DU STYLE FIGURÉ
SOMMAIRE. — Du besoin que nous éprouvons de trouver des comparaisons pour nous soulager et nous faire mieux comprendre. — Exemple tiré de la conversation. — Que la métaphore et le mot figuré sont des comparaisons. — Que les sciences elles-mêmes ne peuvent se passer de la métaphore. — Exemples tirés du vocabulaire de l'arithmétique. — Qu'il importe de s'exercer de bonne heure à remploi des métaphores. — Sur quel fondement repose le langage figuré. — Que le défaut le plus ordinaire du style des instituteurs est la fausseté des métaphores et pourquoi. — Méthode à suivre pour distinguer les bonnes métaphores des mauvaises. — Exemples. — Substitution de termes métaphoriques à des termes abstraits. — Choix entre plusieurs métaphores pour l'expression d'uae même idée.
Nous avons un besoin très vif de figurer, de représenter tout ce qui se meut et s'agite en nous de sentiments et de passions dans le vague et l'ombre de la conscience ; nous en avons le besoin non seulement pour nous soulager, car toute expression d'un sentiment, d'une passion nous procure un véritable soulagement et comme un allégement du poids qui nous oppresse, mais aussi parce
que les images dont nous revêtons nos sentiments en sont une traduction saisissante et facilement saisie. Ce n'est pas la sensibilité seule qui réclame l'aide de l'imagination ; l'intelligence aussi ne saurait s'en passer pour donner une forme sensible à fout ce qui échappe aux sens, pour revêtir d'un corps toutes les idées abstraites, qui sans ce secours échapperaient à l'esprit ou fatigueraient l'attention.
Quelle que soit la chose dont nous avons à parler, nous ne manquons jamais, pour nous.mieux faire comprendre, de chercher autour de nous, ou dans nos souvenirs, quelque autre chose qui .ressemble à celle dont nous parlons, et qui soit connue de notre interlocuteur ; en un mot, nous cherchons une comparaison.
Tant que nous ne l'avons pas trouvée, notre esprit éprouve une sorte d'inquiétude, de malaise ; il nous semble que notre idée reste comme flottante dans le vide, que nous n'avons pas réussi à la faire entrer dans l'esprit des autres. Au contraire, la*
comparaison est-elle trouvée, nous sommes rassurés^ il se produit en nous une sorte de détente et de contentement; notre idée est fixée, elle est traduite, elle: a pris corps.
Ce besoin de comparer, nous l'éprouvons non»
seulement vis-à-vis fies autres, mais aussi vis-à-vis de nous-mêmes; on dirait que nous ne nous sentons en pleine possession de notre pensée, que lorsque nous tenons une image où elle se reflète fidèlement ;.