guéri ; mais il est bon de dire qu'il avait pris auparavant du sulfate de cuivre qui l'avait fait vomir. Malgré cette dernière circonstance, la guérison ayant été attribuée à la teinture d'iode, M. Harley (2), qui n'avait probablement pas eu connaissance du mémoire de M. Bouchardat, a voulu savoir comment l'iode avait agi. 11 eut donc l'idée de mélanger de la teinture d'iode avec une solution de strychnine, et il vit un précipité se former immédiatement. Le liquide surnageant, filtré et analysé, ne contenait pas trace de strychnine ; tandis que le précipité traité par le bichromate de potasse et l'acide sulfurique donnait les réactions caractéristiques de cette substance.
Gomme pour le tannin, j'ai prié M. Mayel de déterminer
1; Annuaire de thérapeutique, 1842., p. 133. (2) The Lancet, 20 octobre 1801.
la proportion d'iode suffisante pour précipiter une quantité donnée de strychnine; il a opéré avec des liquides dont voici la composition :
1° Solution de strychnine.
Strychnine 0er,50
Eau distillée 4 98% 50
Acide citrique pour dissoudre . . ogr?27
2° Solution iodurée.
Iode 0§r,50
Eau distillée 498r,50
Iodure de potassium pour dissoudre Q%r, 60
Et il a constaté que pour précipiter la quantité de strychnine contenue dans 5 grammes de la solution (soit 5 centigrammes), il faut ^gr,70 de la solution iodurée (représentant une quantité d'iode sensiblement égale à celle de la strychnine).
Mais, pas plus que pour le tannin, il n'était suffisant d'obtenir un précipité; il fallait, en outre, déterminer s'il conserve ou non les propriétés toxiques de la strychnine, et pour cela il devenait indispensable de recourir encore à l'expérimentation. C'est ce que j'ai fait.
Expér. III. — Je mélange ensemble deux solutions, contenant l'une 5 centigrammes de strychnine, l'autre 5 centigrammes d'iode et 6 centigrammes d'iodure de potassium. II se forme immédiatement un précipité d'un brun marron qui est recueilli sur un filtre. La liqueur filtrée, essayée, ne contient plus trace de strychnine. Le précipité recueilli sur le filtre est avalé par un chien. Au bout de quatorze minutes, cet animal qui, depuis quelques instants présentait un peu d'inquiétude et éprouvait quelques légers tressaillements musculaires, est pris tout à coup de spasme tétanique. Il tombe sur le côté en état d'opisthotonos, rendant une grande quantité d'urine; ses pupilles sont largement dilatées. Lorsque le spasme cède, il est remplacé par de petites secousses convulsives, et la mort a lieu à la vingt-huitième minute. La raideur cadavérique est survenue Irès-promptement ; il y avait quelques caillots dans les cavités cardiaques.
T. GALI.ARD. 5
il est donc constant que, comme le précipité formé par le tannin, celui qui résulte de l'addition de l'iode à un soluté de strychnine, ou se redissout dans les liquides intestinaux, ou y subit une nouvelle réaction chimique par suite de laquelle la strychnine redevient libre et peut être absorbée.
Des expériences peuvent permettre d'apprécier la nature de ces réactions chimiques. M. Mayet a bien voulu essayer successivement ceux des agents chimiques que ces corps sont exposés à rencontrer dans le tube digestif, savoir : l'acide lactique, l'acide chlorhydrique dilué, puis le sel marin et les carbonates alcalins. Voici comment ils se sont comportés :
Chacun des précipités a été lavé avec soin de manière à ce que l'eau de lavage ne contînt aucune trace de l'alcaloïde; puis ces précipités ont été mis, en pâte, en contact avec les différents corps dont il s'agissait d'étudier l'action. Après deux heures, les liqueurs filtrées ont été essayées par le réactif ioduré qui devait indiquer de nouveau la présence de la strychnine si elle se trouvait dans la liqueur.
Précipité de strychnine par l'iode. — Ce précipité a été mis en contact à froid avec l'acide chlorhydrique dilué dans la proportion de 1 partie d'acide et 9 parties d'eau distillée. Au bout de deux heures la liqueur filtrée et essayée par le réactif ioduré indique des traces très-sensibles de strychnine. Si l'on chauffe, le précipité est en partie décomposé et la liqueur contient une assez grande quantité de l'alcaloïde.
Le précipité se comporte de la même manière avec l'acide lactique dilué au dixième, c'est-à-dire que, à froid, il n'est attaqué que lentement, mais beaucoup plus vite à chaud.
Une solution contenant un dixième de carbonate de soude
agit peu à froid sur le précipité, elle le dissout entièrement à chaud.
La solution de chlorure de sodium n'a pas d'action sur lui à froid, mais à chaud elle l'attaque sensiblement.
Précipité de strychnine par le tannin, — L'acide chlorhydrique au dixième l'attaque sensiblement à froid et le dissout complètement à chaud. Il en est de même de l'acide lactique.
La solution de carbonate de soude au dixième dissout entièrement le précipité, même à froid.
La solution de chlorure de sodium ne l'attaque ni à froid ni à chaud.
Ces expériences ne font que confirmer ce qui avait été déjà vu par M. Bouchardat, qui, tout en considérant l'iodure d'iodhydrate comme un des composés de strychnine les moins vénéneux, a bien soin d'ajouter que, s'il a pu l'administrer plusieurs fois à la dose de 1 et même 2 décigrammes sans produire d'empoisonnement, il l'a trouvé vénéneux à la dosede 6 décigrammes. «Les acides affaiblis ne » l'attaquent et ne le dissolvent qu'à la longue et avec » beaucoup de difficulté, l'acide sulfurique et l'acide nitri- » que concentrés le décomposent ou désorganisent la » strychnine. Il est attaqué à la longue par les solutions des » bi-carbonates et des carbonates alcalins; de la strychnine )> est mise à nu. Ceci nous explique sa saveur qui est lon- » gue à se développer, mais qui, cependant, apparaît sous » l'influence de la salive, qui est alcaline. Celte propriété » nous rend compte encore de ses effets toxiques. En effet, » les corps ingérés dans l'appareil digestif sont soumis, » tour à tour, à des liquides acides ou alcalins. Si les uns » sont sans influence pour les dissoudre, les autres alors » manifestent leur puissance ; mais comme l'influence afcide )> domine dans cet appareil, les poisons que les acides dilués » dissolvent sont plus promptement vénéneux que ceux qui
» sont dissous par les alcalis. Aussi l'iodure d'iodhydrate » de strychnine est-il infiniment moins et surtout moins » rapidement vénéneux que la strychnine. La solution con- » venablement étendue d'iodure de potassium est, comme » l'a déjà dit M. Donné, le meilleur contre-poison des alca- » lis végétaux, car il forme avec eux des précipités insolu- » bles dans les acides étendus, ce qui n'a pas lieu avec le » tannin préconisé jusqu'ici. Je dois ajouter que l'expérience sur des chiens m'a démontré que ces composés, » quoique insolubles dans l'eau et même dans les acides » dilués, peuvent déterminer la mort, mais d'une manière moins rapide, et à dose beaucoup plus élevée que pour » les alcalis végétaux et leurs sels (1). »
Dans les expériences rapportées plus haut, l'empoisonnement a été tout aussi rapide que si la strychnine avait été administrée seule ; mais il est bon de remarquer que nous agissions avec des précipités tout frais, à peine produits, et partant beaucoup plus facilement décomposables que les composés bien desséchés, et préparés à l'avance, dont se servait M. Bouchardat. Cette simple différence de rapidité dans la marche des accidents n'implique donc pas une différence essentielle entre nos résultats et ceux obtenus par cet auteur. M. Bouchardat, étudiant l'action des iodures de strychnine, devait, du reste, opérer comme il l'a fait avec des produits secs et préparés d'avance, tandis que nous, qui ne songions qu'à chercher un antidote de la strychnine, nous devions nous mettre, autant que possible, dans des conditions analogues à celles dans lesquelles on se trouve quand on administre un contre-poison, et n'expérimenter qu'avec des précipités formés au moment même.
Des faits que je viens de rapporter, il résulte que les seuls agents capables d'exercer une action chimique sur la stry-
<ï) Bouchardat, lw* cit.
chnine, et auxquels il faille recourir dans un cas d'empoisonnement, sont le noir animal, le tannin et l'iode; et que, si l'on est suffisamment autorisé à s'en servir, on doit bien se garder d'avoir en eux une confiance aveugle. Ils ne peuvent, en effet, que retarder de peu d'instants l'absorption du poison, et encore ne produisent-ils cet effet si passager que s'ils sont administrés presque en même temps que la substance toxique. Le noir animal absorbe la strychnine, mais il ne tardera pas à l'abandonner si on lui laisse ensuite parcourir tranquillement toute la longueur du tube digestif. De même, le tannin et l'iode précipitent la strychnine et forment avec elle des composés insolubles; mais ces composés, ou se redissolvent, ou abandonnent la strychnine, si on les laisse un certain temps en présence des liquides digestifs, et l'empoisonnement, un moment arrêté, ne tarde pas à reprendre sa marche avec autant de violence ^que si l'on n'était pas intervenu.
Il est donc indispensable de ne pas s'en tenir à l'administration de l'un ou de l'autre des antidotes ci-dessus. Il faut encore, dès qu'on a pourvu au plus pressé en précipitant la strychnine, se hâter d'extraire le précipité soit par la pompe stomacale, soit en faisant usage des vomitifs, et c'est alors que le choix du vomitif n'est plus indifférent.
Bien que les différentes substances vomitives ne soient pas destinées à séjourner longtemps dans l'estomac, il est indispensable cependant de n'employer que celles qui ne seront pas susceptibles de redissoudre le précipité strychnique. J'ai, avec le concours de M. Mayet, étudié successivement l'action du tartre stibié, du sulfate de zinc et du sulfate de cuivre, sur les précipités formés dans une solution de strychnine au moyen de l'iode et du tannin.
Ces précipités, recueillis sur des filtres et lavés avec soin, ont été mis en contact à froid d'abord, puis à chaud, avec des solutions d'émétique, de sulfate de zinc et de sulfate de
70 T. UÀLLARD.
cuivre, dans des proportions qui peuvent être administrées comme potions vomitives (0gr,25 de chaque sel pour l/iO grammes d'eau); après un contact prolongé pendant un quart d'heure, nous avons pu voir que, à froid, le liquide filtré, soumis de nouveau à l'action des réactifs iodé et tannique, n'indique la présence que d'une quantité très-peu considérable d'alcaloïde; mais à chaud, la présence de l'alcaloïde y est manifestée d'une manière beaucoup plus sensible. Sans pouvoir dire, à priori, la quantité exacte de précipité redissoute par chacun des sels employés, nous pouvons cependant établir, par comparaison, que l'émétique redissout moins de précipité que les sels de cuivre et de zinc, qui nous paraissent devoir être mis tous les deux sur le même rang.
L'ipécacuanha n'offre pas le même inconvénient, c'est donc à lui que l'on devra incontestablement donner la préférence quand il s'agira de provoquer les vomissements chez un individu empoisonné par la strychnine et auquel on aura déjà administré le tannin ou la teinture d'iode (1). A défaut d'ipécacuanha, il faudrait préférer le tartre stibié au sulfate de cuivre ou au sulfate de zinc, mais si l'on n'avait à sa disposition que l'un ou l'autre de ces deux derniers sels, il ne faudrait pas que la crainte de redissoudre une partie du précipité empêchât de faire usage du vomitif. C'est un inconvénient qu'il est bon d'éviter quand on le peut; mais il faut bien être pénétré, par-dessus tout, de cette idée que l'indication capitale est d'évacuer le poison. Cette indication doit être remplie avant tout, même au
(1) La titillation de la luette et du pharynx, qui serait théoriquement préférable, ne doit pas être conseillée comme moyen de provoquer les vomissements chez les individus empoisonnés par la strychnine, parce que, au lieu des vomissements désirés, elle a provoqué presque' inévitablement l'apparition de violents spasmes tétaniques, dans tous les cas où elle a été essayée,
risque de redissoudre une partie du précipité, qui, du reste, se redissoudrait en entier si on le laissait plus longtemps en contact avec les liquides digestifs, et si l'on ne parvenait pas à l'extraire de l'estomac soit par la [pompe, soit par les vomissements.
