I. E’I cantar che nell’ anima si sente
PÉTRARQ.UE.
le monde avec réserve, avec modestie, doivent préférer, lorsqu’elles s’y font entendre, que ce soit, pour ainsi dire, d’une manière improvisée. Jouer par cœur n’affiche aucune prétention. En effet, quoi de plus simple et de plus naturel, dans une réunion intime, qu’une jeune fille se mettant au piano pour être agréable aux personnes qui l’en ont priée? Si le succès ne répond pas à l’attente générale, n’a-t-elle pas alors l’excuse bien légitime d’avoir été prise au dépourvu? Apporter de la musique trahit, au contraire, le projet de se faire entendre. Dans ce cas-là évidemment on s’est préparé, et l’auditoire, sans manquer à l’indulgence, a peut-être le droit de se montrer plus exigeant. Mille préparatifs donnent, en outre, à cette exhibition d’un talent naissant une importance que rien ne justifie. Le cahier de musique, égaré la plupart du temps sans qu’on sache pourquoi, ni comment, finit par être retrouvé. Il faut maintenant le dérouler, le préparer sur le pupitre, presque toujours éclairé d’une manière insuffisante. Que d’incidents, plus ou moins ridi-
cules, occasionnés trop souvent par ce malheureux cahier! Il est difficile, on ne l’ignore pas, de tourner soi-même le feuillet.. Il faut donc avoir recours à l’obligeance d’une personne qüi souvent n’a jamais su lire une noté de musique et, souvent aussi, par un sentiment de puérile vanité, n’a pas le courage d’avouer son ignorance. Cette personne s’installe près du piano. Elle gêne et paralyse tous vos mouvements ; se presse trop ou. ne se presse pas assez; tantôt ne tourne pas, tantôt tourne deux feuillets à la fois. En cherchant à réparer sa maladresse, elle devient plus rrialadroite encore... et le cahier tombe. Quel trouble alors, quelle confusion, quelle déroute! Tant bien que mal on rétablit le cahier sur le pupitre, mais il est en désordre; une page s’en détache et s’envole au milieu du salon; chacun se précipite sur cette malheureuse page, insaisissable comme la feuille qu’emporte le vent... On a ri : tout est perdu.
Rentrons dans le côté sérieux de la question. On ne saurait le nier : par l’exercice de la mémoire le sentiment se développe, l’esprit s’éclaire.
l’intelligence s’élargit et s’élève. Dans les études étrangères à l’art musical, n’exerce-t-on pas constamment cette précieuse faculté? Suit-on une autre voie dans les écoles universitaires? Les élèves brillants de nos lycées n’en sortent-ils pas imprégnés des chefs-d’œuvre de la littérature ancienne et moderne? Pourquoi, dans l’enseignement d’un art, négliger ce qui, ailleurs, est utile et fécond? Toutes les bonnes méthodes ont entre elles une analogie. Prenons donc dans celles dont nous apprécions chaque jour les fertiles résultats, tout ce qui est appliquable à l’éducation de nos élèves. Cherchons sans cesse à les instruire, à leur inspirer le goût d!une saine érudition. Par cette marche intelligente, les œuvres des grands maîtres, les plus belles productions de Mozart , de Chopin ou de Beethoven seront bientôt et fidèlement empreintes dans leur souvenir, de même que chez certaines personnes, à l’esprit orné, la mémoire conserve avec amour telle ode d’Horace, telle fable de La Fontaine, tel fragment de Shakespeare, de Molière, du Tasse ou de Victor Hugo.
Un professeur peut-il, sans inconvénient, abandonner rétude du piano?
Cette question est bien plus grave qu’on ne le pense généralement; et, faute de se la poser d’une manière sérieuse, nombre de jeunes artistes s’égarent dans leur route et compromettent souvent leur avenir.
