Les difficultés dues aux besoins vitaux de l'adolescent
Il ne faut pas que la vie demeure une « inconnue )) dans laquelle l'orphelin se sente perdu, dans laquelle l'émigrant désespère de trouver son salut parce que l'application de ses capacités demeure impossible. Le succès dépend de la confiance en soi, de la connaissance de ses propres capacités et des multiples possibilités de les adapter. La conscience de sa propre utihté, le sentiment que l'on peut aider l'humanité par de multiples moyens emplissent le cœur d'une confiance noble, d'une dignité presque reUgieuse. Mais le sentiment d'indépendance qui en découle doit naître de l'habileté à se suffire à soi-même, et non d'une vague Hberté due à l'aide bénévole et gratuite des adultes.
Deux « fois » peuvent élever l'homme : la foi en Dieu et la foi en lui-même. Et ces deux fois doivent coexister : la première concerne
la vie intérieure de rhomme ; la deuxième concerne l'homme social.
I. Réformes en relation avec la forme actuelle de la société.
La réforme essentielle consiste donc à mettre l'adolescent en mesure d'acquérir son indépendance économique. Il s'agit de créer une « Ecole expérimentale de vie sociale ».
Cette « indépendance » a, d'ailleurs, une valeur encore plus éducative que pratique ; elle est encore plus utile à la psychologie de l'adolescent qu'à sa vie matérielle. Un garçon dont la fortune semble mettre la sécurité matérielle au-dessus des vicissitudes de la vie, doit tirer malgré cette situation grand profit d'une initiation à l'indépendance économique ; sa personnalité sera mise en valeur du fait que, d'une part, il se sentira capable de réussir dans la vie par ses propres efforts et par ses propres mérites, et que, d'autre part, il sera en contact avec la réalité suprême de la vie.
Il s'agit donc de mettre l'adolescent en mesure de gagner de l'argent grâce à son propre travail. Puisque nous estimons que la charité blesse la dignité de l'indigent et que nous nous ingénions à lui apporter la possibilité de gagner
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ce qu'il reçoit, pourquoi n'appliquons-nous pas le même principe à ceux que nous sommes chargés d'éduquer?
Le travail dont nous parlons doit constituer, sans idée de compétition, une mise en valeur des qualités de l'individu, un apprentissage permettant aux talents de se révéler en dehors de la spéciaHsation.
Cette conception implique un principe général : c'est de considérer que le travail en soi a une bien plus grande importance que le genre de travail auquel on se livre. Tout travail est noble. La seule chose indigne est de vivre sans travailler ; il est indispensable de comprendre la valeur du travail dans toutes ses formes, qu'elles soient manuelles ou intellectuelles. Et l'expérience pratique fera comprendre que les deux aspects se complètent, et qu'ils sont également essentiels dans une existence civiHsée.
Cette conception d'éducation directe a une certaine analogie avec ce qui se pratique depuis 1837 dans certaines écoles modernes d'Amérique — écoles secondaires et universités — et que l'on doit à Mary Lyon : le « Self-Help ». Mais le but du « Self-Help » est exclusivement d'apporter aux étudiants pauvres la possibilité de gagner le prix de leurs études par leur propre travail, au Heu de les faire dépendre de bourses en nombre forcément limité. Cette organisation
a été mise en pratique par les écoles ellesmêmes. C'est-à-dire que c'est l'école qui procure, paie, surveille et sauvegarde le « Self-Help ». Le travail est obtenu, soit à l'école même, ce qui est facile dans les pensionnats, soit au dehors, mais toujours en relation avec l'organisation de l'école. Cet usage s'est largement développé aux États-Unis, et l'expérience a été couronnée de succès.
Le « Self-Help » a apporté deux démonstrations :
1. Sa haute portée morale, en sortant la conscience de l'inertie dans laquelle on la trouve généralement chez les jeunes gens qui sont maintenus passifs dans leurs familles, et en leur enseignant pratiquement la valeur du temps et de leurs propres capacités; en les faisant se rendre compte qu'ils sont capables de participer à la vie sociale.
