‹ De l'enfant a l'adolescentChapitre 12 sur 18 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Le besoin qui se fait si impérieusement sentir d'une réforme dans l'enseignement secondaire ne pose pas seulement un problème éducatif, mais aussi un problème humain et social que l'on peut résumer ainsi : les écoles, telles qu'elles existent aujourd-hui, ne sont adaptées ni aux besoins de l'adolescent, ni à l'époque à laquelle nous vivons.

La société, dont les complications et les contradictions atteignent à un paroxysme, se trouve devoir faire face à une crise qui menace la paix du monde et la civilisation elle-même. Les progrès réalisés par la science et par ses applications pratiques, tout en étant en connexion avec cette crise, n'en sont pourtant point les causes. Plus qu'à toute autre chose, elle est due à la disproportion qui existe entre le développement de l'homme et celui du monde extérieur, dont il n'a pas suivi l'allure.

Alors que le progrès matériel, extrêmement

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rapide, a entièrement transformé la vie sociale, le développement des écoles, immobilisées à un stade où elles ne répondaient déjà pas aux besoins du passé, présente aujourd'hui un contraste absolu avec le progrès humain.

Si une réforme de l'école secondaire ne peut, à elle seule, résoudre tous les problèmes de notre époque, elle doit constituer une étape nécessaire et contribuer pratiquement, quoique incomplètement, à la reconstruction de la société.

Le problème de l'éducation présente aujourd'hui une importance d'ordre général. Il faut que sa solution aide et protège le développement de l'homme. C'est en aidant à l'amélioration de l'individu, que l'éducation doit améliorer la société.

L'éducation des adolescents prend une importance capitale, parce que l'adolescence est l'époque à laquelle l'enfant devient un homme, c'est-à-dire un membre de la société.

Si la puberté est, au point de vue physique, une transition entre l'état d'enfance et celui d'adulte, elle constitue, au point de vue psychologique, une transition entre la mentalité de l'enfant — qui vit en famille — et celle de l'homme, qui doit vivre en société.

L'enfant, de sa naissance à 12 ans, a accompli un cycle complet. De 7 à 12 ans, il a pu, grâce à sa Uberté et à notre comportement à son

égard, atteindre un degré de culture en avance de trois années sur les enfants des autres écoles ; en outre, notre éducation lui a apporté, en plus de la culture, la faculté de faciliter ses relations sociales avec les autres individus.

C'est à cet âge que l'enfant en a fini avec cette période de sa vie, et la nature le fait bien voir. A ce moment là, on doit diriger les études sur l'humanité, sur la vie humaine, et particulièrement sur les hommes qui ont aidé à faire avancer la civilisation. La nature devait constituer l'intérêt prépondérant chez l'enfant jusqu'à 12 ans ; après douze ans, il nous faut développer chez lui le sentiment de la société qui doit contribuer à amener plus de compréhension entre les hommes et, par suite, plus d'amour. Développons dans ce but l'admiration et la compréhension du travail et de la vie de l'homme. Forçons sur les travaux pratiques (avec la terre, les gaz, etc.). Faisons participer l'enfant à quelque travail social ; aidons-le intellectuellement, par les études, à pénétrer le travail de l'homme dans la société, afin de développer chez lui cette compréhension humaine et cette solidarité qui manquent tant aujourd'hui.

Quand la morale apportera aux générations futures le sentiment d'attachement non plus seulement à la patrie, mais à l'humanité entière, la base de l'amour et de la paix sera construite.

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Ces deux besoins nouveaux de l'adolescent — être protégé pendant la période délicate de transition physique, et être mis en état de comprendre le rôle d'homme qu'il va jouer dans la société — font surgir deux problèmes d'égale importance, concernant l'éducation à cet âge.

Spécifions que la conjoncture sociale de notre époque qui doit susciter les plus fortes répercussions est en l'occurrence l'insécurité de l'avenir.

Le monde matériel, en complète évolution, offre les incertitudes et les dangers dûs à un ajustement nouveau. Nous avons perdu cette « sécurité » de jadis. Le temps est passé où la profession se transmettait tranquillement de père en fils. La certitude d'un bon emploi qui récompensait de bonnes études est perdue. La famille ne peut plus le garantir comme jadis ; et l'État n'est plus, lui non plus, en mesure d'assurer un emploi aux citoyens destinés à des professions supérieures, à la sortie des écoles spéciaHsées. Il faut maintenant faire face à de nouvelles difficultés que l'insécurité des conditions modernes a fait surgir.

