CHAPITRE XXIII
pour sànver ma vie, de m'enfuir presque seul : que voulaistu que je fisse ?
Bâtard. — Que vous souffrissiez toutes sortes de maux plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de votre maisou. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.
Ls connétable DE Bourbon. — Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité ? J'ai voulu que le roi se repentît de ni'avoir traité si mal.
Bayard. — 11 fallait l'en faire repentir par une patience à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le courage.
Le connétable de Bourbon. — Mais le roi, étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait-il que j'eusse de si grands égards pour lui ?
Bavard. — Si le roi ne le méritait pas, la France entière le méritait ; la dignité même de la couronne, dont vous êtes un des héritiers, le méritait. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France, dont vous pouviez être un jour roi.
Le connétable de Bourbon. — Eh bien ! j'ai tort, je l'avoue, mais ne sais-tu pas combien les meilleurs cœurs ont de peine à résister à leur ressentiment ?
Bayard. — Je le sais bien ; mais le vrai courage consiste à y résister. Si vous connaissez votre faute, hâtez- vous de la réparer. Pour moi, je meurs; et je vous trouve plus à plaindre dans vos prospérités, que moi dans mes souffrances. Quand l'empereur ne vous tromperait pas, quand même il vous donnerait sa sœur en mariage, et qu'il partagerait la France avec vous, il n'effacerait point la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bourbon rebelle ! Ah ! quelle honte I Écoutez Bayard mourant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité.
Un dialogue est une sorte d'assaut, d'escrime à
armes courtoises et quelquefois de lutte à l'arme blanche. Que les interlocuteurs soient, simplement des jouteurs ou qu'ils soient des adversaires, que le dialogue soit un simple exercice, un passe-temps ou un combat sérieux, chaque coup amène une riposte.
Le défaut ordinaire des dialogues, surtout chez les débutants, c'est le décousu, c'estrincohérence. Paul dit une chose, et Pierre en dit une autre ; mais la seconde n'est pas une réponse à la première ; c'est une juxtaposition d'idées et non un enchaînement. Dans le dialogue chaque réplique doit être une transition, c'est-à-dire, qu'elle doit se lierii ce qui précède et amener ce qui suit ; c'est un chaînon dans la chaîne.
Voyons en effet comment Fénelon fait converser Bayardet Bourbon. « Ah! mon pauvre Bayard! c'est avec douleur que je te vois en cet état! » et Bayard répond : « C'est avec douleur que je vous vois aussi. » Non seulement le mot de Bayard est une réponse naturelle à celui- de Bourbon,, mais il provoque la réplique. -Pourquoi le chevalier éprouve-t-il de la peine à voir le connétable son compatriote? Celui-ci se méprend, ce qui est naturel, ou feint de se méprendre, ce qui est vraisemblable, sur la cause de cette douleur; il est toujours pénible au vaincu, au blessé et surtout au prisonnier de voir le vainqueur; aussi Bourbon s'efforce-t-il de rassurer son prisonnier sur les traitements qui l'attendent. Vivement Bayard