‹ De l'enseignement à l'école et dans les classes élémentaires des lycées et collègesChapitre 148 sur 262 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

moment respirer et reprendre des forces pour le redoublement d'émotions qui nous attend ; car c'est une fausse espérance qu'il nous a donnée, et le récit reprend sa marche vers le dénouement redouté. Courier a entendu parler ; il écoute, c'est son arrêt qu'il entend. Faut-il les tuer tous deux ? a dit l'homme, et la femme a répondu : Oui.

Plus de doute, c'en est fait, et, pour que la démonstration soit complète, Courier nous rappelle que les brigands sont douze ou quinze contre deux, qu'ils sont armés jusqu'aux dents contre des voyageurs presque sans armes, que son camarade est mort de sommeil et de fatigue, qu'il est impossible de sauter par la fenêtre, car en bas deux dogues hurlent comme des loups. Il n'y a donc plus qu'à se résigner, et quant à nous, lecteurs, préparonsnous à assister au meurtre.

On monte, c'est le bûcheron, sa lampe d'une main, de l'autre un de ses grands couteaux; pour ne pas réveiller ses victimes, il laisse la lampe à la porte, sa femme qui le suit masque la lumière, il marche pieds nus : Doucement, lui dit sa femme : c'est qu'il ne s'agit pas d'une lutte, mais d'un assassinat ; il monte à V échelle, le couteau entre les dents, le jeune homme endormi offrait sa gorge nue ; d'une main il prend son couteau et de l'autre il saisit. . . quoi donc, sinon la tête du malheureux jeune homme ? et qui pourrait en douter, si l'auteur lui-même, prenant enfin pitié de nous, ne faisait

tomber sous les coups de l'honnête meurtrier un honnête jambon?

La détente se produit et le cœur, longtemps serré par une crainte lentement et successivement accrue, subitement dégagé de cette étreinte, se dilate et s'épanouit; le tremblement de l'effroi se perd dans un éclat de rire.

Ce brusque passage' d'un extrême à l'autre, de la tristesse à la gaieté, ou réciproquement de la joie à la douleur, cette expulsion violente d'un sentiment par la soudaine invasion du sentiment contraire produit d'autant plus d'effet qu'elle a été préparée de plus loin et par une longue et habile gradation. Ce n'est point là du reste un procédé arbitraire, c'est l'imitation exacte de la réalité. La vie en effet est pleine de ces surprises agréables ou pénibles, de ces craintes heureusement déçues et de ces espé-' rances malheureusement trompées, de coups de foudre et de coups de fortune. Contraste et gradation, c'est presque toute la vie, c'est aussi l'art presque tout entier. Dans la narration qui précède, outre une parfaite appropriation des moyens au but, on trouve l'application magistrale de ces deux procédés maîtres du style et de la composition.

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