CHAPITRE XXXVIII
la variété des aptitudes. Chaque musicien ne joue pas d'un bout à l'autre du morceau; mais il n'en est pas un qui ne joue, ne fût-ce qu'un instant, ne fût-ce que pour donner à point une note, un coup de tam-tam ou de grosse caisse ; tous suivent, attentifs au moment d'entrer en jeu, et de faire leur partie. Les solos sont réservés aux meilleurs musiciens, et le chef d'orchestre (c'est vous, Monsieur l'instituteur) dirige les exécutants, se tournant tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, et le désignant du bout de son bâton, quand le moment est venu d'entrer dans le concert; réglant les mouvements du geste, du regard, et ne prenant son instrument que lorsqu'il sent faiblir les exécutants, et qu'il veut enlever l'orchestre.
Ainsi dans la classe il ne faut pas qu'il y ait des parties inertes ou mortes, comme il arrive trop souvent ; la vie doit courir de bancs en bancs, réveiller les dormeurs, secouer les engourdis, stimuler les indifférents, et entraîner tout ce petit monde dans un même courant. L'activité que le maître déploiera à créer ce mouvement et à l'entretenir sera beaucoup mieux employée que celle qu'il aurait mise à se dépenser lui-même et à parler seul pour tous.
Quand l'enfant reste muet dans une classe, ce n'est pas toujours parce qu'il n'a rien à dire; son silence a souvent pour cause la timidité ou la défiance de lui-même ; par contre, quand un enfant demande continuellement à répondre, ce n'est pas
toujours preuve de savoir ou d'attention, mais quelquefois de légèreté et de présomption. C'est au maître, qui connaît le fort et le faible de chaque élève, ses qualités et ses défauts, de ne pas semer les interrogations au hasard, mais de les conduire avec art. Ne posons jamais à l'enfant une question à laquelle il lui soit impossible ou trop facile de répondre; car dans le premier cas, sans parler du temps perdu, nous risquons d'humilier l'enfant qui répondra mal ou ne répondra pas ; dans l'autre, nous lui procurons, et cela sans profit, une satisfaction qu'il eût mieux valu réserver à quelque autre. Proportionner les questions à l'intelligence et au savoir, c'est là le grand art ; ne laisser aucun enfant, même le plus ignorant, même le moins intelligent, en dehors de l'interrogation , c'est à mes yeux un devoir.
Que devons-nous craindre par-dessus tout en éducation ? n'est-ce pas que l'enfant s'ennuie et se dégoûte de l'étude ? Eh bien, en l'interrogeant avec tact et mesure, nous pouvons de temps en temps lui procurer quelques petites satisfactions d'amourpropre qui lui donneront de la confiance en luimême et du cœur à l'ouvrage. Il est à désirer qu'aucune classe ne se passe sans que tous les enfants n'aient été plus ou moins mis h contribution ; ce serait un véritable malheur que l'un d'eux pût se croire oublié ou dédaigné, car le sentiment de l'humiliation ou de l'injustice suffit à dévoyer. A mes