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I. Préface

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exclusivement celui de la Cour, il négligeait fort la Ville et ne s'occupait à aucun degré des provinces.

Lorsque La Mothe le Vayer disait que « le peuple fait valoir les dirions nouvelles, & decredite celles que bon lui femble^ ». il était trèsvivement critique, et Bouhours n'avait pas assez de railleries contre Ménage quand celui-ci, jetant un coup d'œil en arrière afin de mieux déterminer une règle grammaticale, osait parfois s'oublier jusqu'à citer Coquillart.

Bien éloignés de ces étranges dédains, les érudits de nos jours ont étendu la constatation de l'usage à tous les temps, à tous les points du territoire, enfin à tous les langages spéciaux et techniques, tels que la fauconnerie, la vénerie, la marine, l'art militaire, qui, indépendamment de leur emploi particulier, en ont un autre plus général , par les expressions qu'ils fournissent à la langue commune. Tous les genres de documents ont été mis à profit : poëmes, chroniques, traités spéciaux, chartes, patois divers transmis jusqu'à nous par la seule tradition orale ; et, grâce à tant d'efforts convergeant tous vers un même but, on com.nicncc à voir l'histoire de notre langue se dessiner dans son ensemble.

Comme l'histoire des institutions, comme l'histoire littéraire et l'archéologie, celte science nouvelle a son existence propre et concourt à l'ensemble

I. Confidirations fur l'Eloquence françoife de ce temps. Paris, S. Cramoify, M.DC.XXXVIIT, in-So, p. 4;.

de notre histoire nationale, restreinte naguère à la partie militaire et politique ; en outre, ce qui est encore plus important, elle doit fournir, pour l'enseignement de notre langue à tous ses degrés, la méthode infaillible qui, substituant aux explications chimériques les faits évidents et prouvés, fera disparaître les incertitudes et les erreurs accumulées depuis plusieurs siècles.

Nous ne saurions être accusé en tout ceci d'exagération ni d'engouement : nous ne nous passionnons point pour une découverte personnelle, pour un système dont la démonstration n'est point faite. Il s'agit d'une science, parfaitement connue, qui peut être considérée comme une des plus positives et des plus certaines en dehors des sciences dites exactes.

Où gît donc la difficulté ? uniquement à faire passer ces vérités nouvelles du domaine de l'érudition dans l'enseignement journalier.

Là est tout le problème; et, bien que complexe et assez délicat, il est loin d'être insoluble.

Nous allons rechercher d'abord comment ou pourrait rectifier, d'après ces principes nouveaux, l'étude de la grammaire française, qui seule, nous l'avons vu, est à peu près constituée.

Nous examinerons ensuite quel ensemble de faits l'histoire de notre langue apporte à l'étude générale du vocabulaire, et dans quelle mesure cette étude pourrait être introduite dans l'enseignement pratique, oii elle n'existe point.

^' ^^ï^^ ÉNELON a indiqué avec beaucoup de ^ 7v\C^ sagacité les écueils qu'il faut éviter y- ^^Jm '^ans l'enseignement de notre langue : v^ l^^Ot " ^" favant Grammairien, dit-il, court ^"-"'^^^ rifque de compofer une Grammaire trop curieufe & trop remplie de préceptes. Il me femble qu'il faut fe borner à une méthode courte & facile. Ne donnez d'abord que les règles les plus générales; les exceptions viendront peu à peu. Le grand poinci eft de mettre une perfonne le plutôt qu'on peut dans l'application fenfible des règles par un fréquent ufage. Enfuite cette perfonne prend plaifir à remarquer le détail des règles, qu'elle a fuivies d'abord fans y prendre garde *. » Ce plan serait d'autant plus facile à suivre de nos jours qu'en général l'enseignement grammatical pratique comporte deux degrés, représentés par deux livres différents.

L'un, s'adressant aux commençants, contient les éléments de notre langue; l'autre, plus déve-

I. Réflexions fur la grammaire, la rhétorique, la poétique & l'hifioire, ou Mémoire fur les travaux de l'Académie françoife. — Paris, J.-B. Coignard, 1716, in-i8,

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loppé, 8e substitue au premier lorsque celui-ci a été complètement étudié.

Cette marche est bonne, et l'on aurait grand tort d'y rien changer ; mais , si la matière des deux traités est à peu près la même, il importe qu'ils diffèrent par l'étendue et par le mode d'exposition.

