‹ De l'enseignement de notre langueChapitre 14 sur 19 · Acte I, scène vu · texte numérisé non relu

Acte I, scène vu

dant, pour l'époque où il écrivait, dans la connaissance de notre ancienne langue, ne sachant comment se tirer de cette difficulté, avance que lettres « est... masculin au pluriel dans ce solécisme de chancellerie : lettres royaux^. »

Les expressions gTawciwze^se, grand ville, grand place, grand mère, n'ont guère paru moins embarrassantes.

A bout de conjectures, les grammairiens se sont imaginé qu'il y avait dans ces adjectifs un e élidé qu'ils ont remplacé par une apostrophe, dont toutefois il n'ont osé affubler la mère grand du Petit Chaperon rouge.

L'explication de ces prétendues bizarreries est des plus simples.

En latin les adjectifs de la première et de la seconde déclinaison ont une terminaison particulière pour le masculin et une autre pour le féminin : bonus, bona ; et ces deux terminaisons ont persisté en français : bon, bonne.

Généralement, au contraire, ceux de la troisième déclinaison n'ont qu'une seule terminaison pour ie masculin et pour le féminin : regalis, regalis; grandis, grandis. L'ancien français, calqué sur le latin, n'avait aussi qu'une seule terminaison pour ces adjectifs : on disait le palais royal, la maison royal; le grand père, la grand mère.

Lorsque, par analogie, on eut ajouté dans ces adjectifs, ainsi que dans tous les autres, un e

I. Examen critique des Dictionnaires de la langue française. — Paris, Delangle frères, 1829, in-80, p. 248.

muet au féminin, les locutions populaires et celles qui, comme lettres royaux, appartenaient à une langue technique, ne furent point modifiées et conservèrent la trace de l'ancien usage.

Cette curieuse observation n'est point du reste aussi nouvelle qu'on le croit, et nos grammairiens auraient pu en profiter depuis longtemps, car Patru, ce connaisseur si délicat de notre langue, l'avait déjà faite, mais sans y insister, dans ses notes sur les Remarques de Vaugelasi.

En lisant avec soin les ouvrages de ces observateurs attentifs et minutieux, on s'aperçoit qu'ils avaient assez profondément étudié l'histoire de notre langue; mais, comme ils ne s'y étaient pas appliqués particulièrement, on n'a pas employé d'abord le petit nombre de matériaux utiles qu'i's auraient pu fournir, et qui ne nous frappent que depuis qu'on les a retrouvés par une autre voie et mis en lumière dans leur ensemble.

Vaugelas a, beaucoup plus fréquemment qu'on ne serait disposé à le croire, de ces aperçus heureux, au milieu desquels, indifférent en apparence, ou plutôt intimidé par la crainte de paraître pédant, il s'arrête tout à coup, mais qui maintenant ont pris place dans l'histoire de la langue.

I. « Nos ancêtres difoient grani avec un /, tant au féminin qu'au mafculin... ils dirent grand avec un d aufîi bien que grant avec un t, & les joignoient enfemble avec les fubflantifs féminins fans apoftrophe. » Œuvres diverfes de M. Patru, 4* édit. — Paris, N.-P. Armand, M.DCC.XXn, in-40, t. II, p. 584.

DE NOTRE LANGUE.- 5I

La tendance curieuse qui a fait succéder le lendemain à Ven demain et qui pousse encore invinciblement les cuisinières à dire le levier au lieu de l'évier, a été ainsi indiquée par lui avec beaucoup de justesse dans sa remarque intitulée S'il faut dire landy, ou landit :

« Il eft certain qu' hedera, cette feuille tousjours verte s'eft long temps appelléeen François hierre, il ne faut que lire les vieux Autheurs pour en eftre affeuré, & mefmes l'Abbaye d'Hierre s'appelle en Latin hedera; on a donc efté long temps, que l'on difoit Vhierre, pour la hierre, à caufe que Ve, & Va, de l'article mafculin & du féminin fe mangent, comme chacun fçait, deuant la voyelle du mot fuiuant ; mais depuis on en a fait vn feul mot lierre; & alors il a fallu luy donner vn nouvel article, & dire le lierre...

« le fçay qu'il y en a d'autres exemples indubitables en noftre langue, qui ne fe prefentent pas à point nommé, quand on a befoin, mais ie fuis affeuré qu'il y en a. Et cela eft fi familier à la langue Efpagnole, que ce n'eft pas vne merueille fi la noftre en fait autant, car en tous les mots que les Efpagnols ont pris de l'Arabe, qui commencent par al, comme alcoua, alg-ua^il, almohada, alcalde, alcayde, & vne infinité d'autres, quoy que cet al foit l'article Arabe, on n'a pas laiffé d'y adjoufter l'article Efpagnol & de dire, el alcoua, el algua\il, el almohada, &c.i. »

A cette liste de mots arabes introduits dans

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