‹ De l'enfant a l'adolescentChapitre 6 sur 18 · LES BESOINS DE L'ENFANT DE SEPT A DOUZE ANS · texte numérisé non relu

LES BESOINS DE L'ENFANT DE SEPT A DOUZE ANS

Que faire, pratiquement, avec un enfant de sept ans? D'abord, gardons toujours présent à l'esprit ce tableau que nous venons de tracer, et qui doit nous permettre de comprendre cet enfant, de l'aider dans ses désirs — qu'il n'exprime pas mais que nous avons devinés — . C'est cette compréhension qui doit être au départ ; il nous faut sympathiser avec ce petit garçon ou cette petite fille qui a changé, tant dans son aspect extérieur (façon de s'habiller, de se coiffer, etc...)? qu'à l'intérieur de sa personne. C'est devenu un être fort ; un être qui entre dans un monde nouveau, le monde de l'abstrait ; c'est un monde riche, dans lequel, plus que les objets, vont l'intéresser les actes accomplis par les hommes. Il arrive, et il va juger, ce qui est nouveau chez lui. Alors que, jusqu'ici, U s'était intéressé aux choses (l'eau des fleurs qu'il changeait, ses petits poissons qu'il soignait, etc..) il se préoccupe maintenant

du comment et du pourquoi. Maintenant, tout ce qui l'avait attiré sensoriellement Tintéresse, d'un point de vue différent : il cherche ce qu'il faut faire, c'est-à-dire qu'il naît au problème de la cause et des effets.

Mais cet être nouvellement né à ce monde est un peu gênant pour l'adulte ; aussi, sans une nouvelle directive pédagogique, survient une nouvelle lutte entre lui et cet enfant nouveau. L'adulte se fatigue, et finit par répondre à l'abondance des questions, soit en priant l'enfant de se taire, soit en lui fournissant de trop longues explications ; il agit à nouveau avec lui comme il a agi avec le petit enfant qui commençait à se mouvoir : il le priait de se tenir tranquille, ou le laissait, sans discernement, être turbulent et faire tout ce qu'il voulait. Le même malentendu se reproduit sur le plan abstrait. A chacune de ses naissances, l'enfant doit affronter une lutte nouvelle ; une nouvelle incompréhension sévit chaque fois que l'enfant présente une activité nouvelle, pourtant précieuse ; c'est, au contraire, à l'adulte à l'aider en créant pour lui l'ambiance adaptée à son nouveau développement. Aussi bien qu'il faut aider le bébé qui fait ses premiers pas dans ce monde, nous devons aider l'enfant qui fait ses premiers pas dans le monde de l'abstraction.

L'éducation doit être un guide, en cette

période plus critique de la vie et de l'école ; aussi faut-il enseigner au maître ses limites, tout comme nous les lui avions établies à l'égard du petit enfant. Pour le petit enfant, il devait « compter ses mots » ; ici, il doit être sûr de ce qu'il doit faire, de ce qu'il doit dire, et de la mesure dans laquelle il doit répondre aux questions. Il doit avoir clairement conscience que son devoir est de dire peu, de ne dire que la vérité, et non pas toute la vérité. Ici encore, il doit dire le « nécessaire et le suffisant ». Ce qui est indispensable à l'enfant, c'est de sentir la sécurité de l'adulte.

L'essentiel pour lui, dans toutes les périodes de sa vie, c'est de disposer de possibilités d'activités propres, afin de conserver un équilibre entre l'acte et la pensée. Sa pensée aurait, en effet, tendance à se perdre dans l'abstraction par des raisonnements sans fin, de même que le petit enfant se perdait dans la fantaisie dans le monde du fantastique. Au petit enfant, nous apportions des objets déterminés dans une ambiance préparée pour lui ; il y acquérait son indépendance, grâce à son propre effort, et son activité lui conférait la dignité. C'était sa propre expérience qui lui apportait des réponses exactes. Le rôle de Véducation consiste à intéresser profondément Venfant à une activité extérieure à laquelle il consacrera toutes ses possibilités. Il s'agit de lui

apporter la liberté et l'indépendance en l'intéressant à une réalité que son activité lui fera découvrir par la suite. Et c'est pour lui le moyen de s'affranchir de l'adulte.

Examinons donc les principaux besoins de l'enfant de 7 ans : quelque chose est changé dans le corps de cet enfant ; d'abord, les dents et les cheveux. Enseignons-lui l'hygiène des dents et celle des cheveux. Et puis, les pieds et les jambes : l'enfant de 7 ans a des jambes robustes, et il cherche à s'échapper du cercle clos ; au lieu de lui fermer les portes, préparonslui de bons pieds. Jadis, l'homme faisait de longues marches, et l'hospitalité offerte au pèlerin consistait tout d'abord à lui soigner les pieds, avant même de lui offrir à manger. Excitons notre imagination autour de ces bases fondamentales de l'histoire de l'humanité. Gabriele d'Annunzio a dit ces mots symboliques : « Je baise tes pieds qui vont... »

Donc, si cet enfant manifeste le désir de s'échapper de la maison, attirons un peu solennellement son attention sur ses pieds ; avant de se mettre en route, il prendra davantage conscience de ce qu'il va faire. En attirant son attention sur cette partie de son corps qui risque de lui faire commettre une faute, nous l'amenons à penser qu'il lui faut la soigner pour marcher, autant symboliquement que pratiquement. C'est

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sur un plan élevé que toutes ces activités doivent être envisagées, c'est-à-dire que, maintenant, c'est sur le plan abstrait que nous éduquerons l'enfant.