111. — Modificateurs physiologiques. — S'il était toujours possible d'évacuer complètement les matières contenues dans l'estomac et de le débarrasser ainsi de toute la strychnine ingérée, même après avoir précipité cette dernière par les réactifs chimiques indiqués plus haut, la thérapeutique de l'empoisonnement par la strychnine serait des plus simples. Mais malheureusement il n'en est pas ainsi. La strychnine est si rapidement absorbée, que l'on ne saurait jamais intervenir assez vite, dans les cas d'empoisonnement véritable, pour s'opposer avec certitude à ce qu'il n'en soit transporté dans le torrent circulatoire une quantité suffisante pour donner la mort, ou tout au moins pour produire de graves symptômes morbides. Il y a donc lieu, tout en reconnaissant la valeur incontestable des moyens thérapeutiques dont il a été question jusqu'ici, de prévoir leur insuffisance et de s'appliquer par-dessus tout à découvrir un agent médicamenteux qui, par la force seule de sa puissance thérapeutique, soit capable de neutraliser complètement les effets du poison déjà absorbé et de rappeler à la vie un individu bien et dûment empoisonné.
Cet antidote physiologique et dynamique est rare à trouver, et dans l'état actuel de la science, nous sommes loin d'avoir un contre-poison suffisant à opposer à chacune des substances toxiques dont nous connaissons les désastreux effets. Cependant il suffit que pour quelques poisons cet antidote existe et soit connu, pour nous encourager à poursuivre nos recherches dans cette direction, dussions-nous
n'arriver qu'à des résultats tout à fait négatifs. Les observations de Benjamin Bell (1) et celles antérieures de Giacomini ont démontré que la morphine est l'antidote de l'atropine. En confirmant ces résultats, M. Béhier (2) nous a appris de plus, qu'à son tour, l'atropine est l'antidote de la morphine, de telle sorte que les préparations opiacées et les préparations bclladonées se neutralisent mutuellement quand elles sont administrées à la fois au môme individu. Pourquoi donc la strychnine n'aurait-elle pas son antidote comme la belladone a le sien? C'est ce que je me suis demandé et ce qui , malgré les résultats peu satisfaisants auxquels je suis arrivé, m'a encouragé dans les recherches et dans les expériences auxquelles j'ai cru devoir me livrer.
J'ai procédé à ces expériences d'après des données et avec des précautions qu'il est bon d'indiquer ici. Le poison et les antidotes dont je me suis servi ont toujours été injectés, en solution, dans le tissu cellulaire sous-cutané. Cette manière d'opérer m'a semblé préférable, et parce qu'elle me permettait de graduer par fractions excessivement minimes les doses des substances employées, et qu'elle me donnait l'assurance que la totalité de ces substances était absorbée, assurance que je n'aurais pu avoir si je les avais introduites dans le tube digestif, où elles auraient été exposées à des décompositions et à des chances de perte qu'il n'est pas possible d'apprécier rigoureusement. Pour faire ces injections, je me suis servi d'une seringue Pravaz, dont voici la graduation : la capacité de la seringue est de 65 centigrammes d'eau distillée; cette quantité d'eau se divise en 26 gouttes du poids de 0gr,025, et chaque goutte est expulsée hors de la seringue, lorsqu'on imprime un demi-tour au piston. Les 65 centigrammes
(1) Edinhurgh med. Journal, juillet 185B.
(2) Union médical?, 5 juillet 1859.
d'eau contenus dans la seringue représentent donc 26 gouttes. Dans cette quantité d'eau j'ai fait dissoudre 2 centigrammes de strychnine, rendue soluble par l'addition de 1 centigramme d'acide citrique. Chaque goutte de cette solution renferme par conséquent 0ër, 00077 de strychnine, soit :
Pour 2 gouttes 0,00154
— 3 gouttes 0,00231
— 4 gouttes 0,00308
— 5 gouttes 0; 00385
Gomme il s'agissait d'apprécier la valeur des divers antidotes physiologiques ou dynamiques de la strychnine, j'ai toujours eu soin d'administrer strictement la quantité de poison suffisante pour donner la mort, en m'astreignant, autant que possible, à ne jamais dépasser cette quantité, de telle sorte que la guérison fût possible, mais qu'elle ne le fût qu'à la condition d'avoir recours à un contre-poison véritablement efficace. Déplus, et pour me placer autant que possible dans les conditions dans lesquelles se trouve le praticien appelé près d'un individu qui vient d'être empoisonné, j'ai pris pour règle d'attendre l'apparition des premiers symptômes bien manifestes de l'empoisonnement, avant d'administrer le contre-poison qu'il s'agissait d'expérimenter. J'indiquerai à propos de chaque substance essayée à titre d'antidote les doses auxquelles ces diverses substances ont été employées, et leur mode d'administration. On trouvera dans la relation des expériences l'indication des cas dans lesquels je me suis plus ou moins éloigné des règles générales que je viens d'exposer.
Dans ce travail, consacré exclusivement à Têtu de de l'empoisonnement par la strychnine, mes expériences ont dû avoir un but parfaitement net et distinct, celui de rechercher quelle est la valeur des divers agents thérapeutiques proposés comme antidotes de la strychnine. Je n'a-
vais donc à me préoccuper que de la manière dont se comportent ces agents thérapeutiques sur un sujet qui a déjà pris et absorbé le poison. En renversant les termes de mon expérimentation, j'aurais pu arriver à des résultats différents et fort intéressants sans cloute; mais je serais alors sorti complètement de mon sujet. En effet, il ne m'importait pas de savoir comment la strychnine agit sur un individu qui a pris préalablement telle ou telle substance, mais bien plutôt comment cette substance agit sur un individu empoisonné par la strychnine. En ne m'inquiétant pour le moment que de cette dernière action, je suis loin de contester l'importance de l'autre, qui doit être réservée pour une étude différente (1). Si je m'en occupais ici, j'étendrais indéfiniment et sans grands avantages le cadre de ce mémoire, car la réciprocité de l'antagonisme signalé entre l'opium et la belladone est loin d'être un fait commun, et sur la reproduction duquel il faille invariablement compter.
La strychnine étant un excitant spécial du système nerveux, c'est surtout parmi les stupéfiants et les antispasmodiques qu'on a cru pouvoir trouver l'agent destiné à combattre ses effets.
Curare. — Il s'offrait naturellement à l'esprit, et si ce n'est le premier qui ait été essayé, c'est au moins celui qui a été le plus expérimenté et sur lequel il a été le plus disserté. M. Alvaro Reynoso (2) dit que M. Virchow a fait de nombreuses expériences pour savoir si le curare et la strychnine ne sont pas l'antidote l'un de l'autre, mais qu'il n'a
(1) L'action de la strychnine sur un individu narcotisé par l'opium doit être étudiée, surtout au point de vue médico-légal, à propos de l'empoisonnement par l'opium et non pas à propos de l'empoisonnement par la strychnine.
(2) Recherches sur le curare.
pu arriver à des résultats bien concluants, car chacun des deux poisons agissait avec trop d'énergie et de rapidité pour qu'on eût le temps d'administrer l'antidote avecquelque chance de succès.
Cependant, « un chien empoisonné par le curare, et entièrement paralysé, se rétablit, grâce au traitement par la strychnine, et continua à vivre sans la moindre perturbation. » M. Harley(l) rapporte très-brièvement trois expériences à l'appui de cette opinion très-nettement formulée par lui, que « le curare a la propriété de neutraliser l'action de la strychnine sur l'organisme animal, et les deux poisons agissent positivement comme antidote l'un de l'autre, de telle sorte que lorsqu'ils se trouvent en présence, les symptômes manifestés par l'animal qui les a absorbés résultent de l'action de celui des deux poisons qui est en excès. »
Voici les expériences de M. Harley :
« Expér. \ . — Une grenouille ayant été empoisonnée avec un cinq-cenlième de grain de curare; trois minutes après qu'elle fut devenue insensible, un cent vingtième de grain d'acétate de strychnine fut injecté dans l'abdomen : au bout de cinq minutes elle est devenue tétanique. »
« Expér. 2. — Une grenouille ayant été empoisonnée avec un cent-vingtième de grain de strychnine; trois minutes après que le tétanos eut apparu, un trois-centième de grain de curare fut introduit dans le tissu cellulaire du dos : au bout de sept minutes, le tétanos disparut. »
« Expér. 3. — Un cinq-centième de grain de curare et un quarantième de grain de strychnine ayant été injectés simultanment dans l'abdomen d'une grenouille à une heure cinq minutes: à une heure dix minutes elle était fortement tétanique ; à une heure trente minutes elle est devenue parfaitement flasque, et le lendemain elle se portait très -bien. »
M. Vulpian, qui a répété ces expériences, est arrivé le
(1) Arch. gén. de mêd,, décembre 1856.
76 T. (iALLAKD.
plus souvent à des résultats contraires à ceux obtenus par l'expérimentateur anglais; aussi ne pense-t-il pas que le curare puisse être considéré comme l'antagoniste de la strychnine (1).
Cette conclusion, qui pourrait être déduite thérapeutiquement de ce seul fait, que les deux substances, exerçant leur action d'une manière élective sur des organes différents : la strychnine sur la moelle épinière, le curare sur les nerfs moteurs exclusivement, ne sauraient par conséquent se neutraliser mutuellement, est de plus appuyée sur des expériences directes et décisives.
Soit que l'on expérimente d'abord avec le curare en employant la strychnine comme contre-poison, soit que l'on prenne au contraire la strychnine comme poison et le eu rare comme antidote, chacun des deux a son action indépendante de celle de l'autre. Le curare saisit l'animal au milieu de son accès tétanique, et, sans qu'aucune période de transition puisse être observée, la mort arrive. Réciproquement, si la quantité de curare est trop légère pour déterminer la mort, les convulsions déterminées par la strychnine ne changent ni de caractère ni de durée. C'est pourquoi ni directement, ni indirectement, la strychnine et le curare ne peuvent être considérés comme antidotes.
C'est aussi l'avis de M. Pélikan, car nous lisons dans le mémoire présenté par cet observateur à l'Académie des sciences (2) :
« Après que le curare a été absorbé à une dose suffisante pour produire la mort, il ne peut pas être question d'antidote. La strychnine peut provoquer les phénomènes qui lui sont
(1) Union médicale, 15jan\ier 1857.
(2) Notice sur les propriétés physiologico - toxicologiques du curare [Comptes rendus hebdomadaires des séances de V Académie des sciences, t. XL1V, 1857, p. 507).
caractéristiques, seulement dans le cas ou la dose du curare a été insuffisante, et réciproquement. w
M. Vella, de Turin (1), croit, au contraire de M. Vulpian que le curare est le véritable antidote physiologique de la strychnine, qu'il y a antagonisme marqué entre ces deux poisons, parce que de ses propres expériences il résulte qu'en mélangeant le curare à la strychnine, loin d'augmenter les effets toxiques de cette substance, on les fait disparaître. Le curare peut, croit-il, détruire complètement les effets d'une dose de strychnine qui est mortelle lorsqu'on l'injecte seule , soit dans l'estomac, soit dans les veines. Il recommande dans la pratique de faire très-lentement et à petites doses les injections successives du curare, employé comme antidote de la strychnine, car si l'on voulait arrêter dans l'acte même de l'injection l'accès tétanique, l'animal pourrait succomber à l'action du curare.
Enfin, MM. Martin Magron et Buisson (2) ont énergiquement protesté contre cette croyance à l'antagonisme de la strychnine et du curare. Ils ont consacré deux longs et importants mémoires à l'étude de l'action comparée de l'extrait de noix vomique et du curare sur l'économie animale, et, par de nombreuses expériences conduites avec toute leur habileté bien connue, ces deux savants physiologistes démontrent qu'au lieu de ce prétendu antagonisme, il faut admettre une parfaite similitude d'action entre les deux poisons. Tous les deux provoquent des convulsions tétaniques, tous les deux ils empoisonnent localement la moelle d'animaux auxquels on arrache le cœur ; tous les deux ils agissent de la même manière sur les nerfs moteurs et sur les nerfs sensitifs, et sur aucun point du système nerveux on ne retrouve l'antagonisme annoncé.
