COMMENT ON PEUT PARVENIR A SE FAIRE UNE BONNE METHODE
Dans un opuscule contenant des réflexions sur Venseigne77ient moyen ^ j'ai dit que, malgré le grand nombre d'ouvrages qui depuis les temps anciens jusqu'à nos jours ont traité de la manière d'enseigner , on était encore à se demander quelle est la bonne méthode. A la suite de cette assertion j'ai signalé ce qui, cà mon avis, rend difficile l'introduction d'une méthode satisfaisante et uniforme dans tous les établissements d'instruction moyenne et j'ai indiqué de quelle manière il me paraissait possible d'obtenir ce résultat.
Cependant, n'ayant fait alors qu'effleurer la matière, j'ai cru qu'il ne serait pas inutile de revenir sur un
' Louvain, 1842.
point aussi important et d'entrer dans quelques développements à ce sujet.
Comment faut-il procéder pour parvenir à se tracer une bonne méthode d'enseignement, voilà la question que je me suis posée.
Pour la résoudre, il m'a paru convenable de la généraliser, et je me suis demandé de quelle manière il faut que nous procédions lorsque nous voulons nous mettre à même d'acquérir une science quelconque.
Avant tout, que l'on veuille bien remarquer que je ne parle pas ici de la science en général. Il y a, à notre époque, je le sais \ une tendance à donner à la science un caractère d'universalité 4- cependant, si l'on consulte l'expérience, elle atteste hautement que, si l'homme est grand parce qu'il a été créé à Timage de Dieu , s'il est même impossible de tixer les limites de son intelligence, il est néanmoins vrai de dire que la raison humaine, quelque noble, quelque puissante qu'elle soit, est réellement finie et bornée. Que l'on suive, en effet , dans
* a II n'y a plus de science particulière, s'écrie Balmès (dans son u ouvrage intitulé : Le protestantisme comparé au catholicisme, i. III, « p. 82, édition de Louvain), il n'y en a qu'une générale, qui les embrasse a toutrs, qui renferme dans son cercle immense toutes les branches « des connaissances et, par conséquent, oblige le commun des esprits « à se contenter de notions vagues, trop malheureusement propres à « simuler l'abstraction et l'universalité. Jamais les connaissances ne u se sont généralisées comme aujourd'hui et jamais il ne fut plus « difficile de mériter le nom de savant. L'état actuel de la science « réclame dans celui qui aspire à la posséder une laborieuse activité « pour acquérir l'érudition, une réflexion profonde pour la mettre en « ordre et la digérer, un coup d'œil vaste et pénétrant pour la sim- « plifîer et la centraliseï-, une haute compréhension pour s'élever « dans les régions où la science à établi son siège. Combien y a-t-il « d'hommes qui réunissent ces qualités? »
toute sa carrière l'homme que l'on pourrait ajuste titre décorer du nom de savant, et Ion reconnaîtra aisément que sa vie entière se consume à étudier, à approfondir, à faire avancer la science de la spécialité qu'il s'est choisie.
Cette distinction étant établie, examinons par quelle voie et au moyen de quelles précautions le savant, ou plutôt l'homme qui veut le devenir, parviendra le plus sûrement à posséder une science particulière.
Dès le début de ses études et de ses recherches scientifiques, comprenant que l'esprit humain est impuissant à embrasser l'ensemble des rapports infiniment variés qui s'entrelacent aussi bien dans le monde moral que dans le monde physique, il sent le besoin d'avoir recours à ceux qui l'ont précédé dans la carrière qu'il entreprend de parcourir. Les regardant comme des guides indispensables pour éclairer sa marche, il s'attache à leurs pas, il s'efforce de suivre leurs mouvements jusqu'au point où ils sont arrivés avant lui dans la science qui fait l'objet de sa prédilection.
