‹ De l'enseignement à l'école et dans les classes élémentaires des lycées et collègesChapitre 147 sur 262 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : « Eh bien ! enfin, voyons, faut-il les tuer tous deux ? » À quoi la femme répondit : « Oui. » Et je n'entendis plus rien.

Que vous dirai-je? Je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si fêtais mort ou vivant. Dieu! quand j'y pense encore!... Nous deux, presque sans armes, contre eux, douze ou quinze, qui en avaient tant ! Et mon camarade mort de sommeil et de fatigue ! L'appeler, faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne pouvais* ; la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlant comme des loups... En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, f entends sur V escalier quelqu'un, et par les fentes de la porte je vis le père, sa lampe dans une main, dans Vautre un de ses grands couteaux. 11 montait, sa femme après lui ; moi derrière la porte : il ouvrit ; mais, avant d'entrer, il posa la lampe, que sa femme vint prendre ; puis il entre pieds nus, et elle de dehors lui disait & voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Doucement, va doucement. » Quand il fut & l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et, venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... Ah ! cousine... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille, à grand bruit, vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé ; on apporte à manger, on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : « Faut-il les tuer tous deux ?» Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait.

C'est une bonne habitude à prendre, que d'em-

brasser son sujet, de le parcourir en. tous sens, et de le mesurer, ayant d'écrire. Cette revue rapide nous aide à 'découvrir ce que j'appellerai les joints et les articulations, et par suite à partager le corps du sujet en un certain nombre de membres. Le partage fait, on traite successivement chacune des parties comme autant de narrations distinctes, qui tendent au même but, et, en passant de Tune à l'autre, on les relie, s'il y a lieu, par des transitions. Nous ne faisons en cela qu'appliquer la méthode analytique déjà exposée et employée pour la description. Dans le récit qu'on vient de lire, il est facile de distinguer quatre parties principales: la chevauchée dans la forêt, l'entrée et le souper dans la cabane des bûcherons, la nuit, le crime.

Voyons la première partie.

Tout d'abord nous sommes renseignés sur les dispositions des habitants du pays où nous sommes. Ce sont de méchantes gens, qui en veulent surtout aux Français et qui nous haïssent à mort. Dieu nous garde de tomber entre leurs mains I Nous y tomberons pourtant, et voici pourquoi, voici comment. Courier avait un compagnon jeune, à la tête légère ; dans ces montagnes de la Calabre les chemins sont des précipices /les chevaux marchaient avec peine ; s'offre un sentier qui paraissait plus doux ; le compagnon y entre et les voilà perdus. Ils essayent de se retrouver, mais plus ils cherchent, plus ils se

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perdent y et ce n'est qu'à la nuit noire qu'ils arrivent dans une maison fort noire.

Dans cette première partie, il n'est pas un détail qui ne soit de nature à nous inspirer de l'inquiétude sur le sort des deux voyageurs et à Paccroître par degrés : la haine mortelle des Calabrais pour les Français, les chemins affreux dans lesquels ils sont engagés, la profondeur de la forêt, l'arrivée de la nuit, son épaisseur, l'aspect de la cabane.

Entrons dans la seconde partie, c'est-à-dire Bans la cabane. Remarquons, en passant, le contraste entre le caractère de Courier et celui de son jeune compagnon de voyage. En général le contraste sert à jeter de la variété dans le récit ; mais je n'insiste pas, pour ne pas compliquer cette étude. Ici le contraste est un moyen d'atteindre le but commun à toutes les parties de la narration, car c'est la légèreté du jeune homme qui a égaré les voyageurs, ce sont ses imprudences quPvont accroître leur danger, et par suite la crainte que l'auteur veut nous faire

ressentir.

Et en effet nous n'avons pas lieu de nous rassurer,

car la maison où nous entrons est un véritable

arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres,

couteaux, coutelas. Tout déplaît à Courier, et, signe

de mauvais augure, il vit bien qu'il déplaisait aussi.

Pour surcroît de malheur, voilà notre étourdi, qui

•s'empresse de faire connaître d'où ils viennent, où

ils vont, et qu'ils sont Français. I Et ce n'est pas

assez d'avoir réveillé la haine des Calabrais, ne faut-il pas encore qu'il allume leur cupidité ! Il fait le riche, il parle de sa précieuse valise, il prie qu'on en ait grand soin, qu'on la mette à son chevet l Ne va-t-on pas croire qu'ils portent les diamants de la couronne ? Pauvres voyageurs, s'ils en réchappent... I

On le voit ; pas plus dans cette seconde partie que dans la première, l'auteur n'a un instant perdu de vue son but, chaque pas l'en rapproche, chaque mot porte, à chaque minute l'émotion devient plus vive. C'est bien, comme je le disais plus haut, une véritable démonstration, car tout sert à nous prouver que les malheureux voyageurs sont perdus et bien perdus. Par une gradation admirablement conduite et soutenue, notre inquiétude a été peu à peu changée en crainte, et notre crainte va par degrés se changer en terreur; car voici le moment terrible, voici l'heure du crime.

On les fait coucher dans la chambre haute ; c'est une précaution sans doute, pour qu'ils ne puissent s'échapper. Leur lit est dans une soupente, où Ton monte par une échelle, espèce de nid où l'on s'witrbduit en rampant; comment se tirer de là, en cas d'attaque ? Aussi l'étourdi seul y monte et s'endort, Courier reste en bas et veille, l'oreille au guet.

Quelle veille et quelle nuit, quelle interminable nuit ! Elle approchait pourtant de sa fin et Courier commençait à se rassurer. Ici l'auteur nous laisse un

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