CHAPITRE IV
expliquer ; gardons-nous de laisser croire aux enfants que les règles nombreuses dont on Jeur recommande et commande l'observation, n'ont pas de raison d'être, et ne sont que des habitudes indifférentes, des conventions arbitraires ; ce serait d'abord les détourner d'une recherche féconde en découvertes faciles, «t en utiles surprises ; ce serait de plus imposer à la mémoire seule un fardeau pesant que la réflexion peut sans peine alléger. Comprendre dispense d'apprendre.
Une langue n'est pas l'œuvre d'un homme, d'un écrivain, si grand qu'il puisse être; c'est l'œuvre de tout le monde, c'est l'œuvre de l'esprit humain. Elle en sort comme l'arbre sort de la terre, poussé par une force invisible et toute puissante, ici plus mince et plus pauvre en feuillage, là plus vigoureux et plus opulent en verdure. Mais si les langues sont plus ou moins riches de mots, plus ou moins touffues, toutes elles se nourrissent de la même sève, elles se composent des mêmes éléments, elles obéissent aux mêmes lois.
Dans toutes les langues en effet on retrouve en nombre à peu près égal ce qu'on appelle les parties du discours. Dans toutes on trouve des noms, des adjectifs, des verbes, et par une raison bien simple, c'est que dans tous les pays du monde il y a des êtres animés ou inanimés, que ces êtres ont des qualités, qu'ils passent par certains états, qu'ils agissent ou subissent certaines actions. Ces êtres, il faut bien
les nommer ; ces qualités, il faut bien les faire connaître ; ces états, ces actions, il faut bien les exprimer. Nom, verbe, attribut ; voilà la trinité constitutive des langues, et c'est la nature elle-même qui l'impose. Au-dessous se rangent un certain nombre de parties qu'on pourrait appeler auxiliaires ou secondaires, car elles ne sont pas absolument indispensables à l'expression de la pensée, sous sa forme unique, qui est le jugement. Mais, pour désigner plus sûrement les êtres, pour mieux les distinguer les uns des autres, on a été amené à créer des articles définis ou indéfinis, des adjectifs déterminatifs ou autres ; pour éviter la répétition fastidieuse et encombrante des noms, on a inventé les pronoms ; pour préciser les manières diverses dont s'accomplissent les actions, on a fait des adverbes de tout genre ; pour marquer les rapports des idées et des propositions entre elles, on a imaginé les prépositions et les conjonctions. Comme ces besoins se sont fait partout sentir, puisqu'ils découlent de la nature ellemême, partout ils ont produit les mêmes effets et donné naissance aux mêmes espèces de mots.
Ces réflexions-là sont fort simples ; elles sont à la portée des enfants, et je les crois aussi utiles que faciles à faire, parce qu'elles répondent à l'inévitable pourquoi, au point d'interrogation qui, à propos de toutes choses, se lève dans l'esprit de l'enfant et que parfois la timidité ou la crainte empêchent d'arriver à ses lèvres ; en second lieu, parce qu'elles sont de