Mais quel pénible labeur il s'impose ! Les écrits nombreux qu'il prend à tâche de compulser lui présenteront peut-être mille systèmes qui se croisent, se heurtent, s'entre-détruisent, des vues nouvelles ajoutées ou substituées à des vues anciennes, des modifications successives , des découvertes , des perfectionnements sans fin, et assez souvent (faut-il le dire ?) des ruines amoncelées sur des ruines.
Tel est, en efi*et, l'ouvrage des hommes ; quoi qu'ils fassent, leurs oeuvres portent toujours le sceau de l'imperfection.
Que fera donc le savant qui, une fois engagé dans un
pareil dédale, s'obstinera à chercher une issue ? Quelle marche suivra-t-il au milieu d'une confusion , d'un désordre si peu propre à assurer les véritables progrès de la science ? Il devra d'abord, croyons-nous, faire la part de ce qu'il y a d'exclusif dans chacun des systèmes qui se déroulent à ses yeux. Il est rare, en effet , qu'un écrivain qui poursuit une idée qu'il a conçue et de l'importance de laquelle il est entièrement convaincu n'aille pas trop loin dans l'application de cette idée ou dans le développement d'un plan auquel elle sert de base. « On sait ce qu'est un système conçu à l'avance, « dit l'écrivain que j'ai déjà cité \ un système qui sert « comme de moule à un ouvrage. Véritable lit de Pro- « custe des idées et des faits , bon gré mal gré , tout « doit s'accommoder au système ; ce qui dépasse est « retranché, ce qui manque est ajouté. »
Il est donc nécessaire de se mettre en garde contre l'exagération dans laquelle les auteurs de systèmes peuvent tomber ; il faut constamment écouter la voix de la prudence qui nous défend d'adopter légèrement les vues que les écrivains même le mieux intentionnés livrent au public, parce que ces écrivains , malgré la sincérité de leurs convictions, peuvent se tromper. Tel principe sur lequel ils s'appuient n'est peut-être pas suffisamment démontré. Tel progrès qui leur sourit n'est pas toujours en réalité une véritable amélioration. Avant de proclamer une découverte comme acquise à la science, il faudrait tenter ou renouveler des expériences et songer que le temps est un élément indispensable de tout développement complet, de toute œuvre durable.
' Balniés, ouv. c. t. 11, p. 40.
Et ces précautions que le simple bon sens nous engage à prendre , cette circonspection avec laquelle nous devons accueillir toute production quelconque, pourquoi seraient-elles vues de mauvais œil par ceux-là même qui ont mis ces productions au jour? Que dis-je? En soumettant au jugement et à l'appréciation publique le fruit de leurs méditations et de leurs recherches , ils ont dû désirer que l'on usât de quelque réserve à leur égard. Si leurs vues sont bonnes, ils peuvent nourrir l'espoir de voir tôt ou tard la réalisation de leurs idées, dès qu'elles auront été sanctionnées par le temps. Si, comme il arrive parfois, l'utilité de leurs travaux est injustement contestée ou méconnue, il leur restera du moins la pensée consolante d'avoir rempli un devoir ; leur courage se soutiendra en répétant cette maxime : « Proposons ce qui est utile, advienne que pourra ; des « semences fécondes jetées au vent trouvent toujours « quelque coin de terre pour y fructifier. »
Ce coin de terre sera l'esprit de celui qui étudie sérieusement , sincèrement et avec un vrai désir de s'instruire à 1 école de ses devanciers. Car ce n'est pas assez de se tenir en garde contre l'exagération d'un système proposé et de n'accueillir qu'avec réserve les vues dont nous examinons les développements , il faut aussi, de son côté , savoir se défier de soi-même au même point de vue où l'on se défie de l'écrivain qu'on étudie. N'est-il pas vrai que le plus grand obstacle qui arrête les véritables progrès d'une science, c'est qu'en général nous ne sommes que trop enclins à n'exécuter que ce qui vient de nous-mêmes et que nous avons toujours mille objections à faire contre ce qui vient des autres ^ N'est-ce pas cette disposition d'esprit qui peut
Baguet. 9
le mieux expliquer la confusion désespérante que présente si souvent, comme je l'ai dit plus haut, l'ensemble des écrits publiés sur une science quelconque? Avouonsle ; en parcourant les ouvrages de ceux qui nous ont devancés dans l'étude d'une science que nous voulons cultiver à notre tour, nous n'avons que trop souvent l'intention bien arrêtée de les critiquer , de les censurer, de les combattre, de les renverser. C'est un acte d'abnégation de soi-même bien rare de prendre le bien où on le trouve, même abstraction faite de toute gratitude. Nous avons au contraire la prétention de créer nous-mêmes ce bien, et, si cette règle souffre quelque exception, cette exception est fort restreinte : nul n'a de l'esprit, dit le vieil adage, hors nous et nos amis.