Dans le traité élémentaire, où les faits doivent être exposés de la manière la plus simple,, l'explication des termes scientifiques et l'indication de quelques notions succinctes, immédiatement nécessaires , intervertiront parfois l'ordre absolu.

Dans le second ouvrage, au contraire, il est indispensable que les diverses connaissances grammaticales soient rigoureusement disposées selon la théorie de la science.

^ ouT le monde convient qu'il faut que la grammaire destinée aux commençants soit d'abord fort claire, ensuite extrêmement courte.

Elle sera claire, même pour les jeunes intelligences à qui elle s'adresse, s'il ne s'y trouve pas un mot inexpliqué, pas une assertion qui ne soit le développement et la conséquence de ce qui précède.

Elle sera courte, si, bornée au strict nécessaire, elle ne contient que des affirmations et des résultats.

L'étendue du traité élémentaire de Lhomond est suffisante; seulement certains chapitres réclament une place plus considérable, tandis que d'autres sont susceptibles d'être abrégés.

On peut réduire les parties du discours de dix à huit, par la suppression de Varticle et du participe, en ne faisant qu'appliquer au plan de la grammaire les principes fort sages reconnus depuis longtemps par les meilleurs grammairiens.

Jadis ce, cet, était appelé pronom démonstratif; mais on a remarqué ce qu'il y avait d'illogique à considérer comme pronom un mot qui, loin de remplacer le nom, ne marche jamais sans lui. Lorsqu'on eut bien constaté que ce était un mot

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ajouté au nom, on le classa parmi les adjectifs; puis, comme il sert à faire connaître qu'il est question de telle personne ou de tel objet, on lui donna, fort à propos, le nom d'adjectif déterrninatif; et, le retranchant de la liste des pronoms, on le plaça dans le chapitre des adjectifs.

Il faut opérer à l'égard de V article un changement du même genre.

L'article a été longtemps défini : « Un petit mot qui se place devant les substantifs dont il sert à déterminer le genre et le nombre, d

Cette définition prêtait beaucoup à la critique.

Dire que V article est un « petit mot, m ce n'est pas le distinguer, le séparer, c'est au contraire le confondre avec une foule d'autres termes qui sont aussi de petits mots, et dont on n'a jamais eu, à cause de cela, l'idée de faire une partie du discours. D'ailleurs, rendons-leur cette justice, les grammairiens n'eurent pas le courage de se montrer fidèles à leur principe, et de classer, ce qui eût été logique, tous les mots de notre langue d'après leur longueur.

En examinant attentivement la seconde partie de la définition, on ne la trouve pas plus juste que la première. L'article ne sert pas à déterminer le genre et le nombre des mots qu'il accompagne. Le singulier le, la, pourrait à la rigueur faire illusion, mais il en est tout autrement du pluriel. Comment croire que, lorsqu'on dit les hommes, les femmes, ce mot les, qui ne change pas, sert pourtant à indiquer le genre? Et si l'on accepte un instant une pareille définition de l'ar-

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ticle, comment l'appliquer à l'anglais the, qui ne prend aucun signe de nombre ni de genre ?

L'article a donc nécessairement une autre fonction que de faire connaître le genre des noms qu'il accompagne : ce qu'il détermine, c'est l'étendue de leur signification ; par conséquent, il est, comme ce, un véritable adjectif déterminatif. C'est chose reconnue depuis longtemps ; mais, à l'exception de M. Lucien Leclair i, les auteurs de grammaires élémentaires ont eu le tort de ne le point classer parmi les autres adjectifs déterminatifs, et de continuer à en faire une partie du discours.

Le participe mérite moins encore peut-être que l'article d'être considéré comme une des parties du discours - ; en effet les grammairiens le reconnaissent tous comme mode impersonnel du verbe et lui donnent place, à ce titre, dans la conjugaison.

Le pronom exigera, au contraire, un peu plus de développements qu'il n'en reçoit d'ordinaire. Le chapitre qui lui est consacré est enseigné

1. Grammaire de la langue française ramenée aux principes les plus simples. — Paris, BeUn, i86é, in-12, p. 3 et 15.

2. Nous ne parlons ici qu'au point de vue de la langue française, car, selon les principes de la grammaire comparative des langues indo-européennes, le participe et le verbe, tout en s'appliquant à des racines identiques, divergent, dès l'origine, au point de vue de la formation des mots, le verbe étant la racine conjuguée, et le participe étant, au contraire, la première manifestation déclinée de la même racine.

aux enfants avant qu'ils sachent à aucun degré ce que c'est qu'un sujet ou un complément : il, le, lui, leur dit-on, sont des pronoms de la troisième personne; mais on se garde de leur faire comprendre l'usage si différent de ces trois mots.

