DEUXIÈME ARTICLE
PRINCIPE SLR LEQUEL TOUTE METHODE d'eNSEIGNER DOIT ÊTRE BASEE
Je crois avoir démontré, dans l'article précédent, que, indépendamment de certaines précautions à prendre pour parvenir à se faire une bonne méthode d'enseignement, il fallait surtout éviter l'écueil qui consiste à manquer d'un point de départ bien déterminé. Recherchons maintenant dans la nature de l'homme un faitprincipe qui serve à fixer ce point.
L'homme est né perfectible en ce sens que, s'il apporte avec lui en naissant le germe de ses connaissances futures, les facultés à l'aide desquelles il doit accomplir sa destinée ici-bas et atteindre sa fin dernière, il faut nécessairement que ce germe soit fécondé, que ces facultés soient convenablement exercées. Or, l'homme étant
un être esseiitielleinenl social, le contact avec ses semblables fécondera d'abord ce germe et fera entrer ces facultés en exercice.
Bientôt l'enfant, en qui la source de Tintelligence aura été ouverte et dont la raison se sera formée par le premier enseignement, deviendra capable de poursuivre l'œuvre de son perfectionnement, en un mot, de s'instruire. Mais comment acquerra-t-il ^ l'instruction ? Nécessairement par l'action simultanée des facultés dont Dieu a doué tout homme venant en ce monde, cest-à-dire par l'emploi de Yintelligence secondée par la mémoire et rendue active par la volonté. Otez en elfet l'une ou l'autre de ces facultés, et l'homme n'existe plus. Allons plus loin ; supposez ces facultés ou seulement la volonté à l'état d'inertie, et il restera à peine une ombre d'homme \
Nous pouvons donc conclure de ce qui précède que, si l'enfant veut , il pourra s'instruire. Et que l'on remarque bien que nous ne le considérons pas comme isolé , séquestré de la société, abandonné à lui-même, mais comme vivant au sein d'une famille et en relation avec les autres hommes. Nous concluerons en outre que, s'il veut réellement , il saura profiter de tout pour opérer , pour hâter son instruction , qu'il soit seul ou sous la direction d'un maître , qu'il fasse des lectures
* « L'âme est une et possède des facultés distiactes ; mais ces facul- « tés sont tellement enchaînées que la privation d'une seule fait de « l'homme un être inconcevable, que la perturbation d'une seule en « fait un objet digne de pitié. Un homme totalement privé d'intelli- « gence ne serait-il pas pire (pi'un cadavre ? Une intelligence sans « volonté serait-elle possible et supportable ? » Exposition et enchaînement du dogme catholique par M. Pauvert. Namur 1844, p. 30.
ou de pures réflexions. Et tel enfant qui aura le courage de s'instruire sans le secours d'un maître deviendra peut-être un jour ce qu'on appelle un homme de génie ou un prodige de science ^
Mais, l'expérience nous le démontre, ils ne.se rencontrent que bien rarement ces enfants, qui spontanément font preuve d'une volonté forte et soutenue. La plupart ont besoin d'être stimulés, de recevoir à chaque instant de nouvelles impulsions , d'être guidés, d'être mis dans la nécessité d'exercer leur intelligence pour acquérir les connaissances qui leur sont nécessaires. Cependant, quel que soit Je nombre des personnes qui se succèdent pour guider un enfant jusqu'à l'âge où Ton présume qu'il se suffira à lui-même, il est incontestable que c'est au concours actif qu'il aura prêté à ses instituteurs, à V activité intellectuelle qu'il aura déployée que son instruction sera due.
Arrêtons-nous un instant. Je le demande, est-il un seul maître qui n'admette la nécessité du travail et de l'étude de la pari de l'élève ? A-t-on jamais pu s'imaginer que ce soit assez de se placer sur les bancs d'une école, de recueillir même avec certaine attention les paroles sortant de la bouche du professeur le plus savant, pour que l'instruction s'acquière ? Non , sans doute. D'où vient donc que l'on néglige si souvent d'employer les moyens propres à s'assurer la coopération active des élèves ? Pourquoi ne pas fonder toute méthode d'enseignement sur l'élément indispensable sans le concours duquel on est forcé de reconnaître qu'il n'y a pas
* Bacon avait dit : llioYiime 'peut aidant qu'il sait ; un philosophe moderne a ajouté avec non moins de vérité ; il sait autant qu'il veut.
