‹ De l'enseignement de notre langueChapitre 3 sur 19 · A Paris, par Mamert Patiflbn, M.D.LXXIX, in · texte numérisé non relu

A Paris, par Mamert Patiflbn, M.D.LXXIX, in

N serait tenté de croire que, dès qu'on occupa d'étudier notre langue, on s'efforça d'en constituer l'inventaire.

Il n'en est rien : les premiers dictionnaires où elle paraît sont des lexiques français-latins, français-anglais, françaisitaliens, français-espagnols; elle n'y sert que de moyen, d'expédient, pour arriver à la connaissance d'un autre idiome. Ce n'est qu'à la fin du xvii" siècle qu'on voit paraître des dictionnaires purement français : d'abord celui de Richelet en 1680, puis celui de Furetière en 1690, enfin celui de l'Académie en 1694,.

Ces répertoires commodes, qui se sont peu à peu considérablement perfectionnés, rendent aujourd'hui de grands services, non-seulement pour la connaissance des verbes difficiles, du genre des substantifs, et de l'orthographe en vigueur, mais aussi pour l'intelligence plus complète des auteurs français, et parfois même, comme l'excellent ouvrage de M. Littré, pour l'étymologie et l'histoire des mots. Toutefois leur forme alphabétique, qui facilite les recherches et permet de se renseigner sur-le-champ à l'égard d'un terme déjà connu, empêche de faire du vocabulaire une étude raisonnée, et de se l'approprier d'une manière générale.

12 DE LENSEIGNEMENT

Il faut remarquer néanmoins qu'en 1694 l'Académie française « a jugé qu'il feroit agréable & inftrudif de difpofer le Dictionnaire par Racines, c'eft à dire de ranger tous les mots Dérivez & Compofez après les mots Primitifs dont ils defcendent, foit que ces Primitifs foient d'origine purement Françoife, foit qu'ils viennent du Latin ou de quelqu'autre Langue i ».

Cet ordre a plus tard été abandonné sans retour; et c'est à peine si on s'est livré à quelques. essais, pour la plupart assez malheureux, afin de faciliter la connaissance des mots de notre vocabulaire en les rapprochant soit d'après des similitudes de forme 2j soit d'après des analogies de sens^.

1. Préface de : Le Diâionnaire de l'Académie françoife, dédié au Roy. — Paris, Coignard, M.DC.LXXXXIV. 2 vol. in-fol.

2. Abrégé d'un Cours complet de lexicographie, à l'usage des Élèves de la cinquième Classe de l'Ecole polymathique (Abrégé d'un Cours complet de lexicologie, à l'usage des Élèves de la quatrième Classe de l'Ecole polymathique"), par P. R. F. Butet (de la Sarthe) , Directeur de cette École. — Paris, Renouard, 1801, 2 vol. in-8<».

Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française, dans lequel on trouve tous les mots distribués par familles... par Frédéric Charassin, avec la collaboration de Ferdinand François. — Paris, A. Héois, 1842, gr. in-8».

Vocabulaire raisonné des principaux éléments créateurs de la langue française... par F. Poulet Delsalle. — Lille, E. Vanackere (1855), in-80.

3 . Dictionnaire mnémonique universel de la langue française, par Léger Noël. — Boulevard Poissonnière, 14, 1857, in-8» (non terminé).

Dictionnaire idéologique, recueil det mnis. des phrases.

DE NOTRE LANGUE. Ij

L'ouvrage le meilleur, et surtout le plus pratique, que nous possédions en ce genre, est celui qui a pour titre : Études sur la signification des mots, par L.-C. Michel, professeur à l'Ecole municipale Turgot^. Mais, malgré les avantages qu'il présente, il ne résout qu'une partie du problème : il indique les faits sans remonter à leurs causes; et l'excellent enseignement qui y est fort habilement réparti ne repose pas sur la seule base réelle de toute étude de ce genre : l'histoire de notre langue.

On est donc fondé à dire, même après les consciencieuses tentatives dont nous venons de faire mention, que l'étude régulière et méthodique du vocabulaire français n'est jusqu'ici nullement constituée.

des idiolismes et des proverbes de la langue française, classés selon l'ordre des idées, par T. Robertson. — Paris,. Derache, 1859, in-80.

Dicl'ionnaire analogique de la langue française, répertoire complet des mots par les idées et des idées par les mots... par P. Boissiére. — Paris, Larousse, 1862, gr. in-S».

I, Paris, Dezobry, 1858, in-12.

OYONS maintenant comment on étudie en France la grammaire française.

Si quelque chose nous manque pour le faire avec zacchSj ce ne sont point les traités spéciaux.

Je me suis depuis longtemps appliqué à les réunir ; ils sont là, sous mes yeux ; et, bien que j'aie, comme tout amateur, le regret de sentir encore ma collection fort incomplète, ceux que je possède formeraient, à eux seuls, une bibliothèque de raisonnable étendue.

Cette abondance est déjà un mauvais présage.

