DU CONTRASTE ET DE LA GRADATION
SOMMAIRE. — Que les contrastes abondent dans là nature, dans la vie, dans les lettres et les arts ; qu'il en est de même de la gradation ; que ce sont comme des lois qui gouvernent le monde et l'esprit; que, bien qu'opposées, elles s'accordent entre elles. — Exemples de tout genre.
Sans m'écarter du but que je me suis proposé, qui est d'être sobre et simple, je crois devoir insister un moment sur le contraste et la gradation, ces moules naturels de la pensée humaine.
Tout, disais-je, est contraste ou gradation dans la
nature, dans la vie et par conséquent dans l'art ; que
de contrastes dans la naturelle ciel et la terre, l'eau
et le feu, les liquides et les solides, les continents et
les mers, les îles et les lacs, les eaux courantes et les
eaux stagnantes, les plaines et les monts, les pics et
les précipices, l'oasis et le désert, etc. Voilà pour
l'espace ; et dans le temps, le passé et, l'avenir, le
jour et la nuit, la chaleur et le froid, le calme et la
tempête, la sécheresse et l'humidité, et combien
d'autres encore I
Passons en revue les faces de la vie humaine ; que de contraires, que d'oppositions ! dans les âges, l'enfance et la vieillesse, la naissance et la mort ; dans les conditions, la grandeur et l'humilité, l'obscurité et l'éclat ; dans la fortune, la misère et l'opulence ; dans le sort, le bonheur et le malheur, la prospérité et l'adversité ; dans l'esprit, génie et sottise ; dans le cœur, égoïsme et dévoûment, lâcheté et courage ; dans le caractère, fausseté et franchise; dans l'humeur, enjouement et gravité, gaieté et tristesse; dans les idées, le vrai et le faux ; dans les actions, le bien, le mal, la vertu, le vice ; dans les choses, le beau, le laid, le haut, le bas, l'endroit, l'envers ; entre les peuples, la paix, la guerre, que sais-je?
Est-il donc étonnant que le contraste, qui est partout dans la nature et la vie, se retrouve dans l'art, qui en est l'image ? On le rencontre d'abord dans les genres eux-mêmes : qu'est-ce en effet que la comédie sinon, le contraire de la tragédie? qu'est-ce que là satire, sinon le contraire du panégyrique ? Et dans les ouvrages, quels qu'ils soient, que trouvonsnous sinon de continuelles oppositions de mœurs, de caractères et de situations ? a Si, laissant la matière des ouvrages, nous regardons à la forme, c'est-à-dire au style lui-même, les contrastes de ton, de tours, de couleurs y abondent ; l'antithèse, qui est au fond de toutes choses, y paraît à chaque instant ; elle est pour certains génies, comme Corneille et Victor