(1) Académie des sciences, 3 septembre 1860.
(2) Jow'nal de physiologù? de Brown-SéquRV(l. 1859 et 4 8G0.
Je n'insisterai pas plus longuement sur les effets du curare; je ne pouvais m'abstenir de parler de ce prétendu antidote, mais je n'ai pas cru devoir l'expérimenter par moimême, parce que ces expériences m'ont paru présenter plutôt l'attrait de curiosités scientifiques qu'un véritable intérêt pratique. L'empoisonnement par le curare a des effets trop promptement mortels pour qu'on trouve jamais l'occasion favorable d'administrer à temps la strychnine comme contre-poison. Quant à l'empoisonnement par la strychnine, sa marche est moins rapide, il est vrai, mais alors se présente une difficulté fort souvent insoluble : où et comment se procurer assez vite du curare? M. Harley lui-même, n'a pas eu le temps de l'administrer à la malade près de laquelle il a été appelé et dont j'ai rapporté plus haut l'histoire (obs. III). Puis, à quelle dose administrerat-on cet agent si énergique, dont la composition est si variable et si mal connue?
La seule conséquence pratique déduite des recherches de M. Harley et de M. Vella a été l'introduction du curare dans la thérapeutique du tétanos, qui a tant d'analogie avec l'empoisonnement par la strychnine, mais qui, au moins, laisse un certain répit au médecin et lui permet d'agir. Une seule fois j'ai vu employer le curare contre le tétanos, c'était par M. Gosselin, chez un malade que j'avais confié à ses soins, et sur lequel on avait, je dois le dire, inutilement essayé déjà tout ce qu'il était humainement et logiquement possible d'essayer, entre autres les injections sous-épidermiques de sulfate d'atropine à dose fort élevée. Le curare ne réussit pas mieux que les autres agents thérapeutiques employés, et le malade succomba le lendemain ou le surlendemain de l'application de ce dernier médicament. (Voyez plus loin, obs. XV.)
C'est à propos du curare que M. Taylor a dit : « Le ma- » lade sera probablement exposé à mourir de par l'antidote
» s'il échappe au poison,» et je serais tout disposé, je l'avoue, à partager ses craintes à ce sujet.
Acide cyanhytirîque. — J'en dirais presque autant de l'acide cyanhydrique, substance difficile à se procurer à l'état de fraîcheur ou de pureté suffisante pour être administrée avec quelque chance de succès ; poison énergique dont les effets sont des plus rapides et des plus redoutables, capable de tuer encore plus vite et plus sûrement que la strychnine elle-même. M. le docteur Harley affirme, du reste, que l'administration de l'acide prussique hâte, au lieu de la retarder, la mort des animaux empoisonnés par la strychnine.
Un seul fait peut être invoqué en sa faveur, c'est cette expérience de M. Bewley dont j'ai déjà parlé. 11 avait administré un demi-grain de strychnine à un chien qu'il voulait empoisonner, et voyant que ce poison n'agissait pas assez vite, il crut pouvoir obtenir un effet plus prompt en donnant une demi-drachme d'acide prussique mêlé à du lait; l'animal guérit. On pourrait encore citer le sujet de l'observation VU! qui a mêlé la strychnine avec de l'eau d'amandes amères et qui n'a pu réussir à s'empoisonner ; mais ce malheureux avait ingéré tant de substances différentes qu'il est difficile de savoir comment elles ont réagi les unes sur les autres, et le plus clair pour nous c'est qu'il a fini par se débarrasser par les vomissements de tout ce qu'il avait dans l'estomac.
Opâaeés. — L'opium et ses dérivés, principalement la morphine, ont été employés bien antérieurement au curare et à l'acide cyanhydrique dans le traitement de l'empoisonnement par la strychnine, et, sinon avec plus de succès, au moins avec moins de danger. Dès 1820, M. Jules Gloquet avait songé à administrer l'opium à très-haute dose (60 centigrammes en deux jours) au nommé Pierre Doste qui s'était
empoisonné avec de la noix vomique, et dont l'observation est publiée par Orfila (1). Le malade succomba, il est vrai, mais les accès convulsifs avaient cédé, et la mort n'arriva que le troisième jour. Depuis lors, la morphine a souvent été employée, mais presque toujours concurremment avec d'autres agents thérapeutiques, de telle sorte que pour bien apprécier son efficacité, il est nécessaire d'interroger les expériences sur les animaux. Voici ce qu'a observé M. Stevenson Mac Adam (2).
« Un chat bien portant reçut en deux fois, à demi-heure d'intervalle, 25 milligrammes de strychnine mélangée avec 10 centigrammes de chlorhydrate de morphine. Un quart d'heure après la seconde prise, des tremblements, des spasmes tétaniques, l'extension et la rétraction répétées des griffes, marquèrent l'effet du poison. La respiration était pénible, les pupilles étaient largement dilatées. Cinquante minutes après le commencement de l'expérience, la tête est rejetée en arrière, de sorte que le corps prend une position arquée. L'animal tombe alors sur le côté; la respiration est toujours gênée et accompagnée de spasmes plus ou moins violents. Une rémission de trois minutes est suivie de la mort, qui survient cinquante-six minutes après le premier empoisonnement. »
J'ai voulu aussi savoir au juste à quoi m'en tenir sur la valeur de ce contre-poison, et j'ai varié de diverses manières mes expérimentations.
Expkr. IV. — Une grenouille est plongée dans un vase contenant un litre d'eau dans laquelle a été dissous un centigramme de strychnine. Elle est tenue en observation pendant huit heures consécutives, et pendant tout ce temps elle ne présente aucune contracture, aucun accès tétanique, soit des membres antérieurs, soit des membres postérieurs. Elle est très-vive, très-bien portante, se
(1) Toxicologie générale, 5e édition. Paris, 1852. (%) PhaPmàceuHcal Journal, t. XVI, n° 14 .
EMPOISONNEMENT i'AK LA STRVCliN ÏNE. 81
tenant tantôt au fond, tantôt à la surface du liquide; lorsqu'on la touche elle fuit, mais sans présenter la moindre convulsion tétanique. Au bout de huit heures elle est retirée de la solution de strychnine et placée dans un autre vase contenant de l'eau pure, et pendant trois jours consécutifs qu'elle reste soumise à notre observation, nous ne remarquons chez elle aucun trouble morbide.
Expér. V. — La solution de strychnine employée dans l'expérience précédente n'étant pas assez concentrée pour déterminer des accidents, j'ai expérimenté avec une solution trois fois plus forte. J'ai placé deux grenouilles dans un tiers de litre d'eau tenant en dissolution \ centigramme de strychnine. Il était neuf heures du soir. Le lendemain matin ces deux grenouilles étaient encore vivantes, mais roides; les membres postérieurs dans l'extension forcée, les membres antérieurs contracturés et ramenés en avant. Le moindre attouchement redoublait en quelque sorte ces contractions tétaniques qui faisaient roidir tout le corps de l'animal d une façon convulsive, comme aurait pu le faire le passage d'un courant électrique; puis, après cette secousse instantanée, il reprenait son immobilité, tout en conservant sa roideur primitive. La mort de ces deux animaux me paraissait tellement imminente que je les laissai placés l'un à côté de l'autre sur une assiette, et je m'éloignai quelque temps de la serre dans laquelle je procédais à ces expériences. Au bout de deux heures je ne trouvai plus qu'une de mes grenouilles; elle était bien morte, mais l'autre s'était ranimée et avait disparu, je la cherchai inutilement au milieu des plantes environnantes.
Expér. VI. — En même temps que je plaçais les grenouilles dont il vient d'être parlé dans une solution de strychnine, j'en mis deux autres dans un tiers de litre d'eau contenant à la fois et 1 centigramme de strychnine et 5 centigrammes de morphine. Le lendemain les deux grenouilles qui avaient passé la nuit dans ce mélange furent trouvées aussi roides, aussi contracturées, aussi tétanisées que celles qui avaient été mises dans la solution de strychnine seule. Elles avaient au moindre contact les mêmes convulsions. Elles furent retirées de l'eau en même temps que les autres et placées sur une assiette séparée. Deux heures après, elles furent trouvées mortes toutes les deux.
Expér. VII. — Comme contre-épreuve, j'avais mis ; n même temps deux autres grenouilles dans un tiers de litre d'eau tenant en dissolution 5 centigrammes de morphine. Le lendemain ces deux grenouilles étaient vives, bien portantes, elles nageaient avec agilité, on eut quelque peine à les attraper pour les changer de vase. Elles furent alors mises dans l'eau pure et tenues en observation pendant
T. GALLARD. ti
T.. GAIXARP.
trois jours, pendant lesquels elles ne présentèrent aucun phénomène morbide.
[ Pour les expériences suivantes, je me suis servi d'une solution de morphine dosée de telle sorte, que la quantité d'eau contenue dans la capacité de la petite seringue Pravaz, dont je faisais usage, tînt en dissolution exactement une dose de morphine cinq fois plus forte que celle de strychnine employée, soit 10 centigrammes de morphine dissoute à l'aide de l'acide citrique dans les 65 centigrammes d'eau que renfermait la seringue.]
Expéb.VIU. — Une goutte de la solution de strychnine (1) est injectée sous )a peau de la cuisse d'une grenouille. Au bout de douze minutes seulement, je vois survenir une convulsion tétanique; elle est très-violente. Les membres postérieurs sont étendus, contracturés et agités de mouvements convulsifs qui. se réveillent ou s'exaspèrent à chaque attouchement. Les membres antérieurs sont également contracturés, roides; mais au lieu d'être étendus^ ils sont ramenés l'un contre l'autre, et ils ne paraissent pas participer aux convulsions dont sont agités les membres postérieurs à chaque attouchement, ou au moindre bruit qui se fait autour de l'animal. Cet état dure plus d'une heure, la roideur étant continue, les soubresauts convulsifs ne se développent qu'en vertu d une excitation extérieure. Une heure trente-sept minutes après l'injection, on voit survenir quelques secousses spontanées, mais en petit nombre; elles sont de courte durée et moins violentes que les convulsions provoquées par l'attouchement. La roideur tétanique avec immobilité leur succède. L'ex périence a été commencée à douze heures quarante-quatre minutes ; à quatre heures l'animal est toujours dans le même état; à six heures, il n'y a aucun changement. A dix heures seulement ses membres postérieurs sont moins roides, les convulsions que provoque le contact sont moins fortes, la respiration paraît plus facile. Le lendemain matin, cette grenouille n'avait plus trace de convulsions ni de roideur tétanique, ses membres postérieurs étaient fléchis, elle avait une position naturelle au fond du vase dans lequel on l'avait placée; mais elle paraissait fort engourdie, en quelque sorte paralysée, car elle ne se remuait pas lorsqu'on la touchait. Elle était dans un pot à fleurs vide, et haut de plus de 30 centimètres; je
(1) Voyez plus haut, p. 73, la quantité de strychnine contenue dans cette goutte.
EMPOISONNEMENT PAR iA STRYCHNINE. 55
crus pouvoir sans inconvénient laisser ce vase découvert; deux heures après, elle avait disparu. Elle avait trouvé dans ses muscles, qu'on aurait pu croire paralysés, assez de force pour faire un saut de plus de 30 centimètres.
Expér. IX. — La dose ci-dessus n'ayant pas été assez forte pour tuer une grenouille, j'expérimentai sur une autre avec trois gouttes de la même solution. Au bout de quatre minutes, roideur tétanique, contracture, convulsions comme dans le cas précédent. Au bout de huit minutes la résolution succède à la roideur tétanique, et à la neuvième minute l'animal ne respire plus. Cependant le cœur était encore contractile.
[Ces deux expériences me démontrèrent que si une goutte de la solution de strychnine était insuffisante pour déterminer la mort chez une grenouille, trois gouttes foudroyaient en quelque sorte. J'en conclus donc que la dose la plus convenable pour mes expérimentations ultérieures devait être celle de deux gouttes.]
Expér. X. — Pour apprécier l'influence de la morphine, j'injectai d'abord deux gouttes de la solution de morphine sous la peau d'une grenouille. Elle ne présenta aucun accident et survécut parfaitement.
