CHAPITRE XXVI
Hugo, une forme de prédilection, un moule où leur pensée se coule et d'où elle sort avec des contours précis et un relief saisissant; c'est qu'en effet rien ne sert mieux la pensée que ce rapprochement des extrêmes. En les rapprochant, on fait sentir la distance qui les sépare ; à côté de la petitesse, la grandeur semble plus grande ; en présence de la grandeur, la petitesse paraît plus petite. Aussi tous les arts ont-ils recours à ce puissant auxiliaire ; en peinture, que d'oppositions de lumière, de couleurs, de formes et d'attitudes 1 en musique, que de contrastes de ton, d'intensité et de mouvement!
Il est donc bon d'appeler l'attention des enfants sur une forme d'une vertu tellement puissante et d'un emploi si fréquent, qu'on peut la considérer comme une loi de l'esprit et par conséquent de la composition.
La gradation, qui est le contraire, et qui forme un contraste avec le contraste lui-même, n'a pas un. domaine moins étendu. Elle aussi règne dans la nature. Regardons l'aurore ou le crépuscule : par quelle suite continue de teintes unies et fondues entre elles, mais de plus en plus claires ou de plus en plus foncées, la lumière passe des premières blancheurs de l'aube à l'éclat éblouissant du soleil qui se lève, et réciproquement des splendeurs env pourprées du soleil qui se couche aux derniers! lueurs du crépuscule 1 Et les saisons :i,gar-»<fuel accroissement insensible elles nous conduisent jdef
rigueurs de l'hiver aux ardeurs de l'été, et, en sens contraire, des chaleurs brûlantes au froid glacial l Regardons sur la terre : presque tout y est soumis soit dans la nature inanimée, soit dans les êtres doués de vie, à la loi de la croissance et de la décroissance insensibles. Le fleuve n'est d'abord qu'un mince filet d'eau, et de sa source étroite à sa large embouchure il va grossissant sans cesse et s'élargissant. Et l'arbre, le chêne, combien lui faut-il de jours et de mois et d'années pour transformer l'humble gland d'où il sort en un tronc robuste et un majestueux ombrage I L'animal et, parmi les êtres animés, l'homme, par quel lente et invisible gradation arrive-t-il à la force de l'âge, et redescend-il ensuite de la maturité à la décrépitude !
Aussi voyons-nous la gradation partout dans la' société et dans la vie. C'est par gradation que les hommes se rangent et sont rangés, bon gré, mal gré, d'après leur valeur, dans toutes les professions, -dans tous les métiers, dans toutes les hiérarchies civiles, militaires ou religieuses» C'est par gradation que viennent et que s'en vont nos maux et nos douleurs ; les maladies commencent par un malaise à peine sensible et vont augmentant jusqu'au paroxysme, jusqu'à la mort, ou vont s'affaiblissant par degrés dans les lenteurs de la convalescence jusqu'à la gaérison complète; de même nos douleurs, nos regrets passent lentement, insensiblement des transports les plus violents au calme et parfois à l'oubli»