SUR
l'Enseignement antialcoolique à l'école
donnée le 3 juillet [906, par le R. P. IIigolin, O. F. M., devant V Association des Institutrices catholiques de la Province (section québecqubise) réunies à la salle Loyola, Québec.
J'AI choisi pour sujet de cette conférence "l'Enseignement antialcoolique à l'école." Plusieurs motifs ont déterminé ce choix. D'abord la question de la tempérance est à l'ordre du jour; c'est un sujet d'actualité. Ensuite l'enseignement antialcoolique devra être, dans la lutte engagée contre la boisson, un facteur tout-puissant. Missionnaire de la tempérance, ce sujet devait donc totit naturellement se présenter à mon esprit pour une conférence à des institutrices.
Prkmikre Partie.
Je n'ai pas à vous apprendre que notre pays souffre du mal de l'alcoolisme, qu'on entende par ce mot des mœurs d'intempérance ou les suites funestes qui en sont le châtiment. Il se dépense au Canada, annuellement, pour la boisson, 100 millions de piastres, soit 17 piastres par tète. Ce seul chiffre en dit assez.
Il est temps, grand temps d'enrayer le fléau. Nos évêques ont pris l'initiative d'une vaste croisade qui s'étendra peu à peu dans toute la province de Québec et peut-être au delà. La prédication de la tempérance et l'enrôlement de tous dans la société de la Croix, tels sont les moyens
puissants mis eh œuvre par les évêques. Il en est un
autre non moins efficace — peut-être plus efficace — dont ils veulent égalemenl se servir: l'enseignement antialcoolique
à l'école. Dans le règlement de la société pour les archidiocèses de Québec et de Montréal, l'article 15e décrète que cet enseignement se donnera dans les écoles. La
raison en est frappante et devra déterminer une action prompte et fervente chez toutes les éducatrices. La voici.
La génération actuelle, prise en masse, boit. Les ivrognes sont la grande exception, mais les buveurs sont la presque universalité.
A ces gens nous disons: "La boisson fa.it tort à votre santé, à votre bourse, à votre famille, à votre honneur, à vos affaires, à votre Ame. Cessez donc de boire." Ce n'est pas une parole jetée aux échos du désert, non, et grâces en soient rendues à Dieu qui rend les cœurs dociles à la voix des missionnaires. Mais il faut bien tout de même reconnaître qu'une bonne partie des adultes ne s'enrôlent pas sous la bannière de la tempérance. Et ce sont malheureusement ceux qui auraient le plus besoin de s'abriter sous ce drapeau. Pourquoi cette abstention? c'est que l'habitude de boire est prise et qu'on n'a plus le courage de rompre avec elle. La routine! c'est le grand obstacle qui rend difficile et pénible la présente croisade. Mais ne voyez-vous pas la conclusion et la leçon qui se dégagent de ce fait? c'est la génération future qu'il faut rendre sobre! C'est aux enfants qu'il faut inculquer des habitudes de sobriété et Vhorreur de la boisson. Puisque l'habitude est toute-puissante, pourquoi l'habitude de la sobriété ne le serait-elle pas autant que l'habitude cont ra i r'e ?
"Oui a bu boira!" Dicton aussi vieux que l'ivrognerie, et qui rend sous une forme sentencieuse cette vérité décourageante que l'habitude est une seconde nature, mais d'où l'on peut logiquement tirer cette consolante déduction :
qui >i'd pas bu ne boira pas. In enfant qui jusqu'à l'âge de vingt ans ne trempe pas ses lèvres dans l'infect alcool, ne touchera jamais à ce hideux liquide: c'est nia conviction. L'alcool est très mauvais au goût; les buveurs de profession font eux-mêmes la grimace sur le verre qu'ils ingurgitent. 11 faut se faire violence pour boire de l'alcool quand on n'est pas habitué. Disons-le donc hardimenl : Oui n'a pas bu ('tant jeune ne boira pas étant vieux. L'habitude se prend durant la jeunesse. A vin^'t ans, le jeune homme qui aura pris l'habitude de ne pas faire usage de boissons fortes ne voudra pas se violenter à seule fin de prendre l'habitude contraire. Oui, retenez bien cette parole et faites-en votre maxime encourageante: qui n'a pas bu étant jeune ne boira pas étant vieux.
T'est dire que si les enfants grandissent avec la crainte et l'horreur de la boisson, il y a 95 chances sur 100 que la génération prochaine sera une génération de tempérants, sans qu'il soit besoin d'une nouvelle croisade de prédication, ("est vous, Mesdemoiselles, qui aurez été les missionnaires pacifiques et méritants, par l'éducation antialcoolique que vous aurez donnée dans les écoles.
Sans doute que cette éducation devrait se faire au sein de la famille, et que le fover domestique devrait être la première école. . . . Mais, hélas! vous le savez comme moi, il serait puéril d'v compter. Dans combien de familles l'enfant, au lieu de l'horreur, recevra l'amour de la boisson ! Dans combien d'autres encore, par l'inintelligence ou l'insouciance des parents ou de l'entourage, il ne recevra, en fait de convictions, rien du tout, et sera tout préparé, parce que non aguerri, à subir la tyrannie de l'alcool, lorsqu'il aura dix-huit ou vingt ans.
C'est donc sur vous, institutrices, et sur vous presque uniquement qu'il faut compter pour faire l'éducation antialcoolique des enfants. La mission est grande, la tâche laborieuse, mais combien méritoire et consolante en même
temps! \Toûs travaillerez avec la pefisée que le pays sera
sobre par vous; vous venez peu à peu vos (-lèves prendre la boisson en horreur. Quelle consolation et quelle récompense !
Du reste, à quoi vous servirait de consacrer votre temps et de dépenser votre vie à former l'intelligence et le cœur des enfants qui vous sont confiés, à édifier leur avenir, si vous n'assurez la stabilité de cette formation et leur avenir en leur inspirant l'horreur de la boisson? Celle-ci détruirait sûrement touUce que vous travaillez à édifier, en minant cette intelligence et ce cœur que vous formez avec tant de zèle. Votre temps et vos efforts seraient consumés en pure perte. Tout en cultivant ces jeunes plantes et les arrosant avec soin, vous laisseriez se glisser à la racine, sans l'écraser, ce ver de l'intempérance qui bientôt, sous vos regards, étonnés et attristés, ravagerait cette plante ei la tuerait.