Un professeur peut-il, sans inconvénient, renoncer à l’étude du piano? Je n’hésite pas à répondre NON d’une manière absolue. Trop d’incertitudes, d’inconvénients, de dangers même, résultent de l’abandon de la partie pratique de l’art pour ne pas les signaler aux jeunes profes-
seurs qui, incertains dans leurs projets, irrésolus dans leur manière de voir, laissent souvent aux circonstances, à leur entourage, à une certaine lassitude, à mille choses enfin le soin de résoudre une question dont la solution est si importante.
Prenons des exemples. Réussirez-vous à faire apprécier à l’élève les ressources si multiples de la sonorité, l’effet divers des timbres, le caractère de l’accentuation, la variété des nuances si vousmême n’êtes habile à joindre l’exemple au précepte? Ferez-vous bien comprendre tant de choses où la démonstration souvent reste impuissante, et que l’élève, heureusement doué, saisit si promptement par la simple audition? Trouverez-vous enfin, pour lui aplanir les difficultés si arides du mécanisme, ces mille moyens qu’on ne découvre qu’en pratiquant soi-même? Sans aucun doute l’élève déjà avancé, aidé de sa propre intelligence, arrivera peu à peu à se créer des procédés à son usage; mais que d’hésitations, que de temps perdu avant d’obtenir ce que l’expérience eût pu lui révéler par un mot.
Dans le domaine du style l’importance d’une direction pratique se fera sentir plus vivement encore; car les qualités précieuses qui relèvent du sentiment, de l’intelligence artistique, ne s’expliquent pas, ne se démontrent pas, mais se communiquent par l’exemple et se développent par l’imitation. Il n’est pas question, rappelonsle bien, d’un artiste formé qui, ayant sans cesse le même modèle sous les yeux, pourrait perdre peu à peu son individualité et finir par se ranger sous la loi d’une imitation servile. Il s’agit au contraire de l’enfant, de l’élève, auquel on doit dire, non-seulement ce qu’il ^ faut éviter, mais plus encore ce qu’il faut faire. Ici, personne ne le contestera, l’exemple est un auxiliaire que rien ne remplace.
En toutes circonstances, on le voit, c’est un avantage inappréciable de pouvoir Joindre la pratique à la théorie. Dans ces conditions-là se trouve le principe d’un enseignement complet, précis, sans défaillance et sans crainte.
Je dis sans crainte parce que chez le maître
qui se sent vulnérable d’un certain côté, il y a toujours une inquiétude secrète dont il ne saurait s’affranchir. Prenons pour exemple une circonstance insignifiante en apparence, mais qui, se renouvelant tous les jours dans l’enseignement, acquiert, par cette raison même, une importance réelle.
Que deviendra l’exécutant inhabile (et l’on sait que le mécanisme se perd extrêmement vite par le manque d’étude) le jour où il sera prié par l’élève de jouer le morceau qui fait l'objet de sa leçon? Refusera-t-il en alléguant son insuffisance? — Cet aveu porterait une profonde atteinte à ce prestige si nécessaire à l’autorité du maître. S’excusera-t-il par d’ingénieux dét.jurs sans avouer son incapacité? — Ces petits expédients peuvent en effet réussir une fois, plusieurs fois même, mais si l’élève soupçonne un jour le véritable motif du refus, il s’étudiera, n’en doutez pas, à faire naître une occasion où il ne sera plus possible de reculer. L’épreuve, on le voit, n’est donc que retardée. Reste à jouer le morceau comme
peut le faire un musicien habile, ayant beaucoup travaillé, mais ne travaillant plus. De nouveaux dangers se présentent.
