CHAPITRE IV 5i
nature à dépouiller la grammaire de cette espèce d'autorité sèche qui la rend déplaisante, et échanger en soumission intelligente l'obéissance passive qu'on exige en son nom.
Ce qui est vrai des parties du discours et de la nécessité qui les a engendrées, ne l'est pas moins de presque tous les éléments et de toutes les formes du langage. Est-elle née d'un caprice, la distinction entre le masculin et le féminin, entre le singulier et le pluriel, entre le positif, le comparatif et le superlatif? N'est-ce pas la nature de l'esprit, d'une part, et des choses, de l'autre, qui nous l'impose ? Si partout les verbes ont des personnes et les mêmes, s'ils ont partout des temps et des modes, c'est qu'une action est nécessairement faite par une ou plusieurs personnes, faite à an certain moment et d'une certaine manière.
Ces considérations sont de nature à faire comprendre aux enfants non seulement qu'il doit y avoir une grammaire générale, mais aussi ce que doit être cette grammaire, c'est-à-dire la partie essentielle et commune à toutes les langues, celle qui tient à l'unité de la race humaine, à l'identité des lois intellectuelles et morales auxquelles elle est soumise, à la ressemblance des conditions physiques ou autres dans lesquelles se développent les individus et les peuples.
Quant aux différences que l'on remarque entre les diverses grammaires, elles représentent ce que les
différences de lieux, de milieu et d'aptitudes viennent ajouter au fonds commun.
Ce que nous venons de dire s'applique dans une large mesure à la syntaxe elle-même. Les éléments de la proposition, les espèces de jugement, les rapports et combinaisons des propositions entre elles, ne sont que des conséquences nécessaires de la nature de l'esprit humain; aussi dans toutes les syntaxes retrouvera-t-on forcément les mêmes formes et les mêmes espèces de propositions, principales, subordonnées, déterminatives, explicatives, parce que l'esprit humain est partout semblable à lui-même, que dans tous ses mouvements, spontanés ou réfléchis, il suit des chemins tracés dont la folie seule peut le faire dévier; parce qu'il y «a un certain nombre de moules préparés par la nature et dont la pensée prend nécessairement la forme. Ces voies, ces moules, ce sont les règles essentielles de la grammaire et de toute grammaire.
Puisque les règles ont une raison d'être, c'est à la recherche de cette raison que le maître doit de bonne heure tourner et exercer l'esprit de l'enfant.
J'ouvre au hasard une grammaire et je lis :
« Tout adjectif s'accorde en genre et en nombre avec le nom auquel il se rapporte. » Ceci est un ordre; l'enfant doit obéir. Mais il obéirait bien mieux, s'il Savait pourquoi on lui commande, ou plutôt, on n'aurait même pas besoin de lui dicter des ordres, il se les donnerait à lui-même. Cependant la gram-
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maire est muette, ou presque toujours, sur ce point. Essayons de la faire parler, ou plutôt de faire parler l'enfant.
Si l'adjectif exprime une qualité coipme dans ces phrases: Paul est bon; Les pierres sont lourdes; comment pourrait-il y avoir désaccord entre le nom et l'adjectif? Est-ce que la bonté ne fait pas partie de Paul? Est-ce que la lourdeur n'est pas inhérente aux pierres? Il serait donc absurde de séparer, dans la langue, ce qui est inséparable dans la nature; le langage serait un contre-sens, s'il brisait les liens qu'il a pour but de faire sentir et voir.
Si l'adjectif est déterminatif, comme dans les phrases que voici : « Ce tableau est vendu; La première reine de France, est Clotilde; » il a pour but évident de désigner une certaine chose, une certaine personne d'une façon plus précise et plus sûre ; ne serait-ce pas aller contre ce but, le nom étant au singulier, de mettre l'adjectif au pluriel ; le nom étant du masculin, de mettre au féminin l'adjectif? Ne serons-nous pas induits en erreur si, au lieu d'indiquer qu'il n'y a qu'une chose, l'adjectif nous dit qu'il y en a plusieurs; si, au lieu de nous apprendre que telle personne est une femme, il nous annonce qu'elle est un homme? Singulier interprète, que celui qui dirait continuellement le contraire de ce qu'il faut dire, et qui ne servirait qu'à tromper l'oreille et les yeux, et par eux l'esprit!
Concluons donc qu'il est impossible que l'adjectif
ne s'accorde pas avec le substantif, et que, pour le savoir, pas n'est besoin d'un effort de mémoire; un pende réflexion suffit.
Bien des règles ne sont pas plus difficiles ou beaucoup plus difficiles à expliquer. Est-ce pour cela qu'on ne les explique pas? Je l'ignore ; ce que je sais, c'est que, si Ton croit ces explications superflues, on se trompe du tout au tout. Ne serviraient-elles qu'à faire prendre l'habitude de la réflexion, ce serait déjà quelque chose.
Mais, me dira-t-on, les exceptions, comment les expliquer, et l'on sait si elles sont nombreuses! Je répondrai que les exceptions ont, elles aussi, leur cause et que cette cause n'est pas toujours impossible à trouver; encore faut-il la chercher. Je prends un exemple dans ce chapitre des adjectifs où le hasard m'a conduit. Voici une exception à la règle des adjectifs :« Les adjectifs numéraux ordinaux s'accordent, les adjectifs numéraux cardinaux sont invariables. » Pourquoi? y a-t-il une raison ? Peut-être. Quand je dis : « Charles est le premier élève de sa classe, » l'adjectif premier indique le rang qui appartient à l'élève, qui en est inséparable; dans ce cas l'adjectif et le nom ne font qu'un, l'accord s'impose. Mais si je dis : « J'ai rencontré sept soldats, » en est-il de même? peut-on dire qu'il y ait là quelque chose qui soit propre aux soldats ? qui soit inhérent aux personnes? Non, le nombre est accidentel, indépendant ; chaque soldat est une partie d'un tout, qui est sept ;