Il me fallut arriver à quatre gouttes pour déterminer la mort ; encore n'eut-elle lieu qu'au bout de six à huit heures, et, chose remarquable, il y eut, deux heures quinze minutes après l'injection, des convulsions et des soubresauts assez analogues aux spasmes tétaniques des animaux empoisonnés par la strychnine. Seulement ces spasmes n'étaient pas suivis de roideur permanente, et l'animal, au lieu de rester couché sur le ventre, les membres étendus, était renversé sur le dos et avait les membres en état de résolution.
Expér. XI. — J'injectai à une grenouille d'abord deux gouttes de solution de strychnine, puis une minute après, trois gouttes de solution de morphine. Au bout de six minutes après le début de l'expérience surviennent quelques convulsions tétaniques.
Septième minute. — - Ces convulsions sont très-violentes, l'animal est très-agité.
Onzième minute. — Les convulsions ont cessé, on ne les rappelle pas par l'attouchement, comme cela a lieu pour les animaux auxquels la strychnine seule a été injectée.
Quatorzième minute. — - Roideur convulsive des membres antérieurs, mollesse et résolution des membres postérieurs. Le contact ne provoque pas d'accès tétanique.
T. GAUARD.
Seiizème minute. — Secousse spontanée, soubresaut de tout lé corps et surtout des membres postérieurs.
Vingt et unième minute. — Secousse, accès de contraction tétanique quand on fait du bruit; mais l'attouchement de l'animal ne * provoque rien de semblable, il paraît insensible.
| Trente-cinquième minute . — L'animal paraît mort, mais en l'examinant attentivement, on distingue des mouvements respiratoires à peine perceptibles.
L'animal reste une heure dans cet état, et ce n'est qu'une heure et demie après le début de l'expérience qu'il paraît se ranimer peu à peu pour être pris de spasmes tétaniques, de roideur convulsive et présenter des phénomènes complètement identiques avec ceux observés sur les grenouilles auxquelles la strychnine seule a été injectée. Les contractions convulsives se développent au moindre contact, absolument comme chez ces dernières. L'expérience a été commencée à deux heures: à quatre heures du soir seulement la résolution a disparu pour faire place aux spasmes et à la roideur tétaniques qui duraient encore à dix heures. Le lendemain matin cette grenouille était morte.
Expér. XII. — Trois gouttes de solution de strychnine sont injectées sous la peau de la cuisse d'un lapin. A la troisième minute il est pris de convulsions, de roideur et de mouvements tétaniques. A la cinquième minute il est mort.
Cinq minutes après la mort, il présentait une roideur cadavérique excessive.
Expér. XIII. — La dose ci-dessus ayant agi avec une aussi grande rapidité, je dus la réduire singulièrement, et j'injectai à un autre lapin un peu plus d'une goutte de la même solution. C'est-à-dire que je fis faire au pas de vis du piston environ trois quarts de tour au lieu de deux demi-tours complets qui eussent donné deux gouttes, ou d'un simple demi-tour qui n'eût donné qu'une goutte. L'animal n'éprouva aucun symptôme; pas le moindre tressaillement, pas le plus léger soubresaut. Une demi-heure après il mangeait fort tranquillement, et à la fin du troisième jour il était encore bien portant.
Expér. XIV. — J'injectai à un autre lapin d'abord trois gouttes de la solution de strychnine sous la peau d'une cuisse; puis deux minutes et demie après, quatre gouttes de la solution de morphine sous la peau de l'autre cuisse. C'est pendant que je faisais cette seconde injection qu'il fut pris de convulsions tétaniques. Lorsque je le lâchai, il tomba 'sur le flanc dans un état d'opisthotonos des plus violents et des plus marqués. Sept minutes après l'injection de la strychnine il
élaitmort. La roideur cadavérique commença trois minutes après la mort, et à la sixième minute elle était extrême.
Expér. XV. — Comme je n'avais qu'une seule seringue à ma disposition pour injecter successivement la strychnine et la morphine, j'avais perdu quelque temps dans l'expérience précédente pour vider mon instrument, le laver, puis le remplir à nouveau. Je pensai donc que la morphine avait pu être administrée trop tard pour combattre les effets de la strychnine. Je résolus alors d'intervertir l'ordre que j'avais suivi. En conséquence, j'injectai d'abord deux gouttes de solution de morphine, puis trois minutes après et sur l'autre cuisse, deux gouttes de solution de strychnine. A la quatrième minute après l'administration de la strychnine surviennent les convulsions tétaniques avec opistholonos des plus intenses. Ces convulsions se continuent avec quelques rémissions plus marquées vers la douzième minute, alors il y a moins de roideur ; mais la mort arrive dix-huit minutes après l'injection de la strychnine qui, dans ce cas, n'a été donnée qu'à la dose de deux gouttes.
Roideur cadavérique intense au bout de quatre minutes (1).
Avant de conclure d'après les expériences qui précèdent, il importait de savoir si la dose du contre-poison avait été proportionnée d'une façon convenable à celle du poison, et était suffisante pour le neutraliser. M. Stevenson Mac Adam avait donné 10 centigrammes de morphine pour 25 milligrammes de strychnine (soit dans la proportion de h h 1). De mon côté, je n'ai donné que cinq fois plus de morphine qu'il n'avait été employé de strychnine, car j'ignorais alors que MM. Pelletier et Caventou avaient recommandé d'user d'une dose de morphine vingt-quatre fois plus forte que celle de la strychnine administrée comme poison, ainsi que cela ressort du passage suivant, emprunté à M. Alph. Guérard(2).
« Dans les expériences que MM. .Pelletier et Caventou
(1) Les animaux qui ont servi aux quatre expériences précédentes étaient des lapins de la même portée.
(2) Des inductions que la thérapeutique peut tirer de l'action physiologique des médicaments, thèse de concours.
tentèrent pour apprécier l'action de la strychnine sur les animaux, ils avaient reconnu qu'un quart de grain d'un sel de cet alcaloïde suffisait pour faire périr un lapin en cinq minutes, dans des accès de tétanos; ils voulurent savoir si, par l'administration simultanée de ce violent poison avec les préparations opiacées, celles-ci n'en contre-balanceraient pas les effets. Ils firent un mélange d'un quart de grain de strychnine avec six grains de morphine; le tout, dissous dans l'acétique, fut administré à un lapin; il ne se manifesta pas d'attaque tétanique, et ranimai, bien portant au bout de trois jours, a servi à d'autres expériences. Avec deux grains de morphine, la première attaque de tétanos a eu lieu au bout d'une heure seulement; elle fut suivie d'un calme qu'interrompit une seconde secousse. Le soir l'animal mangeait bien, cependant il succomba dans la nuit. Le quart de grain d'acétate de strychnine, associé à dix grains de sel de morphine, a été suivi, après trois minutes, d'une attaque faible, mais prolongée et limitée aux pattes et à la poitrine; le train de derrière semblait immobile et comme paralysé. Enfin, un quart de grain de strychnine mêlé à douze grains d'extrait gommeux d'opium, a causé au bout d'un quart d'heure un accès tétanique assez violent. L'animal y résista; plus tard, accès moins fort; l'animal mangea, sembla ensuite s'assoupir; le lendemain il était mort.
» Ce dernier fait ressemble parfaitement à celui dans lequel la morphine fut donnée à la dose de deux grains, en sorte qu'en rapprochant les trois autres expériences, on croirait presque qu'à dix grains la morphine était en excès; que la dose en était insuffisante à deux grains, et qu'à six elle était dans la proportion la plus convenable pour opérer une neutralisation physiologique parfaite. »
La lecture de ce passage m'a mis dans l'obligation de renouveler mes expériences, en me plaçant dans les con-
ditions requises par les auteurs que je viens de citer. C'est ce que j'ai fait en présence de M. Raynal.
Expér. XVI. — A un chien d'assez forte taille j'injecte cinq gouttes de ma solution habituelle de strychnine ; au bout de six minutes il est pris de spasme tétanique, et tombe sur le côté, sa tête est renversée en arrière en état d'opisthotonos , ses pupilles sont très-dilatées, il rend une abondante quantité d'urine. Je lui administre alors quarante gouttes d'une solution de morphine, qui représentent une dose de cet alcaloïde égale à vingt-quatre fois la dose de strychnine précédemment employée (1). L'injection de la morphine a pris nécessairement un certain temps, elle n'est terminée qu'à la septième minute, et le spasme cède alors; il est remplacé par de petits mouvements convulsifs, semblables à ceux que produiraient de petites décharges électriques, et qui se succèdent pendant les neuf minutes suivantes. Les pupilles sont toujours extrêmement dilatées; en touchant l'animal, on provoque ces petites secousses convulsives dont il vient d'être parlé; à la dix-septième minute, un spasme plus violent se manifeste à la suite d'un attouchement. Vingtième minute. rnouveau spasme, anhélation, résolution et petites secousses de plus en plus rares à la suite de ce dernier spasme. Mort à la vingt-troisième minute.
A l'autopsie, M. Raynal nous a fait remarquer dans le ventricule gauche, près de l'insertion de la valvule auriculo-ventriculaire, trois petites ecchymoses, du diamètre d'une tête d'épingle, causées par du sang extravasé en dessous de l'endocarde.
Dans quelques conditions que je me sois placé, quelles que soient les doses avec lesquelles j'ai opéré, jamais je n'ai obtenu avec la morphine ni guérison, ni amendement appréciable, et je n'ai jamais trouvé qu'elle soit capable de neutraliser en aucune façon l'action toxique de la strychnine.
Ciguë. — La conicine et l'extrait de ciguë ont été expérimentés par Stevenson Mac Adam, et quoique les animaux auxquels il les a administrés aient fini par succomber, il a semblé que chez eux, la marche des accidents était
1) C'est-à-dire 08% 00385 de strychnine et 0?r, 09240 de morphine.
T. G ALLA Ri».
moins rapide. Dans mes expériences, je n'ai rien vu de semblable.
Expér. XVÏI. — J'injecte huit gouttes de ma solution de strychnine sous la peau de la cuisse d'un petit chien roux (un roquet), — on constate avant l'expérience que ses pupilles sont contractées; — au bout de quatre minutes, survient subitement une très-violente attaque de spasme tétanique, l'animal tombe brusquement sur le côté, ses membres postérieurs sont roides et convulsés, ses pupilles sont très-dilatées, il évacue une abondante quantité d'urine. J'injecte alors sous la peau de l'autre cuisse quatre gouttes de conicine. — L'opération est terminée à la fin de la cinquième minute ; la contracture et le spasme tétanique persistent encore. — A la septième minute, la contracture cède, les membres sont flasques et mous, on les touche et les remue sans provoquer de nouvelles convulsions, l'animal respire très-péniblement, son corps est agité de petits tremblements sans roideur des membres; il s'écoule de sa gueule une bave mousseuse abondante, il évacue des matières fécales et de l'urine, puis du sperme, et meurt sans nouvel accès de spasme tétanique huit minutes après l'injection de la strychnine, trois minutes après l'injection de la conicine. — Il est encore flasque et mou trentesix minutes après la mort, et il ne présente une roideur véritable, bien incontestable, que cinquante minutes après la mort. Il est vrai que le corps est encore chaud au moment où cette roideur apparaît.
Autopsie, quarante-quatre heures après la mort, — - Roideur encore considérable, cerveau sain, pas de sérosité; — poumons sains, — le droit présente quelques taches d'un rouge pourpre; — pas d'ecchymoses sous-pleurales, pas de sérosité dans les plèvres ni le péricarde ; sang noir, fluide dans le ventricule droit et aussi dans le gauche, qui est contracté ; rien aux reins.
Cet animal a été littéralement foudroyé; est-ce par la strychnine ou par la conicine? La cessation du spasme et la résolution survenue immédiatement après l'injection de la conicine pourraient en effet laisser supposer que la mort peut être attribuée à cette dernière substance, si nous n'avions pas la contre-épreuve dans l'expérience suivante. En effet, deux gouttes de conicine n'ont tué qu'au bout d'une heure un chien beaucoup plus petit que celui à qui nous venions d'en donner quatre gouttes, et il faut remarquer que ce dernier avait reçu une dose de strychnine vraiment
considérable (huit gouttes), presque le double de ce qui aurait suffi pour le tuer. La rapidité même de la mort prouve donc qu'elle a été causée par la strychnine, et que la conicine n'a rien pu, ni pour neutraliser, ni pour arrêter les effets de ce poison.