Noble est le pied, et noble est la promenade ; et, grâce à ces pieds, l'enfant qui, déjà marche, peut demander à l'extérieur certaines réponses à ses questions secrètes.

Mais pour sortir, il faut s'y préparer : l'enfant en fugue ouvre la porte et s'en va ; en lui enseignant la nécessité d'une préparation, nous l'obligeons à réfléchir. Il comprend que si « sortir » comporte une activité, cela nécessite auparavant l'acquisition de connaissances et d'objets.

L'emploi de ces objets fait surgir une série d'exercices pratiques. Tandis que, pour le toutpetit, le souci vestimentaire restait purement esthétique, pour l'enfant de sept ans, l'habillement prend une importance en rapport direct avec le but à atteindre.

Il s'agit d'abord de simplifier la sortie. Il faut donc emporter le moins de choses possible et, par conséquent, « choisir )>. Ces préoccupations matérielles éliminent l'idée de fuite ; mais comme l'instinct existe, qui pousse à l'envolée, c'est cet instinct même qui suscite une très vive attention à ces préparatifs. De fil en aiguille, la réponse surgit, et le raisonnement fonctionne de cause à effets.

Que la maîtresse ne perde pas de vue que le but poursuivi n'est pas le but immédiat — la promenade — mais que son but réel est de rendre capable l'être spirituel, qu'elle éduque, de trouver sa route tout seul.

Pour comprendre l'importance de ces exercices, qui doivent permettre des expériences sociales, il ne faut pas se contenter de considérer la sortie des enfants comme un simple exercice d'hygiène : elle est destinée à faire vivre à l'enfant ses acquisitions. C'est seulement ainsi qu'il se pénétrera de leurs réalités. C'est cela que nous appelons l'expérience.

Un enfant, enfermé dans ses limites, même vastes, reste incapable de se valoriser, n'arrivera pas à s'adapter au monde extérieur. Pour qu'il progresse rapidement, il faut que la vie pratique et la vie sociale soient intimement mêlées à sa culture. On objecte généralement que l'enfant a déjà trop à faire pour que l'on puisse introduire dans son horaire des développements d'ordre pratique. C'est une erreur : car il est beaucoup plus fatigant de n'employer que la moitié des facultés dont la nature nous a dotés. C'est comme si l'on marchait sur un pied, sous prétexte que, se servir de ses deux pieds donnerait le double de travail. Or, la culture et l'expérience sociale doivent s'acquérir à la fois.

La sortie dont le but n'est pas seulement

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de Tordre de l'hygiène ou d'ordre pratique, mais qui fait vivre une expérience, fera prendre conscience des réalités. C'est donc à la maîtresse à s'arranger pour que les enseignements moraux de la vie se poursuivent au moyen d'expériences sociales.

La morale comporte à la fois un côté pratique, qui règle les rapports sociaux, et un côté spirituel qui préside à l'éveil de la conscience chez l'individu.

Il est difficile de faire prendre une réalité à ces rapports sociaux tant qu'on ne fait jouer que l'imagination. Il faut faire pratiquer ces rapports. Ce n'est pas par un récit que l'on peut éveiller la conscience ; mais il faut que l'enfant exerce une surveillance constante de ses propres actes. L'éducation a donc la possibilité de résoudre le problème en se jouant, quand elle cherche à le résoudre par des actes.

Comme on ne marche pas seulement avec ses pieds, il faut aussi faciliter la démarche, la rendre svelte et capable de s'exercer dans tous les éléments. N'oublions pas que ces efforts, qui doivent tendre vers un but perceptible, sont destinés à avoir une répercussion sur la connaissance du monde.

Ainsi, quand nous voulons atteindre un sommet, si notre seule préoccupation était de poser soigneusement les pieds l'un devant l'autre.

la fatigue nous terrasserait bien vite, et nous n'atteindrions pas notre but. Mais si nous marchons en groupe et que nous nous réjouissons, tout en marchant, de la vue merveilleuse que nous allons découvrir de là-haut, nous atteignons sans fatigue le sommet et nous avons récolté joie et santé : nous avons été moralement conscients de notre effort.

Cette prise de conscience n'apporte aucune fatigue supplémentaire. Apportez à l'enfant le sentiment de sa propre dignité, il se sentira libre et son travail ne lui pèsera plus.

