CHAPITRE XX
de ceux qui ne sont que des applications plus ou moins détournées de la loi morale.
« Toute vérité n'est pas bonne à dire ». Il semble au premier abord qu'il n'y ait aucun mot à définir dans ceux qui composent ce proverbe, et le sens du proverbe lui-même paraît d'une clarté qui peut se passer de tout commentaire. Il faut pourtant se défier de ces faux semblants de clarté, et prendre garde aux mots à double sens. Dans notre proverbe le mot bon n'est-il pas équivoque ?
Engageons l'enfant à y regarder d'un peu près, à préciser, à distinguer, s'il y a lieu. L'adjectif bon ne sert-il pas à exprimer deux idées différentes et si différentes qu'elles peuvent être contraires, de telle sorte qu'une même chose peut être à la fois bonne et mauvaise, bonne à un point de vue, mauvaise à l'autre? Le mot bon est tantôt synonyme d'utile, et tantôt synonyme ^honnête; or une mauvaise action peut être utile, et une action utile peut être mauvaise. Notre proverbe aura donc deux sens différents, suivant l'acception donnée au mot bon.
Toute vérité n'est pas utile à dire ; il est souvent nuisible, dangereux même de dire certaines vérités. Dans ce monde il y a toujours quelqu'un dont on dépend, ou dont on a besoin ; si on le froisse, si on ie pique, si on le blesse, on s'expose à sa vengeance.
Les exemples ne manquent ni dans l'histoire, ni dans la vie ordinaire, ni dans la vie scolaire. « Je scay bien que ma langue m'a porté grant dommage,
disait Louis XI ; aussi m'a- 1- elle fait quelquefois du plaisir beaucoup. » Si, tout roi gu'il était, il a eu à regretter des échappées de vérité, à plus forte raison les simples particuliers ont-ils à s'en repentir. Il y a souvent moins de risques à dire une fausseté, parce que la personne en cause peut ou la dédaigner ou la confondre. Un enfant même peut s'attirer des coups, s'il se permet une indiscrétion sur le compte de ses camarades. Du reste la cause de ces incontinences de langue n'est pas toujours louable ; le plus souvent, c'est le dépit, le désir de la vengeance, le plaisir d'humilier les autres qui nous pousse à leur dire leurs quatre vérités; cependant il peut se faire aussi qu'on cède à un légitime sentiment de fierté ou de dignité blessées. Quoi qu'il en soit, entendu en ce sens, le proverbe ne nous donne qu'un conseil de prudence vulgaire, et qui n'a trait qu'à nos intérêts.
Ce sera tout autre chose si nous prenons le proverbe au sens moral, si nous entendons qu'on peut être blâmable, coupable même, de dire à l'occasion certaines vérités.
En principe et en général la vérité est bonne à dire, ou, en d'autres termes, il est bien de dire la vérité et on doit la dire.
Si le mot vérité avait ici le sens qu'il a en morale, le proverbe nous donnerait un fort mauvais conseil, puisqu'il nous conseillerait de mentir. Or il n'en est rien. Les vérités dont il s'agit sont des faits, qui