Expér. XVIII. — J'injecte deux gouttes de conicine pure sous la peau de la cuisse d'un tout petit chien. — Il reste huit minutes sans éprouver aucun effet; à la huitième minute, il est inquiet, il se plaint, paraît ne plus être bien solide sur ses jambes, et se place dans la station accroupie; on le fait lever cependant, mais il marche difficilement ; à la dixième minute, il se décide à prendre un morceau de sucre qu'il avait d'abord refusé, et le mange avec plaisir; treizième minute : il pousse quelques petits gémissements, et est pris d'un tremblement passager, qui dure quelques secondes; après quoi, il reste triste, inquiet, sans bouger; à la vingt-neuvième minute, il est pris subitement de mouvements désordonnés, d'une sorte d'ivresse, il essaye de courir et fait quelques pas en titubant, puis tombe, les pattes repliées sous le tronc. Ses pupilles sont naturelles. Trente-unième minute: on le relève, il fait encore quelques pas en titubant, puis tombe sur le nez, trébuche et s'étend sur le côté. A dater de cet instant, il reste ainsi à la même place, ayant la respiration très-anxieuse; ses membres sont agités par instants de petits tressaillements; il s'écoule de sa gueule une bave abondante, claire, non mousseuse ; ses pupilles sont à peine dilatées, un peu plus pourtant à la cinquantième minute qu'au début de l'expérience. — La mort arrive cinquante-six minutes seulement après l'injection du poison. Deux heures et demie après la mort, la roideur cadavérique ne s'était pas encore montrée; elle était complète le lendemain, vingt heures après la mort.
Le surlendemain, quarante-quatre heures après la mort, elle était telle, que l'animal pouvait être tenu horizontalement par une seule patte. Il était beaucoup plus roide que les sujets des expériences XVII et XIX.
Expér. XIX. — Un petit chien, un peu plus fort que le précédent, reçoit cinq gouttes de solution de strychnine sous la peau de la cuisse. Au bout de six minutes, il présente un peu de roideur des membres postérieurs, surtout de celui qui a été injecté ; les jambes sont roides, mais il n'y a d'abord ni convulsions, ni spasmes; l'animal reste debout, il marche. Vers la dixième minute, on remarque quelques soubresauts dans ses membres, mais l'animal est toujours debout, il aboie comme il le faisait avant d'être mis en expérience,
il marche, il saute sur une chaise, il se dresse sur ses pattes de derrière, et quarante-cinq minutes après avoir été soumis à l'action de la strychnine, il paraît depuis longtemps n'en ressentir aucun effet. Faute d'un autre sujet, je me décide à continuer sur lui l'expérience. Je lui injecte alors deux gouttes de conicine, et cinq minutes après (c'est-à-dire cinquante minutes après la première injection), six nouvelles gouttes de la solution de strychnine. Le spasme tétanique ne se fait pas attendre, il survient à la cinquantième minute de l'expérience (une minute après la deuxième injection de strychnine). L'animal tombe sur le côté, ses membres postérieurs sont roides, étendus et agités de mouvements convulsifs des plus violents; opisthotonos très-marqué, tête fortement renversée en arrière. Cet accès se prolongeant pendant six minutes sans interruption, je lui injecte alors (cinquante-sixième minute) deux nouvelles gouttes de conicine ; mais les spasmes ni les secousses ne cèdent en aucune façon, et la mort survient au milieu de ce spasme tétanique à la soixante-deuxième minute à partir du début de l'expérience. Immédiatement après la mort, le corps est flasque et mou ; il commence à se roidir vingt-deux minutes après la mort, et .sa roideur est extrême au bout de vingt-sept minutes, le corps étant encore parfaitement chaud. Ce n'est que trois minutes après la cessation des mouvements respiratoires et des battements du cœur que des matières fécales liquides ont été expulsées du rectum, mais les urines avaient été expulsées de la vessie pendant le premier spasme.
Autopsie, quarante-quatre heures après la mort. — Rigidité cadavérique, moindre que dans les deux cas précédents. Un peu de congestion des méninges; cœur contenant du sang noir, fluide, dans les cavités gauches aussi bien que dans les cavités droites.
D'après ce qui s'est passé dans les expériences dont je viens de donner la relation, je ne m'explique pas que l'on ait préconisé la ciguë comme on l'a fait. Il est vrai que M. Harley la place sur le même rang que le curare, ou immédiatement après lui, et en effet je crois que les deux médicaments se valent.
Tabac. -—La nicotine a été recommandée par M. Haughton, du collège delà Trinité, de Dublin, et, dans un mémoire qu'il a présenté à l'Académie royale d'Irlande, ce savant professeur a rendu compte d'expériences dont voici le ré-
sumé : M. Haughton a placé des grenouilles dans une solution de nicotine, et elles sont mortes en vingt-trois minutes. Il en a placé d'autres dans une solution de strychnine, et elles sont mortes en quatre minutes. Il fallait que cette dernière solution fût extrêmement concentrée, car avec un centigramme de strychnine par litre d'eau (expér. IV et V), je n'ai obtenu aucun effet, et avec une dose triple, j'ai vu seulement la roideur tétanique survenir au bout de plusieurs heures, et les animaux restaient plus d'une journée sans succomber. Quoiqu'il en soit, M. Haughton a mélangé la solution de nicotine avec celle de strychnine, et il a vu que de deux grenouilles placées dans ce mélange, l'une est morte en quarante-sept minutes, l'autre, retirée au bout de dix minutes, a été prise, trente minutes après, de spasmes tétaniques, à forme d'opisthotonos, et finalement a survécu.
Ces résultats ne sont pas assez brillants pour nous engager à fonder de grandes espérances sur l'action de la nicotine; ils ont pourtant encouragé M. le docteur Byrne, de Saint-Louis (Missouri), à employer le tabac. Ce praticien, qui avait eu connaissance du travail publié par M. Haughton, se trouvant en présence d'un cas d'empoisonnement parla strychnine, administra de l'infusion de tabac, et son malade guérit parfaitement en douze heures. Il est bon d'ajouter que ce malade avait déjà pris un émétique, et qu'il avait abondamment vomi avant l'arrivée du docteur Byrne.
Les choses se sont passées de la même manière dans un cas que M. Haughton vient de publier (1) et que nous reproduisons :
Obs. XIV. — De l'usage de la nicotine dans le tétanos et dans l'empoisonnement par la strychnine, par le rév. professeur Haugton,
(1) Dublin quarterly Journ. ofmedic. science, août 1862, et Med Times and Gazette, 25 octobre 1862.
T. GALLAlll».
du collège de la Trinité, de Dublin. — Un jeune garçon avait pris une quantité de strychnine évaluée à quatre grains, quand il fut apporté au MealJt Hospital, où le docteur P. G. Smyly le traita par le tabac.
Des émétiques variés avaient été préalablement administrés sans effet. Ce qui suit est la relation du docteur Smyly :
« Quand j'arrivai, il était étendu sur le dos, la tête renversée en arrière, la poitrine soulevée el fixe, les membres roides, les mains fermées, les paupières spasmodiquement contractées, et la cornée tournée en haut. Le prêtre me dit que pendant l'administration des derniers sacrements de l'Eglise, le garçon avait été saisi d'un spasme soudain, qui fit sauter en l'air avec quelque violence un plateau d'étain placé sur son ventre. Je fis faire une infusion de tabac en versant une pinte d'eau bouillante sur environ une once de cavendish coupé, on filtra et l'on ajouta de l'eau froide jusqu'à ce que le liquide fût tiède. Je lui en fis boire les deux tiers. De violents (furious) vomissements suivirent instantanément. 11 avala le reste avec le même résultat.
» Le malade reposa paisiblement sur le dos pendant environ cinq minutes, puis il fut pris d'un spasme violent et de tremblement de tout le corps, enfin d'opisthotonos complet, avec crispation des mains. Environ vers le milieu de la crise, il jeta deux cris aigus, comme s'il éprouvait une douleur intense. Je lui donnai une autre pinte de l'infusion en trois doses, toutes immédiatement suivies de vomissements. Une autre pinte fut préparée avec la même once de tabac, et le malade en garda environ plein une tasse à thé dans l'estomac pendant à peu près cinq minutes; une seconde tasse fut gardée un peu plus longtemps. Une abondante transpiration commença alors, et il dormit pendant quelque temps.
» Je le laissai environ une demi-heure. A mon retour, je le trouvai couché tranquillement sur le dos, tous ses muscles, excepté ceux des jambes, relâchés ; la respiration moins rapide, le pouls plus bas, lent et plutôt faible. Je le tournai sur le côté, ce qu'il n'osait faire lui-même. 11 releva ses genoux, mit ses mains sous sa tête et s'endormit.
» La garde de nuit dit qu'il se tourna une fois seulement pendant toute la nuit pour demander à boire. »
Ce garçon guérit rapidement; les muscles les plus lents à se relâcher furent ceux des cuisses ; le matin suivant ils étaient encore durs et roides. — Dans ce cas, le tabac produisit les vomissements, quand tous les autres moyens avaient failli, et préserva ainsi le malade des effets de la partie de strychnine non absorbée; il contrebalança aussi sûrement et avec succès les effets du poison qui avait été absorbé. Le professeur Haugton incline à penser que la persis-
tance de la contracture des muscles des cuisses et des adducteurs, dans ce cas, est due à une limitation de la puissance antidotique de la nicotine à une certaine région de la moelle.
11 est évident que ce fait, pas plus que celui de M. Byrne, ne peut être invoqué pour démontrer l'action neutralisante de la nicotine sur la strychnine, puisque dans ces deux cas il y a eu des vomissements abondants. Tout au plus, la dernière observation pourrait- elle faire admettre que la nicotine agit efficacement, à titre de vomitif, dans les empoisonnements par la strychnine ; mais si l'on ne doit compter que sur ses propriétés émétiques, il n'y a vraiment pas lieu d'attacher une bien grande importance à son emploi, car l'expérience démontre que son action physiologique n'est pas de nature à faire disparaître les symptômes produits par la strychnine.
Expér. XX. — Nous essayons la nicotine en en injectant deux gouttes sous la peau de la cuisse d'un gros chien ; au bout de deux minutes il titube, respire péniblement, il a de l'anhélation et rend une abondante quanlité de salive; à partir de la quatrième minute, il fait des efforts de vomissements qui ne tardent pas à être suivis d'effet; dixième minute, ses yeux sont tellement convulsés qu'on n'aperçoit plus que la conjonctive considérablement injectée, aussi ne voit-il plus où il va ; quinzième minute, deux gouttes de nicotine sont placées sur le côté de la langue, mais il est probable que le poison est entraîné par l'abondante quantité de salive, cependant l'animal est pris de tournoiement et chancelle ; trente-unième minute, je lui en injecte six nouvelles gouttes sous la peau, mais sans produire de nouveaux effets; il se couche, ne pouvant plus se tenir sur ses pattes, et il n'est mort que douze ou quinze heures plus tard.
Expér. XXI. — A un chien de même taille à peu près que le précédent, j'injecte cinq gouttes de la solution de strychnine sous la peau de la cuisse. Au bout de onze minutes, il est pris de spasmes tétaniques, et je lui injecte alors quatre gouttes de nicotine; à la douzième minute, il se relève et se tient sur ses quatre pattes dans un état d'anhélation des plus marqués. Il est pris dans cette position d'un spasme très-violent, mais il reste un instant debout, fait quelques efforts de vomissements, puis tombe sur le côté en état
d'opisthotonos. Le spasme n'a que peu de durée, car à la quatorzième minute, ranimai est mort.
A l'autopsie, nous trouvons un petit caillot dans le cœur gauche, et nous constatons que le sang présente une fluidité moins marquée que cela n'a lieu d'habitude chez les sujets empoisonnés par la strychnine.
Belladone. — Pendant que j'expérimentais les divers agents préconisés, j'ai pensé que l'atropine ne devait pas être négligée. Je ne sache pas qu'elle ait été jamais utilisée dans l'empoisonnement par la strychnine, mais je l'avais vu employer par MM. Gosselin et Béhier, dans un cas de tétanos traumatique dont voici la relation :
Observation XV. — ■ Tétanos traumatique, traité par l 'atropine, puis par le curare. Mort. — Le nommé Sillière (Alexandre), âgé de vingt-quatre ans, camionneur, a le 4 3 juin 1860, le doigt annulaire droit écrasé par une caisse qu'il charge sur sa voiture. — C'est un homme habituellement bien portant et d'une constitution robuste.
