‹ De l'enseignement à l'école et dans les classes élémentaires des lycées et collègesChapitre 223 sur 262 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Quelles prodigieuses différences entre les enfants que le hasard rapproche etasssoit sur les même bancs ; l'un comprend à demi mot, il devine, l'autre entendra vingt fois sans comprendre; l'un obéit au premier signe, l'autre résiste à des ordres formels et réitérés ; et entre ces deux extrême, quelle série de degrés dans l'intelligence, quelle série de nuances dans les caractères !

Certains maîtres ont la patience naturelle, ce ne sont pas les plus nombreux; la grande difficulté, c'est de l'acquérir, et surtout de ne pas la perdre, car il faut avouer qu'elle est parfois soumise à de rudes épreuves et que, de toutes les professions, il n'en est guère qui exige une plus forte dose de patience que celle de l'instituteur. A ceux donc que la nature a faits par trop irascibles et nerveux je conseille de choisir une autre carrière ; quant à ceux qui ne sont que vifs, ils peuvent arriver à contenir et à régler leur humeur, et en ce cas ils deviennent les meilleurs maîtres ; car il faut que la patience ait un terme, sans quoi les enfants en abusent. La patience acquise est non seulement plus méritoire mai^ plus utile que la patience naturelle, qui parfois tourne à l'indifférence.

Il est à peine besoin de dire que le maître qui n'est pas avant tout maître de lui-même, est impropre à l'éducation ; c'est un grand enfant car le propre de l'enfant, c'est précisément de céder au premier mouvement, de se mettre en colère, de

pleurer, de crier pour un rien. Il faut avoir fait sa propre éducation, avant de se mêler de celle des autres. Je ne prétends pas qu'un maître doive rester impassible comme un juge;"car cette impassibilité semblerait de l'indifférence et l'enfant se croirait tout permis. Il faut au contraire que le maître montre qu'il s'intéresse à tout ce que fait l'enfant soit en bien, soit en mal; son mécontentement doit paraître, comme aussi son contentement; mais jamais il ne doit aller jusqu'à la colère et à l'emportement. Le maître qui s'emporte, qui crie, qui frappe à coups de poing sur sa chaire, peut bien une première fois effrayer, étourdir les enfants. Mais ceux-ci reviennent vite de ce premier effroi ; ils s'habituent promptement au bruit, aux menaces, aux éclats de voix. Le maître en colère devient pour eux un spectacle, un objet de curiosité maligne. Encore un moment et les écoliers vont rire, et malheur au maître qui a fait rire à ses- dépens ! C'en est fait de lui, son martyre commence.

Un autre effet de la colère c'est qu'elle fait dépasser la mesure dans les punitions. La colère refroidie, le maître revenu h lui comprend sa faute et se trouve alors placé dans cette alternative, ou de se déjuger et de se désapprouver lui-même en retirant la punition, ou de commettre une injustice en la maintenant. Dans le premier cas, son autorité peut être compromise ; dans le second, il perd la confiance et l'affection, et c'est une perte irréparable.

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