MANIERE DE FAIRE LA CLASSE
SOMMAIRE. — L'entrée en classe. — La revue des troupes. — La harangue. — Du savoir et du savoir faire. — La sauce et le poisson. — L'aimantation. — De la froideur, ses effets. — De la bonté. —Le signe de la vocation. — Qu'on doit ménager l'amour-propre des enfants. — Ne pas leur dire qu'ils sont inintelligents.
Voici à peu près comment je me représente une entrée en classe. L'heure approche; la porte est ouverte, le seuil est luisant de propreté ; de chaque côté, un arbuste ou un pot de fleurs ; à travers la porte on voit la salle balayée, arrosée, les murs ornés de cartes, d'images. Le maître est là sur le seuil, il regarde les enfants venir, les uns plus lentement, les autres plus vite, selon leur allure habituelle ou les dispositions du jour. Il lit sur les visages le plaisir ou l'ennui, l'espoir des récompenses ou la crainte des punitions. Au passage, il envoie à chacun un mot : — Bonjour, Pierre ; allons, tu sais ta leçon aujourd'hui ; je vois cela dans tes yeux. — Jean, comment va ta mère ? Est-ce qu'elle
souffre encore de ses maudites douleurs ? — Eh bien, Henri, tu passes sans me regarder ? tu es encore honteux de tes sottises d'hier ; j'espère que la nuit t'aura porté conseil. — Touche-moi la main, Jacques; tu es un brave garçon ; je sais que tu as gaillardement aidé ton père hier au fenil; c'est lui qui me l'a dit ce matin, en allant au labour. — Et ainsi de suite; chacun entre avec un mot d'encouragement ou de reproche affectueux, d'éloge ou de blâme adouci, une allusion à sa bonne ou à sa mauvaise conduite, à ses qualités ou à ses défauts. L'enfant a senti que le maftre s'intéresse à lui, aux siens, qu'il a du plaisir à le revoir, qu'il lui veut du bien, qu'il l'aime. La classe a commencé avant l'entrée en classe, et cette première leçon, ce bon accueil du maître, ces paroles de bon augure et de bon conseil ne sont pas la moins profitable des leçons.
Le jour se trouve ainsi relié à la veille, le fil est renoué, la vie scolaire forme une trame. L'enfant comprend que ce n'est point par caprice et par accident que l'attention du maître revient sur lui, mais qu'elle le suit sans le poursuivre, sans l'obséder, avec bienveillance, avec bonté; qu'il y a là, pour le maître et pour lui une œuvre commune^ une œuvre à deux : celle de son éducation, et que si l'un y apporte, pour sa part, du dévouaient et du savoir, l'autre pour la sienne doit y apporter de la docilité et de la reconnaissance.