Les jours qui suivent sa blessure, il n'éprouve ni accidents ni complications d'aucune sorte, son doigt restant maintenu dans le pansement appliqué par un médecin qui a été appelé au premier moment.
17 juin. — Il entre à l'hôpital Beaujon, dans le service de M. Gosselin, 2e pavillon, n° 52. A son entrée à l'hôpital, on trouve le doigt en partie momifié, l'os de la deuxième phalange manque; on enlève avec une pince la tête de la première phalange, qui est détachée par l'effet de la fracture. Le corps de l'os est coupé transversalement avec une cisaille, et les parties molles sont taillées de manière à donner une plaie régulière.
Les jours suivants, la plaie marche bien. Pas de fièvre, le blessé mange bien, se lève.
21 juin. — Il descend au jardin et y reste toute la journée ; le soir même il est pris de trismus, sans aucun autre accident.
22 juin, i — Pas de gêne dans la déglutition, aucun gonflement au niveau des mâchoires, il parle assez distinctement, mais sans pouvoir desserrer les dents. La plaie n'est ni douloureuse, ni enflammée. Injection de soixante-dix gouttes de sulfate d'atropine (15 milligrammes) au niveau des masséters.
23 juin. — Le trismus a augmenté. Dilatation très-grande des pupilles, sueur abondante, pas de selles, opisthotonos bien marqué. La plaie et l'avant-bras sont sensibles à la pression. Rien de changé
dans l'aspect de la plaie, douleur à la région épigastrique ; pouls, 1 20, dents plus serrées qu'hier, assoupissement, quelques secousses dans les bras et les jambes, face rouge, ne répond pas aux questions qui lui sont adressées, dort profondément; respiration, 30, soubresauts dans les membres ; inspiration difficile.
A neuf heures, injection de cinquante-sept gouttes de sulfate d'atropine à la région cervicale ; à midi, injection de trente gouttes de la même solution.
24 juin. — La roideur a augmenté, tous les extenseurs sont pris. En soulevant la tête, on soulève tout *le corps comme une planche ; les muscles abdominaux sont moins tendus, il parle un peu mieux, déglutition assez facile, roideur dans les membres plus qu'hier soir.
[On expérimente le curare sur deux chiens de forte taille, et de ces expériences il résulte que, des deux échantillons de curare, celui qui est fourni par M. Mialhe, est plus actif que celui qui est fourni par M. Adam.]
A dix heures du matin, on place sur la plaie et sur un vésicatoire appliqué sur le dos de la main du malade, \ centigramme 25 de curare, mélangé à du sucre et donné par M. Adam, pharmacien de l'hôpital Beaujon.
On applique un assez large vésicatoire à l'avant-bras; dans la journée, à une heure, à quatre heures, à sept heures, à dix heures, à une heure du matin, on renouvelle le pansement avec la même quantité du curare de M. Mialhe, démontré plus actif ; le moindre contact de la main sur les membres détermine des contractions violentes et accompagnées d'une exagération de l'opisthotonos ; la roideur augmente.
25 juin. — Nouvelle application de 2 centigrammes 25 de curare à sept heures et demie du matin ; un peu de détente des mâchoires, mais l'opisthotonos persiste ; à chaque fois que le malade boit, il a des contractions très-violentes.
Enfin, à neuf heures, l'infirmière lui donne à boire quelques gouttes de lait au moyen d'un biberon, il est pris d'une convulsion plus violente qu'à l'ordinaire, et il succombe tout à coup.
Autopsie. — Les organes thoraciques et abdominaux ne présentent rien de particulier, aucun signe d'infection purulente.
Le cerveau est un peu congestionné et ramolli, mais n'offre aucune lésion caractéristique.
Malgré le peu de succès de l'atropine dans l'exemple précédent, j'ai voulu savoir comment elle agirait dans l'em-
0tt
T. GALLAliD.
poisonnement par la strychnine. Une seule expérience m'a suffi pour me démontrer clairement son inefficacité.
Expér. XXII. — Sous la peau de la cuisse droite d'un petit chien, j'injecte quatre gouttes de solution de strychnine; au bout de trois minutes surviennent les symptômes de l'empoisonnement : spasme convulsif, opisthotonos, émission d'urine. Je lui injecte alors sous la peau de la cuisse gauche douze gouttes de la solution d'atropine, employée par M. Béhier dans le traitement des névralgies, et contenant 30 centigrammes d'atropine pour 30 grammes d'eau distillée. Cette injection est faite en deux fois, six gouttes à la sixième minute de l'expérience, six gouttes à la dixième minute. Les convulsions continuent. De la douzième a la seizième minute, l'animal est agité de petites secousses convulsives, comme des soubresauts, auxquelles succède une roideur tétanique modérée et moindre que d'habitude. Les secousses se produisent surtout dans la tête et dans les membres, comme si elles étaient provoquées par une série de décharges électriques; il y a aussi quelques mouvements convulsifs dans les mâchoires. Après un intervalle de repos, ces petites secousses convulsives recommencent, et à partir de la dix-neuvième minute, elles se continuent sans interruption, mais en diminuant graduellement de force et de fréquence jusqu'à la mort, qui a lieu trente et une minutes après le début de l'expérience.
Acouit. — Des expériences faites en vue de l'application de la teinture d'aconit au traitement du tétanos, ont été publiées par le docteur Wookes (1). Voici le résumé de ces expériences :
Expér. 1 . — Un petit chien terrier qui a absorbé 1 centigramme de strychnine, est pris, au bout de dix minutes, de roideur dans les pattes, puis de mouvements convulsifs et de rigidité tétanique. On lui fait alors avaler 8 gouttes de teinture d'aconit délayées dans un peu d'eau. Deux minutes après, le spasme cède, les muscles se ramollissent, les battements du cœur se ralentissent et l'animal meurt immédiatement.
M. Wookes attribue cette mort à l'action de l'aconit qui aurait été trop largement administré, et dans ses expériences subséquentes il prend des précautions pour éviter un semblable mécompte.
Expér. 2. — Un gros chien absorbe (injecté dans le pharynx
(I) BritishmeiL Jour)?, du 26 octobre 1863.
comme pour le précédent) un sixième de grain de strychnine au lieu d'un cinquième de grain qui avait été donné au sujet de la première expérience, lequel était cependant beaucoup plus petit. Il survient une certaine rigidité tétanique. Six gouttes de teinture .d'aconit sont administrées, mais à doses fractionnées, et finalement l'animal guérit.
On remarquera qu'il n'y avait pas parité dans la dose du poison employé, et qu'en conséquence les effets ne devaient pas être aussi énergiques dans le deuxième cas que dans le premier. Puis il manque à ce second fait une contre-épreuve indispensable. Pour démontrer que la teinture d'aconit avait bien guéri cet animal de son empoisonnement par la strychnine, il aurait fallu, après son complet rétablissement, lui administrer la même dose de strychnine, et voir alors comment les choses se seraient passées sans le secours de l'aconit.
Expér. III. — On donne à un petit chien roquet un demi-centigramme (1/1 0e de grain) de strychnine et immédiatement 2 gouttes et demie de teinture d'aconit. Il ne survient aucun symptôme d'empoisonnement. Au bout d'une demi-heure, on lui donne 1 centigramme (1 /5e de grain) de strychnine et 3 gouttes de teinture d'aconit. Après une autre demi-heure, nouvelle dose de 1 centigramme de strychnine et de 3 gouttes d'aconit, et immédiatement après on voit survenir une légère roideur des membres; puis, dix minutes plus tard, un violent spasme tétanique. Alors on administre au plus vite 5 gouttes de teinture d'aconit, et l'on observe un soulagement soudain; mais une série de petits spasmes moins violents se succèdent assez rapidement. A chacun d'eux on administre une nouvelle dose de 3 gouttes de teinture d'aconit, et l'on observe après chaque dose un soulagement marqué. Un spasme plus violent que les autres cède à 5 gouttes de teinture d'aconit. Cette teinture est ensuite continuée dans de l'eau-de-vie et de façon à plonger l'animal dans l'ivresse, il reste pendant deux heures dans un sommeil profond ; à son réveil on lui donne du lait et il se trouve guéri.
Malgré tout l'intérêt qui s'attache à la relation de cette expérience, on ne pçut s'empêcher de regretter que là
encore la contre-épreuve n'ait pas été faite, car rien ne démontre, en effet, que cet animal aurait succombé empoisonné par la strychnine ainsi administrée à doses fractionnées,
Les observations sur l'homme font défaut, et je ne trouve que le fait suivant fort brièvement raconté (1), dans lequel l'action opposée de l'aconit et de la strychnine s'est exercée dans un sens inverse de celui que nous étudions, l'empoisonnement ayant eu lieu par l'aconit, et la noix vomique ayant servi d'antidote.
« Dans la dernière période d'un empoisonnement par l'aconit, chez un jeune garçon âgé de cinq ans, le docteur Hanson donna trois gouttes de teinture de noix vomique et répéta cette dose au bout de vingt minutes. Le pouls se releva immédiatement, et il survint ensuite un violent vomissement (vigourous emesis). L'enfant guérit. Le docteur Hanson conclut que la noix vomique est « un complet anti- » dote de l'aconit, et que, réciproquement, l'aconit est un » antidote de la noix vomique (2). »
L'aconit se présentait donc comme une substance qu'il était sérieusement important d'expérimenter, et j'ai d'autant plus été excité à l'essayer à diverses reprises que, dans un remarquable travail publié par MM. Liégeois etHottot (3), je voyais que ces deux habiles expérimentateurs avaient reconnu à l'aconitine des propriétés physiologiques complètement opposées à celles de la strychnine. Il me semblait donc, que si j'avais quelque chance de rencontrer quelque part cet antidote physiologique et dynamique, que j'avais si infructueusement cherché, c'était là que je devais le trouver. Pour procéder avec plus de certitude, je priai
(1) British and foreign medico-chirurgical Review, avril 1862.
(2) Boston med. andsurg. Journal, septembre 1861.
(3) Action de l'aconitine sur l'économie animale (Journal de physiologie de l'homme et des animaux, janvier 1862).
M. Hottot de vouloir bien me préparer, lui-même, une solution d'aconitine, en m'indiquant à quelles doses je devais l'employer. Il me donna une solution de 2 milligrammes pour les 65 centigrammes d'eau distillée que contenait ma seringue Pravaz ; de telle sorte que 13 gouttes représentaient 1 milligramme, et 8 gouttes environ deux tiers de milligramme d'aconitine.
Je commençai donc les expériences dont on va lire la relation, et je les ai poursuivies avec d'autant plus de persévérance que les premières avaient, en quelque sorte, fait luire à mes yeux l'espoir d'un succès éclatant; malheureusement c'était un espoir trompeur que la suite n'a pas justifié.
Expér. XXIII. — J'injecte 4 gouttes de solution de strychnine sous la peau d'un chien de moyenne tailie. Au bout de sept minutes il présente les premiers symptômes de l'empoisonnement : légère roideur avec tressaillements des membres postérieurs, agitation. A la huitième minute, il a une attaque de spasme tétanique des plus violentes ; il tombe sur le côté, tout le corps estroide, en état d'opisthotonos, il rend une notable quantité d urine, les pupilles sont extrêmement dilatées. Je lui injecte alors 8 gouttes de la solution d'aconitine. La contracture tétanique persiste accompagnée de secousses spasmodiques survenant par intervalles de quelques secondes. A la dixième minute la contracture cède, mais les secousses spasmodiques persistent; il y a des mouvements convulsifs dans les membres qui se roidissent au moindre attouchement. Quatorzième minute : nouvel accès de spasme tétanique avec opisthotonos. Cet accès cède à la seizième minute, et l'animal se relève sur ses quatre pattes, il commence à baver; les pupilles se resserrent et reviennent à l'état normal, et à la vingtième minute elles présentent plutôt un peu de contraction que de îa dilatation. Vingt-sixième minute: l'animal qui s'était recouché sans avoir de nouveau spasme, se relève sur ses quatre pattes et reste quelques instants dans cette position, mais quand il marche, on voit que ses membres postérieurs sont roides et à demi paralysés. Il a, à la vingt-sixième et à la trentième minute, et tout en restant debout , un accès de spasme tétanique qui le fait rester un instant immobile, les quatre pattes écartées, mais ne le jette pas à terre. A la trente-unième minute, il est pris d'un nouvel accès plus violent qui lui fait faire un saut en arrière
et le jette à terre en état, d'opisthotonos, mais il se relève immédiatement.
