‹ De l'enseignement à l'école et dans les classes élémentaires des lycées et collègesChapitre 146 sur 262 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

non une gêne, elle dirige l'imagination, elle ne l'éteint pas, et, comme on va le voir par l'exemple qui suit, elle n'empêche d'avoir ni grâce ni esprit.

Voici un modèle du genre, il est dans tous les recueils, il est dans bien des mémoires : c'est le récit fait à sa cousine par Paul-Louis Courier d'une aventure qui lui est arrivée dans les Galabres. Suivons pas à pas le héros de l'aventure qui en est aussi le conteur, et nous reconnaîtrons que l'art et l'agrément de ce récit célèbre tiennent surtout à l'observation de la règle posée. .

Quel est le but que Courier se propose ? De nous faire trembler pour sa vie et celle de son compagnon de voyage. Suivons-le pas à pas, nous allons voir s'il s'y prend tôt et bien, et s'il s'entend à faire naître, à développer et à porter au plus haut point le sentiment dont il veut nous remplir.

Un jour je voyageais en* Calabre. C'est un {fays de méchantes gens,' qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu'ils nous haïssent à mort et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais pour compagnon un jeune homme d'une figure... ma foi, -comme ce monsieur que nous vîmes au Raincy, vous en souvenez-vous? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la -vérité. Dans ces montagnes, les chemins sont des précipices ; nos •chevaux marchaient avec beaucoup de peine ; mon camarade allant devant, un sentier qui nous parut plus praticable et plus court nous égara. Ce fut ma faute ; de vrais- je me fier à une tête de vingt ans ? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour,

notre chemin à travers ces bois ; mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire.

Nous y entrâmes, non sans soupçon; mais comment foire? Là, nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita. Mon jeune homme ne se fit pas prier : nous voilà mangeant et buvant, lui, du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien des mines de charbonniers ; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux, coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade, au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux ; et, par une imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi ! s'il était écrit...)» il dit d'abord d'où nous venions, où nous allions, qui nous étions; Français! imaginez un peu! chez nos plus mortels ennemis, seuls, égarés, si loin de tout secours humain! et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit ; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. Ah I jeunesse I jeunesse! que votre âge est à plaindre I Cousine, on crut que nous portions les diamants de la couronne.

Le souper fini, on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé. Une soupente élevée de sept & huit pieds, où Von montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise. Mot, déterminé à veiller, je fis bon feu. et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; et prêtant V oreille par la cheminée qui

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