CHAPITRE XXXVÏÏ
la faiblesse enhardit, elle pousse à oser, elle finit par engendrer la moquerie et même le mépris.
L'excès de la faiblesse est plus dangereux encore que la sévérité ; celle-ci, en effet, peut se concilier avec la justice ; elle laisse subsister dans le cœur de l'enfant le frein salutaire de l'estime et du respect. Que sous notre indulgence l'enfant sente donc l'arrêt de notre volonté ; qu'à sa liberté il sache qu'il y a une limite, et que, cette limite, il ne la franchira pas impunément.
La bonté se témoigne de bien des manières, mais surtout par les précautions que l'on prend pour ne pas blesser les enfants. Ils ont, comme nous, leur amour-propre, et l'amour-propre bien compris est le principe de la dignité personnelle. Sous ce rapport les enfants ont droit à nos égards, comme les grandes personnes. Aujourd'hui on ne se permet plus guère de paroles blessantes avec les domestiques, qui du reste ne les souffriraient pas. De ce que l'enfant ne doit pas répondre à son maître et de ce qu'il ne peut le quitter, ce n'est pas une raisonpour l'humilier. Une blessure, une piqûre d'amourpropre tu6 l'affection et détruit du même coup le désir de plaire et le désir de bien faire. Dans l'enfant nous devons envisager l'homme.
Plus d'une fois cependant, il m'est arrivé d'entendre un maître me parlant de ses élèves dire tout hajit, de manière à être entendu de la classe entière : « Celui-ci ne comprend rien, il n'est pas intelligent. »
Le pauvre enfant baissait la tête et moi je me mordais les lèvres pour ne pas dire au maître :
« C'est vous qui manquez d'intelligence, vous qui ne craignez pas d'humilier un enfant en présence de tous ses camarades, en présence d'un étranger, d'un inspecteur ; vous qui êtes assez dur pour le décourager de l'étude, peut-être h tout jamais ; vous qui êtes assez maladroit pour fournir une excuse sans réplique à sa négligence, à sa paresse; assez imprudent pour blesser l'amourpropre des parents, provoquer leurs plaintes et peut-être leur vengeance ! Il n'est pas intelligent ! En êtes-vous bien sûr? Êtes-vous si bon juge? Tenez,» voyez, l'enfant rougit ; il vous a compris, puisqu'il souffre ; il a du cœur au moins, et qui a du cœur, sachez-le bien, n'est jamais dépourvu d'intelligence, et si cela pouvait être, il aurait encore la meilleure part. »
Sans doute il y a des enfants peu intelligents; mais, d'inintelligents, il y en a peu ou point. En ,eux l'inintelligence n'est qu'apparente. Presque toujours, c'est étourderie. Ils ont un genre d'esprit qu'il faut savoir comprendre et prendre ; cette prétendue inintelligence de l'enfant, un beau jour, à un certain moment, sous l'influence de quelque lecture, ou de quelque événement, se dissipera comme un nuage, et vous verrez cet esprit s'ouvrir et s'épanouir.