En Hollande, les enfants de cinq ans circulent à bicyclette. La natation devrait, elle aussi, être enseignée. Quand on commence à sortir de la maison, il faut bien penser à sa défense personnelle ; il faut s'aguerrir, s'armer et acquérir des habiletés nouvelles. Il faut aussi apprendre à soigner ses vêtements, à voir si tout est en ordre, apprendre à recoudre des boutons, à enlever les taches, etc.. Nous avons, à cet effet, préparé un matériel comprenant diverses étoffes de laine, de soie, de lin, de coton, etc., que nous avons tachées de façons diverses ; les enfants se sont beaucoup intéressés à cet exercice. Les grands apprendront non seulement à faire toutes ces choses, mais ils auront aussi la notion que, pour sortir, on doit être parfaitement en ordre.

Un individu habitué à ne pas supporter une tache sur son vêtement le nettoie sitôt saU ; il existe une sensibilité spéciale, une sensibilité active qu'il s'agit de développer ; un enfant ainsi éduqué sait distinguer celui qui possède cette sensibilité, et cela fait naître chez lui un souci de correction et un contrôle constant de sa propre personne ; il ne veut avoir aucune trace de désordre sur lui, ni laisser aucune trace de désordre là où il a passé.

Un autre exercice utile est de confectionner des paquets. Pour bien faire un paquet, il faut d'abord prendre des mesures et opérer avec méthode. Il faut aussi savoir préparer et empaqueter ce qui est nécessaire à un repas en plein air (assiettes, verres, couverts, etc.).

Il est aussi très important, pour un enfant qui sort, de savoir s'orienter à la campagne, de reconnaître la position du soleil, les points cardinaux, comment avoir idée de l'heure, etc.. Faisons observer, par exemple, que la mousse, dans un bois, ne couvre que le côté des arbres exposés vers le nord. Faisons prévoir le temps d'après les nuages, étudier la direction du vent. Toutes ces choses éveillent l'attention et constituent de véritables connaissances ; et quand les enfants commencent à s'y intéresser, ils en parlent à leurs cadets, leur apportant leur propre richesse. Ainsi, quand les aînés sortent.

ils rapportent chez eux culture et civilisation, c'est-à-dire progrès ; et autour d'eux se crée une atmosphère plus élevée.

Toutes ces activités représentent un symbole de la vie. Et comme la vie, au dehors, est différente de la vie en vase clos, il y faut aussi un guide et un but. En un mot, pour sortir, il faut y être prêt.

Si nous avions, pour la deuxième période, la même conception que pour la précédente, il nous faudrait laisser sortir l'enfant, aller où il voudrait ; tout d'abord, il se perdrait.

Précédemment, la maîtresse parfaite était celle qui, s'effaçant, laissait agir l'enfant. Le même procédé ne serait plus applicable maintenant. Car maintenant, l'enfant vit deux existences parallèles : son existence au foyer et son existence dans la société. C'est là un fait nouveau. Les Scouts nous apportent là des éléments utiles : quand ils se rendent à la campagne ou dans les bois, ils se livrent à des exercices de souplesse. L'expérience pratique est, elle aussi, utile à cet âge : aussi, ces enfants, pour décider du lieu de leur sortie, observent, par exemple, des objets que ceux qui les ont précédés sur la route ont laissés à leur intention ; ces signes leur serviront à trouver leur chemin. Ou bien les groupes qui se suivent séparément apprennent à reconnaître, par la direction d'un objet

donné, considéré comme un signal, la direction qu'eux-mêmes devront prendre. Il y a là un exercice actif, qui habitue les enfants à observer, à chercher. Cette méthode est tout à fait différente de celle qui consiste à promener l'enfant en le tenant par la main.

Une autre activité scoute consiste à étudier des pistes d'animaux. Aux petits enfants, nous faisions observer les moindres détails de l'ambiance ; c'est ainsi qu'ils apprenaient à se mouvoir adroitement, à toucher les objets sans les faire tomber, sans les casser, etc.. De même c'est, maintenant, de tout observer dans l'univers qui doit développer l'enfant plus évolué. Le choix de ces exercices est en fonction de son âge. Ce sont des considérations d'ordre physique qui doivent présider à ce choix. Aussi, les exercices qui comportent des mouvements sontils plus dictés par l'âge de l'enfant que par le degré de son intelligence.

Un exemple : un jeune enfant d'une école de Hollande savait faire le carré du binôme, ce qui correspond aux connaissances d'enfants bien plus âgés ; mais un jour, ayant demandé à sa maîtresse d'aller ramasser avec des camarades de son âge, les allumettes éteintes qu'il trouverait par terre dans les bois, il ne s'y comporta pas autrement que les autres enfants ; tout comme eux, il n'était préoccupé que de savoir celui

qui en trouverait le plus, sans se soucier des explications que donnait la maîtresse par ailleurs. Cette préoccupation était le témoignage de son âge ; un petit enfant s'intéresse encore à ces petites choses, alors que son intelligence est capable de faire des bonds vers des préoccupations plus avancées. On peut dire que si un enfant peut s'évader sur le plan intellectuel, il reste sur le plan pratique, Ûé à son âge.

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