De nouveaux accès surviennent spontanément de minute en minute, et l'un deux, plus violent que les autres, le prend au moment où il se couche à terre; il paraît avoir été produit par le contact du corps avec le sol.
Pendant les accès dont il vient d'être parlé, l'animal a continué à rendre une abondante quantité de bave mousseuse. — Trente -sixième minute. On lui présente de l'eau , et il boit avidement , mais deux minutes après (trente-huitième) il est pris d'un nouveau spasme plus violent que les précédents ; il tombe sur le côté, la tête renversée en arrière, le corps arqué, en état d'opisthotonos, il a une dyspnée des plus intenses et une toux rauque qui persiste avec la bave jusqu'à la fin de l'expérience. A la suite de cet accès de spasme tétanique, il est agité de mouvements convulsifs répétés, et cet état se prolonge pendant une heure. Au bout de ce temps, une heure quarante après le début de l'expérience, il est pris de vomissements qui se répètent (à \ h. 47; — à 1 h. 53; — à 4 h. 58). Les matières vomies sont liquides et filantes. A la fin, les efforts de vomissements, quoique violents et répétés, n'amènent plus aucune évacuation. Pendant les premiers intervalles qui séparent ces efforts de vomissements, l'animal se lève encore et marche; puis il se couche sur le ventre, la tête étendue entre les pattes de devant allongées et pousse des grognements plaintifs. La respiration est extrêmement anxieuse. Il rend toujours une grande quantité de bave. Deux heures et quart après le début de l'expérience, il peut encore se lever, marcher, descendre un étage, quoique ses mouvements soient notablement gênés, surtout dans les membres postérieurs; quand il est ainsi descendu, il s'étend sur le sol, la tête entre les pattes de devant et expire sans nouvelles convulsions.
Il était tard, on n'a pas pu voir à quel moment est survenue la roideur cadavérique; mais elle était considérable le lendemain, dix heures après la mort.
Dans cette première expérience la dose de l'aconitine avait été mal graduée, et l'animal, après avoir échappé à l'action de la strychnine, est mort empoisonné par l'aconitine qui lui avait été administrée comme antidote; il fallait donc, dans les expériences suivantes, procéder avec plus de ménagement.
Expér. XXIV.
A une grosse chienne de chasse, j'injecte
5 gouttes de strychnine. A la sixième minute l'animal présente quelque roideur dans les membres postérieurs, surtout dans celui qui a reçu le poison ; il est inquiet, agité. A la septième minute il s'assied et nous regarde tranquillement, mais à la huitième \\ est pris subitement de spasme tétanique qui le renverse en arrière, il est étendu sur le côté, a les membres roides, agités de tremblements convulsifs. Il rend une abondante quantité d'urine, ses pupilles sont largement dilatées. Je lui administre alors [neuvième minute) 8 gouttes de solution d'aconitine. A la dixième minute le spasme cède, l'animal se ranime, il se relève sur ses pattes, mais il a beaucoup d'anhélation; sa respiration est anxieuse ; il a la langue tirée et rend une grande quantité de bave filante. On lui présente de l'eau, il ne veut pas boire. A la seizième minute ses pupilles sont moins dilatées, il marche tout en ayant de la roideur dans les membres postérieurs; au bout de quarante-six minutes il va parfaitement bien et mange avec avidité ; il conserve encore la roideur des membres postérieurs.
Le lendemain il ne se ressentait plus de rien. Le surlendemain je veux lui injecter la même quantité de strychnine comme contre épreuve, mais le piston de ma seringue ne fonctionnant pas bien, une partie du poison se perd, il n'en pénètre que fort peu dans le tissu cellulaire sous-cutané, et cette petite quantité ne produit aucun effet. Ne sachant au juste ce qui a été administré ce jour-là, je remets à une autre fois la contre-épreuve qu'il s'agit de faire.
L'animal se repose donc encore deux jours ; c'est seulement au bout de ce temps, c'est-à-dire quatre jours après la première expérience, que je lui injecte une nouvelle dose de 5 gouttes de solution de strychnine. A la huitième minute, il présente un commencement de raideur des pattes de derrière; à la douzième, il a un accès d'opisthotonos ; à la treizième, ses membres sont agités de secousses convulsives, et il urine involontairement; à la quinzième, il a un nouveau spasme tétanique avec un épisthotonos, et à la dix-septième minute il meurt au milieu d'un spasme.
En rapprochant cette expérience de la précédente, on est vraiment frappé de l'heureux effet produit par l'aconitine. Mais, comme les choses se sont passées tout différemment dans les deux cas suivants, je crois- que le piston de ma seringue ne fonctionnait déjà plus au commencement de cette expérience, et que l'animal n'a pas reçu toute la dose de strychnine que j'avais l'intention de lui donner. Ainsi s'explique cette guérison qui m'avait semblé si merveilleuse.
Expér. XXV. — Trois gouttes de solution de strychnine sont injectées sous la peau de la cuisse d'un petit chien Au bout de trois minutes surviennent les spasmes couvulsifs, l'opisthotonos, l'émission des urines et des fèces, etc., et je lui injecte 6 gouttes de solution d'aconitine sous la peau de l'autre cuisse. Le spasme cède pendant quelques secondes après l'injection de l'aconitine, c'est-à-dire vers la quatrième minute de l'expérience; mais immédiatement après, il se produit un nouvel accès auquel succède de la flaccidité, et la mort survient à la septième minute de l'expérience. Vingt minutes après la mort, le cadavre était encore flasque, et ne présentait pas la moindre apparence de rigidité.
Expér. XXVI. — Un chien loup d'assez forte taille, et qui avait jeûné pendant vingt heures, avale une boulette de viande hachée à l'intérieur de laquelle j'avais placé 5 centigrammes de strychnine, mais dont une partie avait été déjà mangée par un autre chien, de telle sorte que la quantité de strychnine ingérée par le dernier ne doit pas être évaluée à plus de 1 centigrammes. Je voulais expérimenter sur cet animal l'action du lait, mais il refusa obstinément d'en boire.
Au bout de seize minutes il est pris de tremblements, puis d'agitation, de roideurs passagères dans les membres; à la dix-huitième minute il urine abondamment tout en restant debout, et il ne tombe sur le côté qu'à la vingt-unième minute. Il est alors en proie à un violent spasme tétanique général. Vingt-deuxième minute. Je lui injecte sous la peau delà cuisse huit, gouttes de :-olution d'aconitine. Le spasme un moment interrompu reprend aussitôt avec la même violence, et une roideur tétanique extrême des membres postérieurs. L'anhélation est considérable et la respiration bruyante; il y a encore une émission d'urine.
A la vingt-troisième minute l'animal se relève et marche en trébuchant; après quelques pas il tombe, mais se relève et marche encore, puis il se couche volontairement sur le côté. L'émission de l'urine a continué par jets saccadés et interrompus, mais revenant plus forts au moment, des secousses convulsives. Vingt -cinquième minute. Spasme tétanique très-violent avec opisthotonos, lequel dure jusqu'à la trente-unième minute; alors survient une roideur générale, interrompue par instants p^r de petites secousses semblables à celles que déterminerait une décharge électrique.
L'animal rend pendant toute la durée de ces derniers symptômes une bave mousseuse, assez abondante, et il succombe trente-quatre minutes après l'ingestion de la strychnine, dix-huit minutes après l'apparition des premiers symptômes de l'empoisonnement, et douze minutes après l'administration de l'aconitine.
Camphre. — Suivant le docteur Part, on compte cinq cas de guérison dans lesquels ce médicament a été administré. Voici les plus connus :
Le docteur W. Pritchard (1) a rapporté, comme exemple de guérison par le camphre, un fait d'empoisonnement par la strychnine clans lequel il a administré des potions émétisées ou camphrées qui produisirent d'abondants vomissements. Après quoi, il a établi avec la sonde œsophagienne un courant continu d'eau tiède dans l'estomac ; il dut même pratiquer plus tard la respiration artificielle; Ce n'est qu'en suite qu'il donna le camphre en morceaux de 15 â 25 centigrammes.
En vérité, on ne saurait faire au camphre seul l'honneur de cette guérison, duef suivant nloi, en majeure partie à la prompte évacuation des matières ingérées., laquelle a arrêté l'absorption du poison, avant qu'il en soit entré dans l'économie une dose suffisante pour déterminer la mort.
Aune malade de trente-deux ans, qui avait pris k grains de strychnine, le professeur Rochester ordonna : 1° l'application de sinapismes sur l'estomac; 2° l'administration à l'intérieur de 2 grains de camphre avec demi-cuillerée à café de teinture de camphre, Après la cessation du spasme tétanique, il fit prendre, en outre , un demi-grain de morphine. Les spasmes cessèrent complètement trois heures après l'admission à l'hôpital; et la malade était guérie le lendemain après avoir ingéré h grammes de camphre (2). Enfin, nous lisons dans la Gazette des hôpitaux l'observation suivante qui y est réproduîte deux fois en termes identiques (3).
(1) The Lance t, avril 1857. — Gazette des hôpitaux.
(2) American Journal et Bullet. gè.n. de thérapeutique , 1857.
(3) Gazette des hôpitaux, numéros des 12 janvier 1857 et 21 janvier 1858; extrait du Charleston médical Journal and Rebiew*
Obs. XXVI. — Du camphre dans l'empoisonnement par la strychnine, par M. G. W. Arnett, M.-D. — Le 20 février 1 857, je fus appelé en toute hâte pour visiter un nègre, âgé de vingt-huit ans, appartenant à M. R. C. N'ayant, pour me rendre près de lui, qu'une petite distance à parcourir, j'arrivai promptement au lit du malade, chez lequel je reconnus les symptômes suivants : il est étendu dans son lit, sur le dos, le corps s'inclinant un peu à droite ; la face et le corps sont couverts d'une sueur abondante ; la physionomie exprime une vive douleur et une grande frayeur; la tête est renversée en arrière, les muscles du cou et du dos sont parfaitement contractés. Cette espèce d'opisthotonos ne dure que peu de temps; il disparaît graduellement. Le trismus est manifeste; s il diminue, ce n'est que d'une manière incomplète, et pour se montrer de nouveau et avec plus d'énergie. L'intelligence est intacte ; il en est de même de la déglutition et des mouvements articulaires, tant qu'il n'y a pas de spasmes.
La gravité de l'affection ne me permit pas de prolonger mes observations. Deux moyens s'offraient à ma pensée pour combattre les accidents. J'avais lu (1) que le camphre, en pareille occurrence, avait produit les plus heureux résultats ; le second moyen dont je me proposais de faire usage, si l'emploi du camphre ne répondait pas à mes espérances, c'était l'ingestion de substances adipeuses. Ma pensée, en ayant recours à ce remède, qu'on ne peut guère appeler ainsi, était de neutraliser l'effet de la strychnine, qui n'agit plus comme poison quand elle se trouve associée à des aliments gras ; j'en concluais donc que les matières oléagineuses pouvaient détruire sa puissance toxique.
Comme le patient avait déjà vomi, et que son maître y avait pourvu avant mon arrivée, je fis prendre immédiatement le camphre, et je pus de suite en constater les effets. Je prescrivis deux onces de teinture, préparée sur place en dissolvant le camphre dans du wiskey commun ; j'en fis prendre à mon malade ce qu'il en voulut. Après un quart d'heure environ, la gravité des symptômes commença à diminuer ; après un nouveau quart d'heure je donnai une seconde dose qui détermina des résultats favorables encore plus marqués. Deux heures s'étaient à peine écoulées, qu'il n'existait plus aucun symptôme alarmant. Je revis ce garçon le jour suivant : il était convalescent; il se plaignait bien encore un peu d'un sentiment douloureux le long de l'épine dorsale et de tournoiements de tête ; mais tout cela s'effaça dans les vingt-quatre heures suivantes, et sans laisser de traces.
