CHAPITRE XXIII
redresse cette méprise et lui fait connaître la véritable cause de sa douleur.
Ce n'est point de sa captivité ni ne sa blessure qu'il est en peine; dans un moment la mort l'aura tiré des mains de Bourbon. A ce mot de mort, Bourbon, qui n'a aucune raison de détester Bayard, qui se souvient de leur amitié, cherche naturellement à lui faire espérer sa guérison :
« Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront pour te guérir. »
La guérison! Ce n'est point là ce que veut le héros; il est content de mourir. Un sentiment si inattendu surprend le connétable qui en cherche l'explication dans l'humiliation de la défaite, et qui, pour relever Bayard de l'abattement moral où il le croit tombé, lui rappelle son passé glorieux. C'était provoquer une comparaison entre sa propre conduite et celle du chevalier. Aussi Bayard laisse-t-il éclater cette fois le sentiment de cette douleur morale qu'il avait jusqu'alors contenue par un resté d'égards, de cette douleur patriotique qu'il ressent à voir «Bourbon, ce grand connétable, ce prince du plus noble sang qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de -ses propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres » l
On peut pousser cette étude jusqu'au bout; on ne prendra pas une fois l'auteur en défaut ; chaque réponse a ce double caractère :- elle est amenée par ce qui précède et elle amène ce qui suit; le dialogue
forme ainsi un tissu serré, dont chaque maille est inséparable de celles qui l'entourent.
Un autre défaut ordinaire des dialogues d'écolier, c'est qu'ils vont un peu au hasard, à l'aventure; l'enfant ne dirige pas sa pensée, il se laisse mener par elle. Or le dialogue, bien qu'il comporte une certaine liberté d'allure et un peu d'imprévu, et cela parce qu'il estl'image de la conversation, le dialogue, dis-je, doit avoir, comme toutes les autres formes de la composition, un but bien défini et une marche tracée à l'avance. Dans les dialogues modèles, comme celui que nous venons de mettre sous les yeux, la direction est bien marquée, le mouvement sensible, et l'on peut dire que chaque pas rapproche du but ou conclusion. Essayons de le faire voir, et reprenons le dialogue au point où nous l'avions laissé.
« Quoi ! Bayard, je te loue, et tu me condamnes ! je te plains*, et tu m'insultes! »
Le but de Fénelon, c'est d'amener Bourbon à reconnaître sa faute ; ce dialogue est encore une lutte entre les deux adversaires ; après le combat par les armes où Bayard a été blessé, c'est le combat de sentiments, où la fortune n'a point départ; c'est pour le héros mourant la revanche et la victoire morale.
Bourbon, traître à son pays et vainqueur, a voulu plaindre Bayard, fidèle à sa patrie et mourant pour elle; mais le héros repousse cette pitié, ce n'est pas lui, c'est Bourbon qui est à plaindre. Bourbon veut
montrer qu'il n'est pas malheureux, puisqu'il a réussi