2. La preuve que le travail matériel ne retarde pas les études, mais aide, bien au contraire, à les intensifier. Ce sont, en effet, les étudiants obHgés de recourir au « Self-Help » qui sont en général ceux qui obtiennent les plus grands succès scolaires.
Cette réussite peut venir à l'appui de notre assertion qu'un travail productif qui assure l'indépendance économique de l'adolescent ou, plus exactement, qui lui apporte la première
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notion de cette indépendance, peut avantageusement devenir un principe général pour son éducation sociale.
De nos jours, on livre les enfants à la société sans aucune préparation préalable. Il leur faut tenter leurs expériences sans aide, et c'est là une perte dangereuse d'énergie. Tandis que si l'expérience est faite avec l'aide de l'école, les enfants sont guidés par une série d'expériences simples et faciles. Se livrer à un travail agréable, c'est un repos. Et tout travail doit être présenté comme ayant un but.
Nous pouvons d'ailleurs considérer ce plan comme un développement des exercices de vie pratique qui ont fait leurs preuves avec les jeunes enfants, depuis les tout-petits de la nursery.
Dans nos « Maisons des Enfants », ceux de trois ans apprennent à épousseter, à essuyer, à ranger, à mettre le couvert, à servir à table, à faire la vaisselle, etc.. Ils apprennent en même temps à se suffire à eux-mêmes pour se laver, se doucher, se peigner, se baigner, s'habiller et se déshabiller, pendre leurs vêtements dans leur armoire ou les ranger dans un tiroir, cirer leurs chaussures, etc.. Ces exercices font partie de la méthode d'éducation, et ne dépendent pas de la situation sociale des élèves. Les enfants de familles aisées, habitués
à être entourés de serviteurs, prennent leur part des « exercices de vie pratique » quand ils viennent à nos « Maisons des Enfant ». Ces travaux ont un but éducatif et non utilitaire ; et les enfants réagissent par une véritable explosion d'indépendance à l'égard de toute assistance inutile qui supprime leur activité et les empêche de faire usage de leurs propres moyens. C'est précisément ces « enfants indépendants » qui apprennent à écrire à quatre ans et demi, qui apprennent spontanément à lire, et dont les progrès en arithmétique sont stupéfiants.
Le développement intellectuel précoce de ces enfants prouve bien que le travail ne les fatigue pas. Ils nous ont révélé le besoin essentiel de leur développement en nous disant : « Aidemoi à faire tout seul! »
2. Réformes en relation avec les besoins vitaux des adolescents.
Pendant la période difficile de l'adolescence, il est souhaitable de faire vivre l'enfant hors de son milieu habituel, de sa famille, à la campagne, dans un lieu tranquille, au sein même de la nature. Là, une existence au plein air, des soins individuels, une alimentation saine doivent être les premières conditions pour l'organisation d'un centre d'études et de travail.
Cette théorie est d'ailleurs basée sur une formule qui a déjà été largement expérimentée
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dans le monde entier. La création d'écoles secondaires éloignées des grandes villes, à la campagne ou dans de petites villes, remonte bien loin. Ces institutions ont prospéré, très nombreuses en Angleterre, à l'usage de toutes les classes de la société, même des plus privilégiées (Eton, Harrow, etc.) et le même principe se retrouve dans les universités d'Oxford, de Cambridge, etc. Ces écoles jouirent d'un tel succès en Angleterre et aux États-Unis que des villes se sont bâties autour des universités d'abord isolées. C'est le cas d'une grande partie des universités modernes d'Amérique.
La vie en plein air, au soleil, une alimentation riche en vitamines fournie par les champs voisins, sont des auxiliaires précieux pour le corps de l'adolescent, tandis que le calme environnant, le silence, les merveilles de la nature satisfont les besoins de son esprit en favorisant sa réflexion et sa méditation. En outre, c'est au collège que le rythme de la vie quotidienne peut le mieux s'harmoniser avec les exigences des études et du travail, alors que l'atmosphère familiale doit plutôt se conformer aux exigences de la vie des parents.