Le monde est, partie en état de désagrégation, partie en état de reconstruction. L'alternance du progrès et de la régression crée l'instabilité. Le monde est comparable à un terrain en train de subir l'épreuve de la charrue.

Dans ces conditions sociales, il nous faut nous rappeler que le seul guide sûr pour l'éducation, c'est la personnalité même des enfants à éduquer.

Il faut donc préparer la personnalité humaine aux éventualités imprévues, et non plus seulement en vue des conditions que prévoyait la seule logique. Il faut, sans spécialisation rigide, développer en elle une possibilité d'adaptation souple et vive. Dans cette bataille féroce qu'est devenue la vie sociale, l'homme a besoin, outre son courage, d'un caractère fort et d'un esprit rapide. Il lui faut à la fois renforcer ses principes par un entraînement moral, et jouir de capacités pratiques, pour faire face aux difficultés de la vie.

La faculté d'adaptation est essentielle aujourd'hui ; car si le progrès ouvre sans cesse de nouvelles carrières, sans cesse aussi il supprime ou révolutionne les emplois traditionnels.

Il n'est pas question d'exclure des écoles secondaires la préparation aux professions intellectuelles, et encore moins d'y diminuer la culture. L'éducation doit, bien au contraire, y être très large et très complète, non seulement pour ceux qui se destinent à des professions intellectuelles, mais pour tous les hommes qui vivent à une époque caractérisée par le progrès de la science et ses applications.

Les laboureurs ont, aujourd'hui, besoin d'édu-

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cation ; il leur faut comprendre les problèmes complexes de notre temps ; ils ne seraient autrement qu'une paire de mains ignorant le rôle que joue leur travail dans le plan de la société. Tels qu'ils sont encore actuellement, on pourrait dire qu'ils n'ont point de tête, alors que les intellectuels resteront des infirmes tant que leurs mains demeureront incapables. Leur esprit se stérilisera s'il ne prend conscience de la grandeur des réalités pratiques qui les environnent.

Des hommes qui ont des mains et pas de tête, et des hommes qui ont une tête et pas de mains sont également déplacés dans la communauté moderne.

Le problème de la réforme de l'école secondaire ne sera résolu ni en supprimant la « culture », ni en perdant de vue la nécessité de préparer la jeunesse aux professions intellectuelles. Mais il est essentiel que cette préparation n'endorme pas les hommes dans un sentiment erroné de sécurité, et ne les rende pas incapables de faire face aux difficultés imprévues de la réaUté, en les laissant ignorants des conditions du monde dans lequel ils sont destinés à vivre.

Il y a peu de temps, on introduisit les sports en plein air dans l'éducation, afin de fournir des exercices physiques aux jeunes gens qui

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vivaient enfermés et sédentaires ; aujourd'hui, le besoin se fait sentir d'une éducation plus dynamique du caractère et d'une conscience plus claire de la réalité sociale.

L'école secondaire, telle qu'elle existe à présent, n'a d'autre but que de préparer les élèves à une carrière, comme si les conditions sociales dans lesquelles nous vivons étaient encore paisibles et stables. Cette école ne prend aucun soin particulier de la personnalité des enfants, et ne fournit pas davantage les soins physiques nécessaires à cette période de l'adolescence. Ainsi, non seulement elle ne correspond pas aux conditions sociales de nos jours, mais elle est entièrement défaillante devant cette tâche qui devrait être la sienne : protéger et favoriser l'éclosion de la personnalité des adolescents, cette énergie humaine dont dépend l'avenir.

Les jeunes gens sont contraints de travailler par « devoir », par « nécessité », non par intérêt. Aucun but déterminé ne leur est proposé, qui leur apporterait une satisfaction immédiate et renouvellerait l'intérêt d'un effort continu.

Ils sont dirigés par une force extérieure et illogique, et le meilleur de leur énergie individuelle est gâché. Adolescents et jeunes gens sont traités jusqu'à leur maturité comme les enfants des écoles élémentaires. A quatorze

ans, à seize ans, ils sont encore soumis au traitement mesquin des « mauvaises notes » avec lesquelles les professeurs pèsent leur travail ; c'est une méthode analogue à celle qui pèse les objets sans vie, à l'aide mécanique de la balance. Le travail est « mesuré » comme une matière inanimée, et non « jugé » comme un produit de la vie. Et c'est de ces notes que dépend l'avenir de l'étudiant. Dans ces conditions, les études constituent un fardeau écrasant qui pèse sur la jeunesse, alors qu'elles devraient représenter un privilège : l'initiation à la science, fierté de notre civilisation. Les jeunes gens, c'est-à-dire les hommes de l'avenir, sont formés dans un moule étroit et artificiel. Quelle vie misérable on leur offre, quelle pénitence sans fin, quelle renonciation futile à leurs plus chères aspirations !

