CHAPITRE XXI
de nous révéler, c'est le coup* de marteau.qui fait • jaillir leé étincelles.
* Voici un bout de lettre écrite par madame de Sévigné à son cousin au sujet de la mort de Turenne : je le donne non comme un modèle à imiter, car madame de Sévigné est inimitable, mais comme une preuve puisée à la source la meilleure, la plus vive et la plus abondante qui ait encore coulé dans notre langue.
Au reste, vous êtes un très bon almanach : vous avez prévu en homme du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne ; mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni le coup de canon tiré au hasard qui le prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, je vois ce canon chargé de toute éternité, je vois que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui en supposant sa conscience en bon état ; que lui faut-il? il meurt au milieu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter; il jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de vivre) l'étoile pâlit. Il est plus sûr de couper dans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les actions sont si observées... M. de Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien?...
Ce n'est point là un récit de la mort de Turenne, c'est le jugement qu'elle porte sur cette mort, c'est sa manière à elle de l'envisager et de la comprendre. \ ses yeux cette mort est un effet de la volonté divine, pour lui elle n'est pas un malheur et n'a pas été une souffrance.
Cependant cette même madame de Sévîgné n'en avait pas toujours parlé sur ce ton quelque peu résigné. Dans sa lettre du 28 août à madame de Grignan sa fille, elle écrivait, en parlant de ce malheur public : « Les yeux ne nous séchèrent pas. » C'est qu'à ce moment-là, elle était encore sous le coup de cette fatale nouvelle, et que dans les deux lettres elle a exprimé ce qu'elle ressentait au moment même où elle tenait la plume.
« Le plaisir d'écrire est uniquement pour vous, ditelle ailleurs à sa fille, car à tout le reste du monde on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit. »
En effet il y a deux genres de lettres, celles qu'on écrit par plaisir, et celles qu'on écrit par devoir ou par nécessité ; de ce nombre sont les lettres d'affaires, de remercîments, de félicitations, de condoléances, de sollicitations et d'excuses. Pour celles-là, il faut avoir toujours présent à l'esprit le but qu'on se propose et ne rien dire qui n'aille au but. Il faut exposer clairement et simplement, féliciter avec mesure, remercier et plaindre avec sincérité, s'excuser avec franchise, demander avec discrétion et dignité.