CHAPITRE XXXVII
Nous voici en classe; les enfants s'alignent; le maître passe la revue de sa petite armée. Les habits sont-ils en bon état ? les ligures sont-elles propres ? les mains bien lavées, dessus et dessous ? Chacun regagne son poste; mais, avant d'engager l'action, le chef harangue ses troupes ; sa harangue est courte ; il rappelle le terrain gagné sur les ennemis (les ennemis sont la paresse et l'ignorance); il montre ce qu'il reste à faire, la position à emporter dans la journée. Il anime les courages, il parle tantôt de la classe et de son honneur, tantôt des parents et de leur tendresse, tantôt du devoir et de l'avenir; quelques paroles suffisent, mais dites avec accent, et chacun se met à l'œuvre. Il ne faut pas commencer la classe brusquement, sèchement, par un coup de règle sur la table ; c'est là un signal qui sonne à l'oreille, mais n'agit pas sur la volonté ; parlons d'abord au cœur, disons-lui quelque chose, si peu que ce soit, et adressons-nous ensuite à l'intelligence, elle s'ouvrira.
N'allons pas croire que, pour bien faire une classe, le savoir suffise ; j'ai connu des maîtres munis, bourrés de science, et qui n'y entendaient rien; toute leur marchandise leur restait pour compte, les enfants n'en voulaient pas. Bien plus, savoir enseigner ne suffît pas. J'ai vu des maîtres à qui rien ne manquait sous ce rapport, ni la méthode, ni la clarté, ni même l'ingéniosité. Eh bien, quelques élèves seulement les écoutaient et les
suivaient; le gros n'avançait pas, et, comme on dit, la classe ne marchait pas ; tandis qu'à côté d'eux, des maîtres beaucoup moins instruits, beaucoup moins habiles, réussissaient infiniment mieux.
C'est que les premiers n'avaient pas su prendre les enfants, leur inspirer le goût du travail, le désir de bien faire. Sans doute c'est beaucoup de donner une bonne et saine nourriture; c'est plus encore de savoir l'apprêter, l'assaisonner, la servir ; mais, si l'appétit manque aux convives, le dîner reste sur la table, et le cuisinier en est pour sa peine et pour frais. Voilà le grand point : donner aux enfants l'appétit du savoir.
Il faut pour cela que le maître justifie son nom et soit réellement maître de ses élèves ; il faut qu'il sache gouverner ce menu peuple et manier ces petites âmes. C'est par l'âme qu'on arrive à l'esprit, c'est par le cœur qu'on prend et qu'on tient l'enfant.
Pour qu'il veuille apprendre, ce n'est pas assez de lui offrir des connaissances, ni même de les lui offrir sous une forme agréable, attrayante, piquante. La chose, d'ailleurs, n'est pas toujours possible, et, quand elle est possible, elle va rarementeans inconvénients, voire sans danger. Savez-vous en effet ce que fait l'enfant en pareil cas et ce qu'il retire de ces leçons dites attrayantes? Eh bien, il prend la sauce et il laisse le poisson. Le maître est joué ; il est dupe de ses petits gourmands.
C'est une grande imprudence morale de tout