Si votre exécution est insuffisante, ne vous exposez-vous pas à déchoir considérablement dans l’opinion de votre élève? Trouvera-t-il en vous cette irréprochable égalité , cette finesse , cette précision, ces mille choses, en un mot, que vous lui prêchez sans cesse? Dans son inexpérience, il ne tiendra nul compte des qualités, plus solides que brillantes, qui font toute votre force; il admettra difficilement que le manque de travail ait pu amoindrir votre talent, et ne verra dans votre exécution actuelle rien qui lui semble justifier la réputation dont vous jouissez. D’ailleurs le bruit de cette réputation ne vous précède pas toujours. (Quelquefois des circonstances fortuites amènent auprès de vous des personnes qui, n’ayant pu apprécier encore le mérite du professeur, s’en forment une opinion basée sur le talent seul du virtuose. Les étrangers, par exemple, qui ne résident que peu de temps en France, ne peuvent
avoir une autre manière d’établir leur jugement ; et^ pour beaucoup d’entre eux, le maître qui exécute aura toujours la préférence. Les Anglais,, particulièrement, n’admettent pas, dans leur bon sens pratique, que l’on puisse bien enseigner une chose si l’on est inhabile à la faire soi-même et, à leurs yeux, le professeur qui ne met jamais les mains sur le piano sera toujours un peu suspect. Dans cette situation, prenez les devants, afin d’inspirer une plus entière confiance, et n’attendez pas, pour vous faire entendre, une invitation qu’un sentiment de dignité personnelle vous défendrait d’accepter -, car , il ne faut pas s’y tromper , cette invitation vous serait adressée dans la seule pensée d’éclaircir un doute blessant pour votre amour-propre d’artiste.
Un dernier mot sur la situation d’un professeur qui, n’ayant que peu de temps à consacrer à son instrument , désire, par cela même, l’employer de la manière la plus fructueuse. Ici on ne peut donner que des conseils généraux, en laissant à chacun le soin de décider ce qui lui est applicable.
Si vous vous destinez à jouer en public ; si vous désirez vous poser en artiste exécutant, que le mécanisme soit le principal objet de vos «tudes. '^oyez pianiste avant tout. Si, au contraire, votre ambition ne se dirige pas de ce côté, si vous ne poursuivez vos études musicales qu’au point de vue de l’enseignement; sans négliger le côté toujours si important du mécanisme, appliquez-vous à devenir musicien de plus en plus. Sachez lire d’une manière irréprochable, et que les œuvres des grands maîtres vous soient familières. Instruisez-vous ; nourrissez votre esprit avec de bonnes et saines lectures; étendez vos connaissances dans toutes les questions relatives à votre art; et que l’élève, s’il vous consulte, ne trouve jamais une hésitation dans vos réponses ni une erreur dans vos jugements.
Des qualités accessoires du professeur. — De ses rapports avec l’entourage des élèves.
Jusqu’à présent nous avons étudié tout ce qui se rattache directement au professorat. Examinons maintenant certains détails qui, bien qu’accessoires, ont cependant une grande importance dans la carrière si difficile de l’enseignement.
Certains professeurs, gens de talent d’ailleurs, se plaignent amèrement du peu d’extension de leur clientèle. Ils se lamentent en voyant le nombre de leurs élèves se restreindre au lieu de s’augmenter ; et , ne s’expliquant pas la raison de cet insuccès, ils accusent le sort et s’en pren-
nent à leur rnalencontreuse destinée. Cette phrase vulgaire : Je n'ai pas de chance, que de fois n’at-elle pas été prononcée! En général, on rejette beaucoup trop sur les hasards de la vie tel événement contraire ou telle situation fâcheuse qu’il eût été souvent très-facile d’éviter.
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures On pense en être quitte en accusant son sort;
Bref, la fortune a toujours tort
En effet, que ces professeurs fassent -un retour sur eux-mêmes; qu’ils sondent leur conscience, qu’ils examinent sévèrement leur conduite. Ontils toujours apporté dans le cours de leur enseignement cette énergie, cette persévérance, ce zèle infatigable sans lequel il n’est pas de succès possible? Pour eux, l’exactitude est-elle un devoir, la patience une vertu ? Certes ces qualités secondaires ne remplacent pas le talent; mais elles le complètent, le fortifient, et donnent au maître