SCIENCE ET MORALE
Morale religieuse et science, telle doit être la devise de toute personne chargée de l'éducation de la jeunesse. Si au prêtre seul appartient l'enseignement de la religion, tout maître quelconque , ecclésiastique ou laïque, a pour mission non-seulement de faire acquérir à ses élèves l'instruction littéraire et scientifique qui leur est nécessaire, mais aussi de saisir toutes les occasions propres à les éclairer sur les devoirs moraux qu'ils ont à remplir dans la société.
Personne ne contestera la vérité de cette assertion, je le sais ; mais admet-on toutes les conséquences qui découlent de ce principe ? J'abandonne la réponse à ceux qui accusent de prétentions étranges et exorbitantes les pères de famille qui se croient en droit de réclamer certaines garanties de la part des maîtres auxquels ils veulent confier l'éducation de leurs enfants.
Quoi qu'il en soit, je n'ai nullement l'intention d'en-
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gager une discussion qui dans les circonstances actuelles semblerait avoir une couleur politique. C'est, comme on va en juger, sous un point de vue tout ditférent que j'envisage en ce moment la double obligation qui est imposée aux maîtres.
J'ai souvent entendu regretter que l'instruction de la jeunesse catholique dans les collèges repose, en grande partie du moins, sur 1 étude des productions de lautiquité païenne. Ces regrets sont fondés sans doute, et l'on ne peut que louer le sentiment qui les fait naitre , en présence de ces compositions dans lesquelles les anciens se sont plu à dépeindre sous des couleurs séduisantes un vice que je ne nommerai point. Cependant, abstraction faite de ces tableaux, dont un maître prudent se gardera bien de souiller les regards de ses élèves, on me permettra de regretter à mon tour qu'il se rencontre des hommes qui ne savent pas faire tourner au profit de l'instruction morale et religieuse de la jeunesse l'étude des auteurs païens.
J'oserai même dire, au risque de paraître avancer un paradoxe, que l'étude d'une composition païenne doit nécessairement faire comprendre aux jeunes gens le bonheur qu'ils ont d'être éclairés des lumières du christianisme et les porter à la pratique de toutes lés vertus.
Je ne parle pas des actes nombreux d'héroïsme , de dévouement, d'amour de la patrie, de justice, de modération, de respect pour la Divinité que ces compositions nous offrent k chaque page, et dont il est si aisé de saisir les rapports avec les vertus chrétiennes, je dis qu'en voyant ce qu'il y a de vicieux dans la conduite de tel personnage ancien, en découvrant ce qu'il y a de répréhensible aux yeux de la morale chrétienne, lelève
devra nécessairement se rendre compte à lui-même de ce que les mœurs païennes présentent de défectueux, et en même temps il sentira tout ce qu'il y a de beau et de grand dans Thomme qui agit sous Tintluence des doctrines du christianisme. Le maître manquerait gravement à son devoir, s'il négligeait de mettre l'élève dans la nécessité de faire ces sortes de rapprochements. Mais, dira-t-on, n'est-il pas dangereux pour la jeunesse de connaître les aberrations et les égarements dans lesquels sont tombés les hommes qui appartiennent au paganisme ? Oui, il y aurait danger , j'en conviens, s'il s'agissait de productions, malheureusement si répandues de nos jours, dans lesquelles le talent se prostitue, où le crime est en honneur, la vertu vouée au ridicule, l'immoralité embellie de tous les charmes du style. Mais telles ne sont pas les œuvres littéraires de l'antiquité. Dès lors quel danger y aurait-il à étudier l'homme tel qu'il se montre à nos yeux au milieu du paganisme i Le cœur de l'homme, nous le savons, est le même dans tous les temps, le même partout, le même en tout \ Pour nous, si nous négligeons de nous éclairer du flambeau de la foi, si nous cessons de puiser de nouvelles forces aux sources intarissables que le catholicisme reij ferme dans son sein, nous rentrons
' lIxvTa t' ùvâpwTîwv ï(ja, dit Euripide , Hercul. Fur. v. 633, à propos de la sollicitude paternelle qui descend jusqu'aux moindres détails et qui se retrouve dans le cœur do tons les hommes, à quelque condition qu'ils appartiennent
En ce moment même, que nous crient nos missionnaires du fond de rOcéanie ? le soleil, dit le P. RouUeaux, fait en vingt-quatre heures le tour du globe et partout il trouve les hommes avec le même cai'actère et les mêmes inclinations.
dans le paganisme ^ Je me trompe ; si nous étouffons cette lumière que les païens n'apercevaient point, l'aveuglement dans lequel nous tombons est à la fois plus profond et plus coupable que le leur.