L'école secondaire, telle qu'elle existe actuellement est en outre un obstacle au développement physique des adolescents. En effet, la période de l'existence à laquelle le corps atteint sa maturité est une période délicate : l'organisme se transforme ; son développement est rapide. Il est, à ce moment, si délicat, que les médecins comparent cette époque à celle de la naissance et à celle de la rapide croissance des premières années. On constate une prédisposition particulière à certaines maladies groupées sous le

nom de « maladies de l'adolescent ». La prédisposition à la tuberculose est un des principaux dangers auxquels est exposé l'enfant pendant cette transition où il devient adulte.

Cette période est également critique au point de vue psychologique. C'est l'âge des doutes et des hésitations ; des émotions violentes, du découragement ; il se produit, à ce moment-là, une diminution des capacités intellectuelles. La difficulté à se concentrer sur les études n'est pas due à un manque de volonté ; elle constitue un des caractères psychologiques de cet âge. La puissance d'assimilation et la mémoire, qui dotaient les jeunes gens d'un tel intérêt pour les détails et pour les choses matérielles, semble changer de nature.

Or, examinons ce qui se passe chez l'adolescent dans les écoles secondaires : à chaque heure, il change de professeur et d'enseignement ; il change, sans aucun esprit de suite. Or, on ne peut s'adapter en une heure à une pensée nouvelle ; et quand il est arrivé à s'y adapter, un autre professeur survient aussitôt qui enseigne une autre matière. C'est dans cette agitation spirituelle que s'écoule cette période difficile de la vie humaine. On se borne à apporter des connaissances, beaucoup de connaissances, de toucher à quantités de sujets, mais à tous avec la même légèreté. On enseigne le latin, les

mathématiques, de la même manière qu'on enseigne la religion, alors que la religion n'est pas une matière comme les autres ; elle nécessiterait une étude spéciale, de même qu'il en faudrait une pour les lois de construction de la société.

Les choses essentielles sont actuellement enseignées sur le même plan que les détails; or il nous faut apporter à la conscience ce qui l'attend dans la vie.

L'adolescence se caractérise par un état d'expectative, par une préférence pour les travaux de création, par un besoin de fortifier la confiance en soi. L'enfant devient soudain hypersensible aux brusqueries et aux humiliations qu'il avait, jusque là, souffertes avec une patiente indifférence. Et les réactions de rébellion pleines d'amertume qui en découlent donnent quelquefois naissance à des caractères moralement anormaux, alors que c'est à cette époque, durant cette « période sensible », que devraient se développer les sentiments de justice et de dignité personnelle ; c'est-à-dire les caractères les plus nobles qui devraient préparer l'homme à devenir un être social.

La transformation est considérable. On a traité cette époque de « renaissance » ; on naît véritablement pour la deuxième fois. C'est donc une naissance à une autre vie. L'individu redevient un nouveau-né social.

C'est un homme social qui n'existe pas encore, mais qui, déjà, est né. Il est encore, physiquement, plein de faiblesse et de besoins nouveaux. Les médecins disent qu'à cet âge sévit une mortalité qui peut se comparer à celle des bébés. Il est d'ailleurs facile de comprendre combien la rapide croissance du corps peut affaiblir l'individu.

Parallèlement surgit un puissant développement intérieur.

Qu'est-il? Un mystère. Aussi bien que le nouveau-né est spirituellement un mystère, le nouveau-né social en est un autre. Comme chaque fois que nous nous trouvons devant un mystère de la création, il nous faut considérer cette création comme divine ; elle n'est pas due à la volonté de l'enfant. Or, c'est une période décisive, délicate, respectable, qui se présente à notre responsabilité. Qu'est-elle? Nous l'ignorons, il nous faut nous hâter de le savoir. Mais il faut que ce soit l'enfant qui nous révèle ce qui se passe en lui pendant cette croissance qui est la création effective, réelle, de l'homme social. Il faut, par conséquent, le mettre dans les conditions qui lui sont nécessaires pour faire ses révélations. Jusqu'à présent, l'enfant est resté dans sa famille, à son école. Nous nous sommes aperçus qu'il ne travaillait pas volontiers, qu'il se fatiguait vite, et que des

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quantités de défauts surgissaient à cette époque. Puisqu'il y a changement radical de sa personne, il doit y avoir changement radical de son éducation.

Il existe deux sortes de difficultés à considérer :

1. Les difficultés inhérentes à la forme actuelle de la société.

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