DE L'ENSEIGNEMENT DE LA GRAMMAIRE
SOMMAIRE. — Le but de la réforme entreprise est d'accroître la part que prend l*élève à son propre développement. — Que cette méthode est plus longue en apparence, plus courte en réalité. — Des mots. — Des espèces de mots. — De la syntaxe.
— Ce qu'est Pétude de la syntaxe. — Ce qu'elle devrait être.
— Que presque toutes les règles sont explicables. — Avantages que l'on trouve à les expliquer.
Des espèces de mots principales et secondaires. — Qu'elles sont les mêmes dans toutes les langues et pourquoi. — Pourquoi Ton retrouve partout les genres, les nombres, les degrés, les temps, les modes ? — Que les règles essentielles de la syntaxe ne sont autre chose que les lois de la nature et de l'esprit. — Qu'il faut de bonne heure habituer l'enfant à chercher la raison des règles. — Exemple. — Accord de l'adjectif et du nom. —Des exceptions. — Utilité de la recherche, même infructueuse.,— Que la plupart des exceptions sont plus apparentes que réelles.
Le but de la réforme inaugurée par les programmes du 27 juillet 1882, c'est, à mon sens, de diminuer le nombre des connaissances que le maître doit donner, et d'accroître le nombre des connaissances que l'élève peut acquérir par lui-même ; c'est de réduire la part de l'enseignement tout en augmentant la somme de l'instruction ; c'est de tirer
l'enfant du rôle passif où se complaît et le retient sa paresse naturelle et de lui faire prendre un rôle de plus en plus actif et de plus en plus important dans le développement de sa propre intelligence ; en un mot, c'est de l'amener à devenir promptement son propre maître.
L'esprit est comme le corps ; il a ses organes qui sont les facultés. De même que l'éducation physique consiste à exercer, à fortifier, à assouplir les membres, afin que l'enfant arrive le plus tôt possible à faire tout seul ce qu'on est obligé d'abord de l'aider à faire, c'est-à-dire, à marcher, à manger, à se servir de ses bras, de ses mains, de ses doigts ; de même l'éducation intellectuelle consiste à exercer les facultés, à en accroître la force et la souplesse, afin que l'esprit ait de moins en moins besoin d'aide et puisse enfin se passer de secours étranger. Là, comme dans l'éducation morale, l'instituteur doit travailler de tout son pouvoir à se rendre inutile. Qu'on ne s'y trompe pas, la tâche est malaisée. Bien qu'il soit pénible de parler souvent et longtemps, bien qu'il soit fastidieux de se répéter sans cesse, ce n'est pourtant que de la fatigue pour la poitrine et la voix, mais non pour l'esprit et la volonté ; c'est un travail physique plutôt qu'intellectuel. Faire soimême est plus aisé que faire faire, parler soi-même qu'apprendre à parler, c'est-à-dire à penser. Pour amener les enfants à réfléchir, à conduire leur esprit, à trouver, à ranger, à exprimer des idées,
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il faut de la volonté, de la suite, de l'observation, de l'art. Mais aussi est-on plus tôt dédommagé, récompensé.
La besogne va diminuant, s'allégeant, à mesure que l'enfant, enhardi, entraîné, s'aide lui-même, qu'il s'essaye, qu'il va en avant, à la découverte. Peu à peu le maître n'a plus qu'à conseiller, à surveiller, à soutenir, à prêter la main de temps à autre, au lieu de porter l'enfant constamment, d'un bout à l'autre, sur ses épaules.
C'est en ce sens qu'il faut aborder l'étude de la grammaire. Là, peut-être plus qu'ailleurs, les anciennes habitudes ont conservé leur empire, et l'on a peine à s'y dégager des liens tenaces d'une routine séculaire.
Une langue est l'ensemble des mots nécessaires à l'expression de la pensée ; nombreux sont ces mots dans toutes les langues, et dans celle des peuples civilisés et civilisateurs ils sont innombrables. * Mais s'il y a une multitude de mots, il n'y a par contre qu'un petit nombre d'espèces, et ce nombre est invariable. Les mots passent, changent, les espèces restent. C'est à les distinguer, à les définir, que la grammaire s'applique avant tout.
Les mots eux-mêmes si nombreux se combinent en apparence de mille manières ; mais sous la variété infinie de ces combinaisons, il n'y a en réalité qu'un nombre très limité de rapports constants , qui répondent aux lois mêmes de l'esprit humain, et
qu'on appelle des règles, parce qu'ils nous dirigent, même à notre insu. L'étude de ces règles forme la seconde partie de la grammaire. Cette partie s'appelle syntaxe, mot grec qui veut dire arrangement, combinaison.
Je m'attacherai d'abord à la syntaxe, parce que c'est là que la routine règne encore souverainement, tyranniquement ; parce que l'étude de la syntaxe est l'écueil des maîtres et l'effroi des enfants ; parce qu'elle gaspille, et dévore un temps énorme ; parce qu'au lieu d'ouvrir l'esprit, de l'éclairer, et de l'assouplir, elle ne sert bien souvent qu'à le rendre plus étroit, plus raide et plus lourd.
L'étude de la syntaxe doit tendre à un double but : faire comprendre les règles et, autant que possible, les faire trouver.
Parmi les règles, les unes s'expliquent aisément par la nature des idées elles-mêmes et par la nature de leurs rapports parfois évidents, toujours sensibles ; les autres sont d'une explication plus difficile, parce que les rapports qu'elles traduisent sont plus secrets, plus délicats; quelques-unes enfin sont inexplicables, étant nées d'un hasard, d'un caprice; à peine méritent-elles le nom de règles ; ce sont plutôt des irrégularités consacrées par l'usage.
Toutes celles qui sont explicables, qui ont- leurs racines dans la raison même, qui ne font que traduire les rapports permanents des choses ou les rapports logiques des idées entre elles, il faut les