Ainsi à la défiance d'autrui il faut joindre une égale défiance de soi-même ; il faut se soustraire aux illusions de l'amour-propre et s'affranchir courageusement des préventions , des préjugés qui nous tyrannisent même à notre insu.
Ce n'est pas tout ; il reste un autre obstacle à vaincre pour mettre à profit les recherches et les découvertes des savants qui nous ont précédés. Cet obstacle est d'autant plus grand qu'il peut devenir un écueil pour ceux-mêmes qui sont animés des meilleures intentions et qui ont une volonté réelle de s'instruire. Il est difficile, en eiïet, de mettre convenablement en pratique des vues que nous empruntons à autrui, même après en avoir reconnu la justesse et le mérite. Peu d'hommes sont capables de faire une application exacte d'un système complet, de méditer profondément des pensées et des réflexions qui leur sont étrangères, de les élaborer par un travail soutenu, de s'identifier avec elles, de se
les approprier, de les incorporer, pour ainsi dire, dans leur propre fonds.
C'est là précisément, selon moi, loUstacle qui est une des principales causes du discrédit dans lequel sont tombés tant de systèmes d'instruction, tant de méthodes d'enseignement qui ont vu le jour jusqu'ici. Quoique l'apparition des meilleurs de ces systèmes ait été saluée avec enthousiasme par des maîtres avides de s'instruire, combien de fois l'admiration qu'un plan nouveau avait excitée n'est- elle pas restée stérile ?
Je pense qu'il n'existe qu'un seul moyen vraiment efficace pour utiliser les différentes vues que des citoyens dévoués au bien-être de la société ont successivement publiées sur l'enseignement. Ce moyen consisterait , préalablement à toute étude détaillée d'un système d'instruction, à rechercher le véritable, l'unique principe sur lequel, pour être bonne, toute méthode d'enseigner doit nécessairement être basée. S'étant bien pénétré de ce principe, en ayant compris toute la portée, un maître habile contrôlerait aisément, si je puis m'exprimer ainsi, tous les plans d'instruction, quelque variés qu'ils puissent être dans leurs développements et dans leurs applications ; il s'approprierait, sans beaucoup de peine, les vues qui seraient en harmonie avec cette règle fondamentale et, lorsqu'il s'apercevrait que l'on dévie de cette règle, il comprendrait qu'une fausse direction est donnée à l'enseignement.
C'est ce principe que j'ai tâché d'exposer et de développer, il y a quelques années, dans des séances de l'Institut philologique, annexé à l'Université catholique. Au milieu des exercices dont les élèves s'occupaient avec zèle, parce qu'ils avaient compris que la carrière
de l'enseignement ne doit pas seule et par exception être abordée sans qu'au préalable on en ait fait un apprentissage sérieux, je me suis attaché à montrer que tous les conseils que je donnais, toutes les règles d'étude et d'enseignement que j'avais l'occasion de proposer se rapportaient en définitive à un fait-principe puisé dans la nature même de l'homme et qu'il n'est permis par conséquent à personne d'infirmer ni de repousser.
J'indiquerai dans un second article de quelle manière il me semble convenable de formuler cette règle fondamentale. J'essaierai en même temps de présenter quelques observations qui m'ont paru propres à jeter du jour sur ce point.