Apprenons donc à être meilleurs en étudiant les œuvres littéraires du paganisme ; rougissons d y trouver des actions vertueuses que nous n'avons pas le courage d'imiter. Mais surtout exerçons-nous à maîtriser nos passions en voyant les désordres , les ravages qu'elles causent dans le cœur humain , lorsqu'il est abandonné à lui-même, lorsqu'il est réduit à sa propre faiblesse.
Quelques exemples indiqueront d'une manière plus précise quel parti l'on peut tirer, sous le rapport moral, de l'étude de la littérature ancienne. J'emprunterai ces exemples aux auteurs grecs qui font l'objet de mes cours pendant cette année académique.
Si l'étude de quelques Odes de Pinclare nous a révélé un poète éminemment religieux , t Hercule furieux cV Euripide nous a fourni des exemples nombreux des faiblesses du cœur humain. Je me bornerai à en citer deux.
Y La vengeance. Hercule ne revenait pas des enfers. Lycus, à la faveur d'une sédition, s'empare du trône de Thèbes et met à mort le roi Créon et ses fils. Pour affermir sa domination, il forme le projet de faire mourir les enfants d'Hercule, son père Amphitryon et son épouse Mégare, tille de Créon. Hercule revient ; il apprend ce qui s'est passé en son absence. Sauver sa
' La racine des mœurs païennes subsiste toujours dans le cœur de riiomme, disait naguère un célèbre orateur chrétien.
famille, renverser rusiirpateur, rëlablir Tordre à Thébes, voilà sans doute les actes de justice qu'on est en droit d'attendre du héros ; mais son cœur sera-t-il satisfait ? Lui suffira-t-il, comme au chrétien, de mettre son ennemi dans l'impossibilité de nuire ? Non, à ce cœur exaspéré il faut la vengeance. J'irai, dit Hercule, je renverserai la demeure du nouveau roi ; je couperai sa tête i^npie et je la jetterai en pâture aux chiens , etc. Que fera-t-il des Thébains qui ont oublié ses bienfaits ? Je remplirai, poursuit-il , VIsmène de cadavres et les eaux limpides de Dircé seront ensanglantées.
Ce n'est pas tout ; Amphitryon et les vieillards thébains qui composent le chœur partagent les sentiments dont Hercule est animé. Aussi, lorsque Lycus est entré dans le palais d'Hercule, où, croyant trouver des victimes, il va lui-même recevoir la mort, Amphitryon se livre à des transports de vengeance qui, au point de vue chrétien, je dirai même au point de vue de l'humanité, ne peuvent manquer de lui ôter de l'intérêt. J'irai, dit-il, afin que je le voie tomber mort ; car un ennemi 7nou7xint et recevant le châti7nent de ses forfaits cause du plaisir.
2^ Le blasphème. Il n'est pas de vice qui répugne davantage aux sentiments d'un vrai chrétien, il n'est pas de crime, peut-on dire, qui lui inspire plus d'horreur. Et cependant il n'en est guère qui soit plus répandu dans le paganisme, où nous le voyons se manifester à tous les degrés, depuis la simple plainte jusqu'à l'insulte la plus révoltante. Que dis-je l ce vice, aussi hideux qu'il est insensé, ne se reproduit-il pas fréquemment au milieu de la société chrétienne, lorsque les passions ne sont plus retenues par le frein de la religion ? Quel
maitre donc ne trouvera pas une source abondante d'instruction pour ses élèves en étudiant avec eux ces paroles sortant de la bouche d'Amphitryon : 0 Jupiter, s'écrie-t-il, cest en vcmi que nous C appelions le père de mon fils l... Moi, qui ne suis quun mortel, je te surpasse en vertu, toi qui es un grand Dieu. Car je nai pas trayà les enfants d' Hercide .. . Toi, tu ne sais pas sauver tes amis. Tu es un Dieu inhabile, ou tu nés pjas juste.