Depuis ce jour j'ai eu de nouveau occasion d'employer le camphre
(i) Journal médical et chirurgical de la Nouvelle- Orléans.
pour combattre l'action délétère de la strychnine et avec les mêmes avantages que la première fois. Je me suis fait une règle, quand j'emploie la strychnine, d'élever les doses de ce médicament jusqu'à ce que les yeux du malade me paraissent plus brillants, jusqu'à ce qu'il y ait des contractions nerveuses évidentes, de la douleur au front, etc. ; mais si ces symptômes dépassent la limite dans laquelle je désire les enfermer, j'appelle aussitôt le camphre à mon aide pour les dissiper, et je suis rarement trompé dans mon attente. J'espère que ce moyen sera désormais expérimenté par d'autres, et que les résultats de ces expériences seront publiés. J'ajoute qu'on doit l'employer largement, tout en proportionnant cependant la dose à la quantité de strychnine ingérée et à la violence des symptômes déterminés par cette ingestion.
On remarque que, dans ce fait comme dans les deux précédents qui ont été plus brièvement rapportés, le camphre n'a été administré qu'après d'abondants vomissements. Ce qui diminue encore la valeur de cette observation, c'est qu'il n'y est pas le moins du monde question de la dose de strychnine qui a pu être ingérée.
Quant à moi, n'ayant pas eu occasion d'expérimenter le camphre, je ne puis me prononcer d'une manière absolue sur sa valeur comme antidote de la strychnine, mais les observations qu'on vient de lire ne m'ont pas encouragé à fonder en lui la moindre confiance.
Chloroforme. — Le chloroforme, que le docteur Part considère comme moins effficace que le curare ou la nicotine, a été cependant, au dire de cet auteur, administré dans cinq des dix-huit cas de guérison relevés par lui. Il a été donné quatre fois en inhalations et une fois à l'intérieur. Il est vrai que, dans quelques-uns de ces cas, il a été fait usage des vomitifs et même de la sonde œsophagieune, pour évacuer la strychnine contenue dans l'estomac. Cependant, les inhalations de chloroforme ont été employées seules dans un cas heureux, par le docteur Jervit (de Boston), qui a maintenu, pendant quatre heures et demie, son malade
plongé dans le sommeil anesthésique. Le chloroforme à l'intérieur a été aussi le seul médicament employé par le docteur Dresbach (de l'Ohio). Il a été donné à la dose de 2 drachmes, vingt minutes après l'ingestion de 3 grains de strychnine, etun quart d'heure après son administration, il survenait un soulagement marqué, bientôt suivi d'une guérison rapide.
Dans mes expériences, le chloroforme s'est montré beaucoup moins efficace que dans les observations dont je viens de parler.
Expér. XXVII. — Deux gouttes de solution de strychnine sont injectées sous la peau de la cuisse d'un lapin de la même portée que ceux qui ont servi aux expériences pour la morphine (exp. XII, XIII, XIV, XV). — Sixième minute. Roideur des membres inférieurs sans convulsions. — Septième minute. Convulsions tétaniques, inhalations de chloroforme. Les convulsions sont tout aussi fortes que sur les sujets des expériences précédentes.
Huitième minute. L'animal tombe sur le côté : il est fort roide, il y a de l'opisthotonos, mais moins intense que dans les cas précécédents. Le chloroforme est continué, on le verse sur un linge placé à quelque distance des narines. Je remarque chez cet animal des mouvements très-rapides et très-marqués des lèvres et de la langue qui entre et sort vivement de la bouche.
Quatorzième minute. Quelques convulsions, moins de roideur, apparence de résolution. Le chloroforme est retiré.
Dix-huitième minute. Retour des convulsions ; réapplication du chloroforme, on ne le laisse qu'une seule minute; après quoi quelques gouttes d'eau fraîche sont projetées sur les narines et sur la langue. L'animal paraît les recevoir avec plaisir.
Vingtième minute. Nouvelle convulsion avec roideur tétanique, réapplication du chloroforme qui est laissé à peine quelques secondes.
Mort vingt-deux minutes après l'injection de strychnine, laquelle n'a, comme dans le cas précédent (obs. XV), été administrée qu'à la dose de deux gouttes.
Le chloroforme n'a amené ni résolution, ni insensibilité, il en a cependant été usé plus de 1 5 grammes.
La roideur cadavérique commence immédiatement et est trèsmârquée au bout de cinq minutes après la mort.
Expér. XXVIII. — J'injecte 4 gouttes de solution de strychnine sous la peau de la cuisse d'un chien de chasse de moyenne taille. À la quatrième minute il est pris de spasme tétanique avec émission d'urine, dilatation de pupilles, etc., et il est aussitôt soumis aux inhalations de chloroforme, ce qui n'empêche pas le spasme de persister et l'opisthotonos de se produire à la sixième minute.
Cependant il essaye de se relever, mais il retombe aussitôt. Après le début des inhalations, je remarque que les pupilles sont un peu moins dilatées qu'auparavant.
Neuvième et dixième minutes. Nouveaux spasmes tétaniques à intervalles très -rapprochés, opisthotonos: les pupilles sont à leur summum de dilatation. L'emploi du chloroforme est continué. A la douzième minute l'anesthésie e9t complète. — Quatorzième minute. Réveil et aussitôt retour des contractures tétaniques avec opisthotonos. — Quinzième minute. Une nouvelle dose de chloroforme est donnée, elle produit l'anesthésie. A partir de la seizième minute la respiration est profonde, bruyante, mais régulière, le chloroforme est éloigné ; la résolution est parfaite; il n'y a ni roideur ni secousses convulsives , mais à la dix-huitième minute l'animal succombe.
Alcool. — De Faction du chloroforme doit être rapprochée celle de l'alcool, en faveur de laquelle je n'ai vu citer que le fait suivant, dont je dois la communication à M. le docteur Lamare-Picquot (de Honfleur) :
Obs. XVII. — « En l'année 1849, passant devant l'habitation de M. Nivière, pharmacien distingué de notre ville, on me dit que, à la suite d'une préparation, ce pharmacien avait été obligé de se jeter hâtivement sur un lit. M. Nivière me raconta qu'il avait malaxé longuement une pâte grasse dans laquelle entrait une certaine dose de strychnine, et que, peu après, il avait été soudainement atteint d'un tremblement général, de rigidité dans les membres inférieurs alternant avec des secousses dans les tendons. Le pouls était misérable, la face pâle, l'intelligence nette.
» Je fis préparer un julep composé de 30 grammes d'alcool avec le double d'eau de cannelle que je fis prendre en trois doses assez rapprochées. Les accidents se calmèrent bientôt, et pour achever cette cure rapide, le malade reçut pour tâche de boire une bouteille de bon vin de Bourgogne dans le restant de la journée. Le lendemain M. Nivière, très-bien portant, était rendu à ses occupations.
» Je n'ajoute aucune remarque à ce fait; mais je me hâte de dire que j'avais lu dans ce temps-là les Annales de thérapeutique et de toxicologie de Rognetta.
L'occasion m'arrivait fort à propos pour faire l'application de cet antidote vanté parla médecine italienne qui, la première que je sache, a constaté l'antagonisme des substances vénéneuses, et a ainsi enrichi son domaine d'une foule de faits dont elle fait litière depuis longtemps. »
Tout en remerciant mon très-honorable confrère de la communication qu'il a bien voulu m'adresser, je lui demanderai la permission de lui faire observer qu'elle ne prouve pas autant qu'il le pense en faveur de l'antidote dont il vante l'efficacité. En effet, s'il n'est pas douteux que son malade ait réellement éprouvé tous les symptômes de l'empoisonnement par la strychnine, il est permis de supposer qu'il n'était pas en danger de mort, et qu'il n'avait pas absorbé une quantité de poison suffisante pour compromettre sérieusement son existence.
Émissions sanguines. — Les émissions sanguines ont été employées dans divers cas et sans grand succès. On ne peut invoquer en leur faveur que les résultats de M. Yierordt (de Tubingue), lesquels ne sont pas bien merveilleux, car de ses observations il résulte que les spasmes se produisaient au bout de cinq minutes après l'inoculation du poison, et une minute plus tôt quand l'animal n'avait pas été saigné. Les animaux saignés ont vécu en moyenne vingt-sept minutes, et les autres neuf seulement.
M. Duriau attribue aux émissions sanguines la guérison de sa malade (voy. obs. V); je crois que la principale cause, sinon la seule, de la guérison dans ce cas, c'est qu'il n'a été pris qu'un seul centigramme de strychnine.
J'ai voulu expérimenter l'action thérapeutique des émissions sanguines, mais après avoir sacrifié inutilement trois ou quatre animaux sans résultat j'y ai renoncé.
Vomitifs. — M. Part (1) dit : « Nous avons dans l'acte du
(1) The Lancet, 6 avril 4 861.
vomissement le véritable et réel antidote de l'empoisonnement par la strychnine, et c'est en maintenant l'économie dans l'état dans lequel la place l'acte du vomissement que nous pouvons raisonnablement espérer de combattre les effets morbides du poison que l'on dit être la cause prochaine de la mort, savoir : le défaut d'hématose et conséquemment la diminution de la chaleur animale. »
Le fait est, que sur dix-huit cas de guérisons authentiques d'individus empoisonnés par la strychnine, que cet auteur a pu réunir, cette guérison a été obtenue :
I fois par l'infusion de tabac.
II fois par les inhalations de chloroforme. 1 fois par le chloroforme à l'intérieur.
5 fois par le camphre.
J fois par le noir animal et la pompe stomacale.
1 fois par le tannin .
1 fois par la teinture d'iode.
1 fois sans traitement.
3 fois par les vomitifs seuls.
Et il a soin de faire remarquer qu'aux trois cas dans lesquels les vomitifs ont été administrés seuls, il faut en ajouter six où ils été employés concurremment avec d'autres moyens, ce qui porte à neuf, ou à la moitié des cas heureux, les succès auxquels cette médication a contribué pour une part quelconque.
J'avais songé à expérimenter la valeur de l'acte du vomissement dans les cas où le poison n'est pas introduit dans l'économie par l'estomac, mais le temps et les animaux m'ont manqué pour faire ces expériences que je me propose de reprendre plus tard.
Si, de la longue et minutieuse discussion à laquelle je viens de me livrer, j'étais obligé de tirer des conclusions pratiques au point de vue du traitement de l'empoisonnement par la strychnine, je les formulerais ainsi :
Les faits démontrent que les vomitifs sont une précieuse ressource pour évacuer la portion du poison qui n'a pas été absorbée, et il n'est pas impossible que la secousse imprimée à l'économie par l'acte même du vomissement, n'exerce une certaine influence sur l'ensemble des symptômes produits par la strychnine absorbée. Il est donc parfaitement indiqué, dans tous les cas, de débuter par un ou plusieurs vomitifs énergiques.
Leur action sera aidée par l'ingestion d'une certaine quantité de teinture d'iode ou de tannin dans le but de précipiter ou de dénaturer, avant même qu'elle ne soit rejetée par les vomissements , la strychnine qui peut se trouver encore dans l'estomac.
A ces moyens fort simples devra se borner la thérapeutique, tant que des symptômes de convulsions tétaniques ne se montreront pas. Mais, dès que ces symptômes apparaîtront, il faudra essayer de les combattre plus directement. Tous les moyens conseillés pour cela ont, comme nous venons de le \oir, une action au moins douteuse et quelques-uns d'entre eux sont doués d'un activité, d'une énergie telle, qu'ils peuvent entraîner les plus grands dangers par eux-mêmes, sans pour cela faire disparaître, d'une façon certaine, aucun des accidents propres à l'empoisonnement par la strychnine. De ces derniers nous nous garderons bien de faire usage, de même que nous éviterons de perdre notre temps à administrer des substances insignifiantes ou presque inertes.
Et, comme de tous les agents recommandés ceux qui sont les plus faciles à manier, qui offrent à la fois le plus de chances de succès et le moins d'inconvénient, sont le chloroforme et les préparations d'aconit, c'est à ces derniers que je conseillerai préférablement de recourir, non pas que j'aie une bien grande foi en leur efficacité, mais melim ancepsquam nullum.