Notre plan n'est pourtant pas une simple réplique de ces universités à la campagne ou dans une petite ville ; car ce n'est pas la campagne en soi à laquelle s'attache une telle valeur.
mais le travail à la campagne et « le travail » en général, avec le sens social que confèrent la production et le gain.
L'observation de la nature n'est pas seulement un enrichissement de l'esprit aux points de vue philosophique et scientifique : elle est aussi à la base de quantités d'expériences sociales qui engendrent l'étude de la civilisation et de la vie humaine.
Par « travail à la campagne », il ne s'agit pas de transformer les étudiants en paysans : les méthodes intensives de l'agriculture moderne ne sont pas dues au seul travail manuel de l'homme ; c'est également celui de son invention ; c'est grâce à la science — produit de la civihsation — qu'il a créé en quelque sorte une « superconstruction ».
Donc, le travail à la terre, c'est à la fois une introduction à la nature et à la civilisation. Le travail à la terre, c'est l'accès à la voie illimitée d'études scientifiques et historiques. Quant à la récolte qui s'ensuit, elle constitue une initiation au mécanisme social fondamental de la production et des échanges sur lequel repose la base économique de la société.
Cette forme de travail introduit donc les enfants, à la fois au moyen de l'expérience et de l'étude, au sein de la vie sociale.
Si nous avons appelé cette organisation « les
Enfants à la Terre » ou « Enfants Champêtres », c'est qu'il s'agit, en effet, d'enfants qui pénètrent dans la civilisation par ses origines, c'est-à-dire au stade où les peuples, se fixant à la terre, ouvrirent une ère de vie pacifique et de progrès civil, alors que les nomades restaient des barbares et des guerriers.
L'école de ces enfants ou, plus exactement, leur maison à la campagne ou à la petite ville, doit être pour eux l'occasion d'une expérience sociale, parce que leur vie y est établie sur une plus grande échelle, et avec une possibilité plus grande de Uberté que dans leur famille.
A cette organisation doivent s'adjoindre diverses formes d'activité. L'exploitation partielle entraînerait un insuccès. Il faut à la fois l'hôtellerie, la boutique et la ferme, le tout se complétant.
Une ferme moderne, tout en nécessitant quantité de travaux scientifiques et manuels, apportera la possibilité de produire, puis d'échanger, et d'entrer directement en contact avec la société par l'intermédiaire d'une boutique ou d'un comptoir.
En s'annexant une hôtellerie, « l'hôtellerie des Enfants Champêtres », l'école s'octroie la possibiUté d'initier les enfants à tout ce que comporte une telle entreprise.
Cette maison, devant recevoir à la fois jeunes
garçons et jeunes filles, doit être dirigée par un couple marié qui, outre ses fonctions matérielles, exerce une action morale et protectrice sur la jeunesse. Ce sera une maison familiale.
En participant à l'administration de cette maison, les jeunes gens acquièrent de l'expérience dans toutes les branches diverses qu'offre une entreprise d'hôtellerie, depuis la recherche du confort jusqu'à l'organisation matérielle et sociale et à la surveillance et au contrôle financier.
Puisque les petits enfants nous ont prouvé qu'ils étaient capables de tenir la maison propre et ordonnée, de servir à table, de laver les assiettes ou d'avoir la responsabilité de leur vaisselle, il sera facile aux adolescents d'apprendre à tenir un hôtel; c'est une profession pour la préparation de laquelle se sont d'ailleurs créées des écoles spéciales.
Cette hôtellerie, avec ses multiples activités, peut s'étendre au delà de « l'habitation-hôtel » des enfants eux-mêmes. Elle peut, tout en restant simple et rustique, être destinée à recevoir de courtes visites des familles d'élèves, permettant à celles-ci de se rendre compte du mode d'existence de leurs enfants au collège, et de contribuer à l'équilibre économique de l'institution.
L'hôtellerie, conçue sur un plan moderne, dans une simplicité artistique, égayée par les
enfants libérés des contraintes artificielles, doit fournir toute une gamme d'activités capables de développer le sens artistique dans l'habitation.
Enfin, une autre institution sociale expérimentalement très importante est celle de la « Boutique », qui sera, elle, la maison sociale.
