Les Femmes fçavanles, acte II, scène vi
Î20 DE l'enseignement
plus ardents qu'éclairés, elle l'outre-passe et l'exagère.
En réalité Vaugelas n'impose presque jamais de règles absolues et se conforme très-fidèlement à ce titre de Remarques qu'il a introduit et qui a été adopté par presque tous les auteurs d'une longue série d'ouvrages, composés à l'imitation du sien, et merveilleusement appropriés à la recherche et à l'examen des moindres particularités de notre langue.
Il a grand soin du reste de le déclarer expressément dès les premières lignes de sa Préface :
« Tant s'en faut que j'entreprenne de me conftituer luge des differens de la langue, que ie ne pretens palTer que pour vn fimple tefmoin, qui depofe ce qu'il a veu & ouï, ou pour vn homme qui auroit fait vn Recueil d'Arrefts qu'il donneroit au public. C'eft pourquoy ce petit Ouurage a pris le nom de Remarques, & ne s'ell pas chargé du frontifpice faftueux de Decijîons , ou de Loix, ou de quelque autre femblable. Car encore que ce foient en effet des Loix d'vn Souuerain qui eft VVfag-e, fi eft-ce qu'outre l'auerfion que i'ay à ces titres ambitieux, j'ay deu efloigner de moy tout foupçon de vouloir eftablir ce que ie ne fais que rapporter. »
Voici donc qui est parfaitement clair : le souverain que Vaugelas nous impose n'est pas la grammaire, mais l'usage. Toute la difficulté consiste à le bien constater. Cette difficulté devient d'autant plus grande que l'auteur est contraint de
nous faire un aveu qui obscurcit un peu les choses :
« Il y a fans doute deux fortes à'VJages, vn bon & vn mauuais. Le mauuais fe forme du plus grand nombre de perfonnes, qui prefque en toutes chofes n'eft pas le meilleur, & le bon au contraire efl compofé non pas de la pluralité, miis de l'élite des voix, & c'eft véritablement celuy que l'on nomme le Maiftre des langues i. »
L'avantage principal de cette doctrine, contre laquelle il y aurait plus d'une objection à présenter, est de faire de chaque lecteur, non un disciple satisfait et confiant, mais un curieux plein de zèle pour la recherche des problèmes grammaticaux encore irrésolus.
Quant aux règles que l'usage avait réellement sanctionnées, elles s'établissaient avec une autorité si inévitable que peu à peu elles soumettaient les plus grands écrivains et s'imposaient aux plus fiers génies.
Nous en avons une preuve curieuse dans le soin que Corneille apporta en 1660 à revoir ses pièces de théâtre, surtout afin de les mettre plus exactement en rapport avec les Remarques de 16^7.
Dans celte même année oii Corneille s'inclinait docilement devant l'autorité de l'usage, constaté avec un scrupule si consciencieux par Vaugelas, tandis que les émules et les disciples de l'habile grammairien poursuivaient et complétaient son œuvre, soit en y introduisant les changements que
Prèfa,
le temps exigeait déjà, soit en l'appuyant d'autorités et d'exemples, soit enfin en l'adaptant aux besoins de l'enseignement élémentaire, on vit paraître un petit livret de 147 pages, imprimé en assez gros caractères, qui, malgré sa modeste apparence, modifia profondément la méthode suivie jusqu'alors pour l'étude de notre langue. Ce livret, c'était la Grammaire générale & raifonnée des solitaires de Port-Royal 1.
Des Remarques de Vaugelas qui procèdent par minutieuses constatations de détail et n'osent aborder aucune des théories sur lesquelles reposent les règles de notre idiome, à cette Grammaire générale, qui, méprisant l'examen des faits particuliers, affiche la prétention ambitieuse, et en tout cas fort prématurée, de proclamer les principes universels des langues, la transition est brusque ; et l'on comprend ia surprise, et, à certains égards, l'admiration avec laquelle un tel ouvrage fut accueilli.
Aujourd'hui une science nouvelle, la linguistique, s'est définitivement constituée, et cependant la grammaire comparée commence à peine, après tant de remarquables travaux, à constater les rapports et les différences qui existent entre les idiomes de même famille, sans oser encore prévoir l'époque où ce monument définitif, la Grammaire générale, pourra, non pas être terminé, mais seulement entrepris avec quelque apparence de maturité et de succès. Il ne reste donc plus