Qui ne voit que dans cette phrase : « // le lui a dit, n le pronom de la troisième personne est employé successivement d'abord comme sujet, ensuite comme complément direct, enfin comme complément indirect, et qu'il importe de faire connaître ces divers emplois?

Le latin a trois geyires : le tnasculiti, ]t féminin et le neutre; le français n'a conservé que les deux premiers dans les noms et dans les adjectifs, mais dans les pronoms il les a gardés tous les trois : celui-ci, celle-ci, ceci; celui-là, celle-là, cela. Celui-ci, celui-là, remplacent les noms masculins, celle-ci, celle-là, les noms féminins; il n'en est pas de même de ceci, cela, qui ne peuvent remplacer ni le mot homme ni le mot femme, mais qui s'appliquent soit à un objet dont on ignore la nature : qu'est-ce que cela ? soit à quelque chose qu'on veut rappeler : je lui ai dit cela, ceci prouve que.,.

Ceci, cela, ne sont, par conséquent, ni masculins, ni féminins; chacun de ces deux mots n'est ni l'un ni l'autre, il est neutre (neuter) car tel est précisément le sens de cette expression en latin.

Parfois la forme neutre du pronom français se confond avec la forme masculine; mais les sens particuliers aux deux genres n'en restent pas

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moins distincts. Ainsi, dans cette phrase : « je le vois, )î si l'on vient de demander : « Voyez-vous Charles? » /e tient lieu du pronom latin masculin illutn; si, au contraire, « je le vois » répond à une question générale comme : « Voyez-vous ce qu'amènera cette démarche? » le remplace toute une proposition et équivaut, par conséquent, au pronom latin neutre illud.

Cette remarque a déjà été faite par M. Philarète Chasles, qui a formellement proposé d'admettre le neutre dans les pronoms français i.

C'est là une nouveauté légitime tirée de la constitution même de notre langue. Indiquée dans la grammaire élémentaire, et développée dans la grammaire historique, elle fera disparaître plusieurs singularités apparentes.

Avec un tel point de départ on résout sans peine la question si longtemps controversée : une femme, à qui l'on demande si elle est malade, doit-elle répondre : « Je la suis, » ou « je le suis » ?

Il est évident qu'il faut dire je le suis, mais ce pronom le, bien que sa forme se confonde avec celle du pronom masculin, est en réalité neutre et signifie cela, ce que vous ave-{ dit, c'est-à-dire malade.

Si le chapitre du pronom se trouve un peu plus étendu dans notre Grammaire élémentaire que

I. De la grammaire en France, en tête de la Grammaire valionak, par MM. Bescherellc et Litais de Gaux, 4» édition. — P.nris, Simon, 1847, f^r. in-Ro. p. ^.

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dans les ouvrages du même genre, d'autres chapitres sont, par contre, assez notablement abrégés et, en particulier, l'un des plus longs et des plus difficiles, celui du verbe.

Dans les verbes latins les changements de personnes, de temps et de modes de la conjugaison active et de la conjugaison passive sont exprimés par les changements de terminaisons d'un seul et même mot : amo (j'aime), amaveram (j'avais aimé), amor (je suis aimé), etc.

Cependant trois temps du passif, le parfait, le plus-que-parfait et \t futur passé, manquent tant à l'indicatif qu'au subjonctif de formes particulières; on y supplée à l'aide du participe passé et des temps du verbe esse (être) : amatus sum (je fus aimé), amatus sim (que j'aie été aimé), amatus eram (j'avais été aimé), amatus essem (que j'eusse été aimé), amatus ero (j'aurai été aimé).

Cet expédient, tout exceptionnel en latin, a pris une plus grande place dans notre langue, ce qui est la conséquence de son caractère profondément analytique i.

Le verbe passif n'existe pas en français ; l'idée qu'il exprime ne peut être rendue que par des locutions formées d'un participe passé accompagné des divers temps du verbe être : je suis aimé, fêtais aimé, etc.

Quant au verbe actif, bien qu'il renferme un plus grand nombre de temps que le verbe latin

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