S'il pouvait rester encore quelque doute , quelque scrupule dans lesprit de ces personnes qui, comme je le disais, regrettent de voir des ouvrages païens entre les mains de la jeunesse ,"~j'en appellerais à l'autorité imposante d'un des plus grands docteurs de l'Église. Saint Basile a composé un discours , qu'il adresse aux jeunes gens, sur la manière de lire avec fruit les auteurs profanes. Je m'étais proposé de citer ici quelques passages de ce discours ; mais il mérite d'être lu et d'être étudié en entier. On y apprendra quelle utilité morale trouve dans l'étude des lettres profanes un Père de l'Eglise qui, dès son début, se plaçant au point de vue de la sévérité évangélique, déclare que la vie présente n'est rien en soi et que toutes nos actions n'ont de prix que comme préparation à la vie future.
Sans doute la pensée qui domine dans cette exhortation toute paternelle est d'engager les jeunes gens à orner leur vie de vertus dignes du chrétien ; mais l'étude éclairée des auteurs profanes y est spécialement indiquée comme un des moyens les plus propres à leur faire atteindre ce but. Le Saint Docteur exhorte expressément ses jeunes disciples à s'appliquer avec zèle à l'étude des productions de l'antiquité païenne ; en même
temps il les prémunit contre les dangers que cette étude pourrait leur offrir et il leur montre les moyens d'en retirer des fruits abondants.
SaintGrogoire de Nazianze, dans l'oraison funèbre de Saint Basile, fait voir qu'il partageait entièrement les vues de son illustre ami. Il va même plus loin, puisqu'il combat ouvertement les chrétiens qui repoussaient l'érudition profane comme insidieuse, dangereuse et propre à éloigner de la Divinité. Il critique surtout ceux qui n'attaquaient, selon lui, cette érudition, que pour mas- ({uer leur propre ignorance.
Mais qu'était il besoin d'invoquer le témoignage des SS. Pères, lorsqu'il eût suffi de rappeler que dans les temps modernes un prélat , distingué par ses vertus autant que par ses talents, n'a pas craint d'emprunter aux poètes païens les matériaux nécessaires pour élever à l'éducation d'un prince destiné à devenir le roi trèschrétien un monument auquel l'immortalité est acquise et qui assigne à son auteur une place si honorable à côté de ses modèles en littérature ?
J'ai parlé dans ce qui précède du devoir des maîtres envers leurs élèves sous le rapport de la morale religieuse. Je voudrais dire en outre combien il me paraît important de s'occuper aussi dans les collèges de ce que l'on est convenu d'appeler qualités ou vertus sociales. Que l'on ne croie cependant pas que je demande d'introduire dans l'enseignement moyen un cours particulier de civilité. Je désirerais seulement que les jeunes gens fussent mis à même de bien comprendre la relation intime qui existe entre ce qu'on nomme civilité et la vertu proprement dite. Je voudrais les voir pratiquer à chaque instant cette amabilité et cette politesse qui font
le charme de la société, et prouver par leur conduite que ces qualités ne sont pas des dehors trompeurs, mais au contraire le reflet de la vertu, le parfum qui s'en exhale et qui se répand sur tout ce qui nous entoure.
Je n'insisterai pas sur ce point ; il me suffit de l'avoir rappelé à l'attention des maîtres. S'ils me le permettaient, je soumettrais, en terminant, à leurs méditations ces paroles d'un homme qui a consacré toute sa vie à l'enseignement : Être aimable avec ses i7ifé rieurs , en gardant sa supériorité, ce problème contient toutes les difficultés de Xart de se conduire. J'ajouterais cet autre passage, qui concerne plus spécialement les élèves : Un effet important de cet exercice (de politesse et d'amabilité) est la bienveillance quil nous concilie de la part de ceux qui sont V objet de nos attentions j^r^évenantes et délicates. De plus, il 7îous prépare à l'empire ■ sur nous-mêmes ; il ny a rien dont ne soit capable un ho7nme qui sait se maîtriser assez pour être toujours poli.