d'instruction solide ? Pourquoi s obstiner à ne voir dans les jeunes têtes des élèves que des vases où Fon jieiit mettre tout ce qiion veut et que l'on renverse ensuite pour trouver ce que Von y a jeté ^
Gardons-nous donc d'oublier jamais dans \si pratique de Renseignement que sous un maître comme sans
* Je crois devoir citer en entier le passage du P. Grégoire Girard {De V enseignement rég%dier de la langue maternelle^ Paris. 1846, p. 123) d'où j'ai extrait cette comparaison si pleine de justesse. « Il est « des instituteurs, dit-il, qui n'ont aucune confiance dans la capacité « des enfants : ils se croient dans la nécessité de leur apprendre tout « mot pour mot et les réduisent au rôle triste et abject d'écouter, de « lire, d'apprendre de mémoire ce qu'ils lisent ou entendent, pour le (c réciter fidèlement comme ils viennent de le lire ou de l'entendre. Les tt jeunes têtes ne sont donc, à leurs yeux, que des vases où l'on peut « mettre tout ce qu'on veut et que l'on renverse ensuite pour trouver « ce que l'on y a jeté. Cette méthode, si toutefois il est permis de lui « donner ce nom, n'a que trop de partisans parmi les instituteurs « de tous les pays. C'est elle qui nous produit tant d'adultes qui, « incapables de penser eux-mêmes, ne sont que les échos des paroles « d'autrui ; par ce déplorable mécanisme, l'esprit reste sans culture, « tant sous le rapport de son développement que sous celui des a connaissances qu'on pense lui donner. Celles-ci ne sont confiées « qu'à la mémoire des mots, puisque l'esprit ne les a pas rendues « siennes, par son travail, et cette mémoire cessera bientôt de répète)' « des paroles qui n'auront, pour ainsi dire, effleuré que la surface « de l'àme, comme un fard léger que l'air emporte. »
Le P. Girard examine ensuite le système opposé à celui qu'il vient de flétrir, lequel, refusant toute instruction directe aux enfants, veut que l'on s'en tienne à exciter leurs facultés intellectuelles pour qu'ils trouvent d'eux-mêmes tout ce qu'on désire leur apprendre. Il pense que ce système est trop exclusif dans l'application d'une maxime, qu'il adopte cependant lui-même (Voir l'ouv. c, p. 59), maxime qui énonce que l'homme ne sait bien que ce qu'il sait de lui-même. Enfin il déclare qu'il a pris un juste milieu entre les deux extrêmes et il est d'avis que la culture que l'on destine à l'enfance doit être le produit commun des leçons directes qu'on lui donne et de ce qu'elle est capable de trouver elle-même sur le chemin qu'on lui fraie.
maître rinstruction ne s'acquiert que par le travail, par l'activité personnelle de 1 élève. Ne perdons point de vue que c'est une couronne, une palme que l'on ne conquiert qu'à la sueur de son front. Souvenons-nous sans cesse que l'instruction ne se donne pas, qu'elle se prend.
Ainsi t activité personnelle de l'élève, S07i intelligence 7nise en exercice par sa volonté, voilà ce que j'appelle le fait-principe , la règle fondamentale de renseignement.
Considérée à ce point de vue , que la fonction du maître apparaît belle ! Quelle haute mission que de servir d'intermédiaire aux vues de la Providence, de devenir le guide d'un enfant appelé à parcourir une route qui doit le conduire à sa véritable destination , de l'éclairer ou plutôt de lui faire prendre en main le flambeau dont il ne connaît pas l'usage, en un mot, de le préparer à lutter avec avantage pendant toute sa vie contre l'ignorance et les passions, ces deux puissants auxiliaires de l'erreur ^ !
Si donc le concours actif de l'élève est l'élément nécessaire de l'instruction, la tâche du maître consistera à s'assurer ce concours et à le rendre productif par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Il écartera soigneusement toutes les difficultés de nature à entraver la volonté des jeunes gens qui viennent s'instruire sous
* « L'enseignemeat n'est au fond qu'un simple avertissement donné « à l'intelligence, et nous croyons avec S. Augustin que l'homme qui « enseigne son semblable n'est point, en rigueur des termes, le maître « de celui qu'il appelle son disciple ; il ne remplit à son égard que « la fonction de moniteur. » De la religion naturelle considérée dans ses rapports avec l'enseignement social et la révélation, par M. le prof. Laforet, Revue cath., février 1849, p. 629.
sa direction, tous les obstacles qui pourraient tenir leur activité intellectuelle comme suspendue \ Loin de se contenter d'un simulacre de travail, d'une étude superficielle, il fera comprendre à ses élèves par la pratique, par des exercices bien dirigés, ce que c'est que l'étude et combien grande est la puissance de l'attention.
Est-il nécessaire après cela d'entrer dans de nouveaux détails pour montrer tout le parti qu'un maître, dévoué entièrement à ses fonctions, peut tirer du principe que je viens d'exposer ? Comment lui serait-il possible de s'égarer si, ne perdant jamais de vue ce principe dont il comprend la justesse et l'utilité et qui lui servira constamment de fil conducteur, il a soin de s'assurer que dans la marche qu'il suit avec ses élèves, dans les exercices auxquels il les soumet, rien n'est en opposition avec la règle fondamentale ?
Qui ne voit en outre combien il sera facile, en s'appuyant sur un tel principe, de juger sainement tout ce qui a été écrit sur l'enseignement, de discerner ce qui peut servir à imprimer aux élèves une bonne direction en favorisant leur coopération active , et ce qui doit être rejeté comme ne pouvant conduire à une instruction solide ?
C'est aussi l'unique moyen de jouir du plus précieux de tous les avantages qu'on puisse désirer dans l'étude d'une science quelconque, je veux dire, d'être toujours conséquent avec soi-même, de marcher dans une voie où l'on peut espérer d'avancer sans cesse, sans rétrograder, sans s'arrêter jamais, dans une véritable voie
* L'éducation de la volonté est nécessairement la plus importante, a dit un écrivain de nos jours, puisque toutes les puissances de Vàme sont mises en acte par le concours de cette faculté.
de progrès et de perfectionnement , la seule qui convienne à la nature de l'homme.
J'examinerai dans un 3^ article de quelle manière l'attention des élèves doit être dirigée sur l'objet de leurs études pour qu'elle soit fructueuse.