CHAPITRE XXXIX
S'il est un sentiment qui soit vivant et fort dans le cœur des enfants, s'il y a une idée qui soit claire et nette dans leur esprit, c'est le sentiment, c'est ' l'idée de la justice. Si cette idée-là n'est pas innée, elle est au moins singulièrement précoce et on ne saurait la ranger au nombre de celles qui se dégagent lentement et péniblement des données de l'expérience.
Ainsi donc que le maître se possède, qu'il reste calme pour rester juste. J'ai dit calme et non pas froid, car la froideur déplaît aux enfants presque autant que la colère; il n'est pas de défaut qui soit plus contraire à leur nature qui est toute expansion. Sous ce rapport il est bon que le maître ressemble à l'enfant, qu'il ait de la vie et de la chaleur. Mais la chaleur n'exclut pas la possession de soi-même et c'est par là que le maître impose, qu'il démonte les plus résolus, qu'il inspire crainte et respect. La dignité du maintien, un mot dit d'une voix grave et tranquille, un regard où se peint la surprise et le mécontentement, un moment de silence, font plus, pour maintenir ou ramener le calme, quelles cris ou les gestes violents, que les longues réprimandes ou les punitions sévères.
On peut dire d'une manière générale qu'il faut en user avec les enfants à peu de chose près comme on en use avec les hommes. Si l'enfant s'aperçoit que ses fautes ne nous causent que de l'impatience, de l'irritation, il recommencera et peut-être avec inten-
tion; s'il a senti, s'il est convaincu qu'elles nous font de la peine, il se corrigera ou au moins il essaiera de se corriger. Voilà pourquoi un peu de tristesse douce dans la réprimande vaut mille fois mieux qu'un ton de dépit ou d'agacement; voilà pourquoi il faut aimer les enfants pour qu'ils nous rendent la pareille et craignent de nous affliger; un reproche mesuré, affectueux et comme attristé leur causera un repentir sincère et les rendra meilleurs.
Je rougirais de parler des coups ; c'est chose jugée ; malheureusement il ne suffit pas de condamner pour convertir, et les mauvaises habitudes survivent longtemps encore à la condamnation. Malgré les règlements qui sont formels, malgré l'opinion qui s'est prononcée hautement, malgré les répressions qui sont sévères, il reste encore quelques maîtres incorrigibles. Les bons instituteurs euxmêmes se plaignent de la difficulté qu'ils éprouvent à maintenir la discipline, et ces plaintes, si elles ne sont pas légitimes, sont du moins fort naturelles. Beaucoup, pour ne rien dire de plus, usaient et abusaient de la règle et de la main, et, sans remonter bien, haut, il s'en trouvait plus d'un qui n'enseignait qu'armé de la férule. Ils ont été surpris par des prescriptions inattendues, et du jour au lendemain contraints à'désarrtier. Rien d'étonnant qu'ils soient désorientés et que, n'ayant plus leur fouet favori, ils ne sachent plus comment s'y prendre pour faire marcher leur attelage. C'est une étude à faire, une