Une boutique, ou comptoir, établi à la ville voisine, permet aux « Enfants Champêtres » d'y apporter et d'y vendre le produit de leurs champs et de leurs jardins, en même temps que d'autres produits de leur travail et, éventuellement, du travail d'autrui. Ils peuvent ainsi y écouler celui de voisins pauvres ou d'artisans qui ne trouvent pas place dans le commerce ordinaire.
Ce commerce doit toutefois présenter certains caractères particuliers, et conserver la tradition du passé où le talent personnel s'exprimait sur chaque objet.
Cette Boutique peut être considérée comme une résurrection historique de la boutique médiévale, qui était un centre de rendez-vous et, pour ainsi dire, un symbole de sociabiUté ; aussi, oflfrait-elle un aspect artistique ; bénite et vouée à quelque idée religieuse, elle servait à vendre et à acheter avec une honnête simpUcité. Enfin, elle constituait une espèce d'institution publique pour le petit commerce où se produisaient effectivement les « échanges » indivi-
duels d'objets, amenant des échanges de nouvelles et de sentiments. Elle faisait partie de la vie sociale.
La vieille coutume de mêler les affaires à l'amitié et d'établir des contacts personnels est une réminiscence du passé ; et cette coutume a tout avantage à être ressuscitée chez la jeunesse joyeuse, enthousiaste, avide de variété.
La Boutique nécessite, en outre, une ingénieuse initiation au commerce et à l'échange ; elle doit enseigner l'art de satisfaire à la demande, et d'échanger des mots et des idées avec l'homme de la rue, ainsi que la tenue stricte et rigoureuse des livres.
Il est impossible de fixer a priori un programme détaillé pour les études et les travaux. Nous ne pouvons indiquer ici qu'un plan général : le programme doit s'établir tout naturellement, étayé sur l'expérience.
Les études ne sont pas nécessairement liées dès le début aux programmes actuels des écoles secondaires ; elles doivent encore moins emprunter les « méthodes » en vigueur... Il s'agit d'ailleurs d'étendre le champ de la connaissance, et non de le réduire. C'est principalement sur la manière de distribuer cette connaissance et sur les « méthodes » d'enseignement que doit porter la réforme.
Notre plan vise avant tout à rendre possible la mise en valeur de la personnalité dans les conditions sociales actuelles. Une telle éducation n'a donc pas le droit de réduire à la spécialisation l'instruction susceptible d'assurer « une bonne place » pour l'avenir. La nécessité d'une spécialisation étant absolument désastreuse, il ne faut la considérer que comme un « moyen
pratique » pour entrer dans la société, et non comme un « but » auquel il faille sacrifier à la fois les valeurs de l'individu et son sentiment de responsabilité à l'égard de la société. Deux principes sont essentiels :
1. Il n'est pas nécessaire, pour se reposer, de recourir à des « vacances » qui constituent une perte de temps et rompent la continuité de la vie. Le repos se trouve dans un changement d'occupations ; les vacances peuvent donc être procurées par la variété des occupations, par la diversité des intérêts.
2. L'étude répond à un « besoin de l'intelligence » ; par conséquent, si l'on s'arrange pour qu'elle corresponde à la nature psychique de l'individu, non seulement elle ne représente pas une « fatigue mentale », mais elle répond à ce besoin en régénérant et en fortifiant le développement de l'esprit.
La démonstration de ces deux principes a déjà été faite dans nos « Maisons des Enfants » ; les études et le travail, qui n'y apportent aucune fatigue, y accroissent tellement la volonté des jeunes enfants, que ceux-ci, infatigables, continuent à travailler une fois rentrés chez eux.
Lors de notre première expérience, les enfants arrivaient à huit heures du matin, et repartaient le soir, à six ; pourtant, ils emportaient le matériel de l'école, pour pouvoir continuer
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leur travail en rentrant. On trouve au moins autant d'ardeur chez les adolescents.
Mais, pour obtenir un tel résultat, il est nécessaire de « seconder » la nature en répondant aux besoins particuliers de chaque âge. C'est l'expérience qui doit être le guide.