L'examen, même superficiel, d'une bibliographie médicale fait voir que c'est précisément sur les maladies les plus terribles et les moins connues qu'on a surtout écrit. C'est à peine si la fluxion de poitrine, dont on sait les causes et la marche, et que, la plupart du temps, on soigne avec succès, a fourni le sujet de quelques brochures ; la peste, le choléra, la rage ont enfanté des milliers de volumes.

Cette longue file de grammaires françaises annoncerait-elle que notre ignorance à l'égard de notre langue est incurable?

Croyons encore qu'il n'en est rien.

DE NOTRE LAUGV i

Le plus grand mal vient du point de départ qu'on a cru devoir adopter.

Au XVI* siècle ce fut à qui composerait une grammaire française; mais ces nombreux traités, en apparence si divers et rédigés par des auteurs d'un mérite fort inégal, ont au fond le même défaut originaire qui persiste encore aujourd'hui dans les ouvrages de ce genre : ils sont tous calqués sur la grammaire latine.

Comment aurait-il pu en être autrement?

Quelqu'un s'était-il donné la peine de pénétrer le génie de cette langue jusqu'alors dédaignée, d'en éclaircir les origines, d'en examiner l'histoire?

A cette époque, de telles études étaient à peine tentées, et encore d'une manière tout à fait générale et superficielle, à l'égard des langues classiques elles-mêmes; mais personne n'aurait eu un instant l'idée de s'intéresser de la sorte à la nôtre, et d'ailleurs, l'eût-on fait, que les vagues considérations auxquelles on se fût livré n'auraient jamais pu servir de base à des études élémentaires et pratiques.

Tout ce qu'on savait, c'est que la langue française est fille du latin ; et l'on trouvait fort simple d'appliquer les mêmes préceptes à l'une et à l'autre.

Chose étrange! l'habitude fermait si complètement les yeux aux plus clairvoyants, qu'on n'hésita pas à considérer pendant longtemps comme identiques dans les deux langues jusqu'aux procédés grammaticaux qui les différencient le plus, et qui tiennent au caractère essentiel et fondamental de chacune d'elles.

i6 DE l'enseignement

S'il est en linguistique une division généralement connue et acceptée, c'est assurément celle des langues synthétiques et des langues analytiques.

Les langues synthétiques , comme le latin, tendent à exprimer par des changements de terminaison le rôle des substantifs et leurs rapports avec les mots auxquels ils se rattachent ; au contraire, les langues analytiques, comme le français, expriment le rôle des substantifs par la place même qu'ils occupent dans la phrase, et leurs rapports avec les autres mots à l'aide de prépositions.

Nous disons : Pierre frappe Paul, et nous ne pouvons intervertir l'ordre des deux noms sans changer complètement la nature du fait que la phrase exprime. La seule circonstance qui nous apprend que Pierre est le sujet du verbe frappe, c'est qu'il le précède ; la seule indication que nous avons que Paul en est le complément, c'est qu'il le suit.

En latin il en était tout autrement : on disait Petrus verberat Paulum, donnant au nom une terminaison particulière pour le sujet, une autre pour le complément, de telle sorte que rien n'empêchait qu'on mît le sujet à la place du complément et qu'on dît Paulum verberat Petrus; le rôle du nom, indiqué par sa terminaison, ne faisait de doute pour personne.

C'était encore une terminaison particulière qui exprimait le rapport que nous rendons par la préposition de : liber Pétri, le livre de Pierre; une autre tenait lieu de notre préposition à : do Petro, je donne à Pierre.

Ces différentes terminaisons s'appelaient cas, c'est-à-dire chutes, inflexions ; et l'on nommait déclinaison le tableau des différents cas.

Eh bien, qui croirait que nos premiers grammairiens, traduisant à l'aide de prépositions la déclinaison latine, ont fait une déclinaison française de ce qui était la négation de toute déclinaison, et qu'ils ont identifié les deux langues précisément sur ce point, où elles différent le plus, et où leur génie est complètement opposé?

Béiise est donc plus fondée qu'on ne le croit généralement à s'écrier avec admiration, lorsqu'elle a entendu les deux derniers vers de l'épigramme de Trissotin Sur un caroj/e de couleur Amarante, donné à une Dame de fes Amies :

Ne dy plus qu'il eft Amarante, Dy plùtoft qu'il eft de ma Rente.

« Voilà qui se décline, ma Rente, de ma Rente, à ma Rente ^. »

Cela se déclinait en effet alors, et s'est décliné ainsi jusqu'à la fin du xviii^ siècle.

Restant, dont la grammaire, publiée en 1730, a obtenu un succès fort grand et à beaucoup d'égards légitime, a persisté jusqu'en ses dernières éditions à donner un modèle de la dJclinaison des noms français ; et nos grammaires sont encore aujourd'hui encombrées de paradigmes et de règles, qui n'ont pas plus de raison d'y être, et qui s'y maintiennent

Page 1