CHAPITRE VI
si évidemment inspirée par le désir d'être utile ; les enfants prendraient un intérêt plus vif à des choses qui les touchent de plus près, et leurs progrès en orthographe seraient d'autant plus sûrs et d'autant plus rapides, que les souvenirs de leurs fautes se trouveraient ainsi liés à des sujets qui les auraient intéressés; enfin les maîtres eux-mêmts seraient amplement payés de leur peine par le plaisir assuré à tous ceux qui réussissent* à imprimer à leur enseignement le cachet de la personnalité ; car on aime d'autant plus sa profession qu'on y met plus de soi-même.
Un des points faibles de l'instruction primaire, c'est la pauvreté, pour ne pas dire la pénurie du vocabulaire qu'enfants et maîtres ont à leur service, et, parcontre, le nombre considérable de mots indispensables dont on ignore ou dont on connaît mal le sens et pas beaucoup mieux l'orthographe. Que si parfois Ton ouvre un livre, il n'est pas rare qu'on y rencontre assez de mots inconnus pour eh rendre la lecture difficile et pénible. Il faut donc s'appliquer, s'ingénier à enrichir ce vocabulaire, à élargir le cercle trop restreint où se meut l'esprit des enfants, leur aplanir les voies qui conduisent dans les, diverses parties du domaine de l'intelligence. *
Même dans les campagnes, l'enfant ne peut plus, ne doit plus vivre de la vie étroite qu'on vivait autrefois. Les temps ne comportent plus cette sorte d'isolement.
La science vient relancer le paysan jusque dans les derniers hameaux et lui poser ses énigmes. Le fil télégraphique y passe, la bruyante locomotive les longe ou les traverse. Le paysan est pris par les yeux, par les oreilles; il entend résonner des mois nouveaux, étrangers ; car, à chacune de ses découvertes, la science introduit dans la langue des termes savants, qu'elle emprunte aux langues mortes ou étrangères. Il faut bien les expliquer, c'est une nécessité à laquelle on ne peut se soustraire. De plus, la politique aussi arrive jusqu'au village ; elle y envoie ses journaux, elle y envoie ses orateurs ; c'est encore une invasion de mots nouveaux, et qui veulent le secours du maître. Bon gré, mal gré il faut se plier aux conditions d'une vie qui se transforme.
Il ne s'agît pas de faire avaler aux enfants tout le dictionnaire de la langue ; ce serait la mer à boire, et on ne boit pas la mer.
Personne, pas même les savants consommés, pas même les auteurs du dictionnaire, ne le possèdent en entier; et plus d'une fois ils en sont réduits à se consulter eux-mêmes. C'est donc un choix à faire parmi les mots les plus indispensables à la vie moderne, et ce triage, personne n'est plus en état de l'opérer que l'instituteur qui constate par lui-même les besoins d'esprit auxquels il doit satisfaire. Pourquoi les enfants ne se composeraient-ils pas à euxmêmes, au jour le jour, sous la direction de leur