TROISIÈME ARTICLE
COMMENT l'attention DE l'ÉLÈVE DOIT ÊTRE DIRIGEE
Si Yactivité 2^6r-son7ielle de 1 élève doit servir de base à toute méthode d'enseignement, le devoir du maître, avons-nous dit, consiste à éveiller cette activité, à la mettre en jeu, à faire en sorte que celui qui veut s'instruire comprenne par la pratique, par l'exercice, ce que c'est que l'étude et combien grande est la puissance de l'attention.
Mais suffira-t-il que l'attention de l'élève soit excitée, même vivement, sur un objet pour qu'il en acquière la connaissance? Non, sans doute; il faut encore que cette attention soit sagement dirigée. De cette direction surtout dépendent, à mon avis, les progrès réels de l'élève. Examinons en quoi elle devra consister.
Etudier une œuvre quelconque, c'est chercher à découvrir l'opération de l'intelligence qui a présidé à la composition de cette œuvre et se rendre compte des procédés que l'auteur a suivis dans son travail.
Si ces procédés dépendaient de la volonté particulière, du caprice de chaque auteur, il serait difficile, je l'avoue, ou plutôt il serait impossible de tracer une marche générale à suivre pour toute étude et de déterminer d'une manière précise quelle direction il convient de
donner à l'attention. Heureusement il n'en est pas ainsi. Toutes les productions de l'intelligence, toutes les œuvres bien faites , quelque différentes qu'elles nous apparaissent sous le rapport de la matière et de l'objet, se montrent à notre esprit revêtues d'un cachet uniforme. Tout auteur, par cela même qu'il fait une œuvre avec intelligence, a nécessairement en vue de réaliser un but ; pour réaliser ce but, il emploie des moyens variés, et ces moyens s'harmonisent entre eux pour concourir au but. En un mot, l'unité préside à toute composition qui est le produit de l'intelligence , et si , comme il arrive parfois, un auteur semble poursuivre plusieurs buts et avoir été guidé par plusieurs intentions différentes, toujours on reconnaîtra qu'une intention principale domine les autres, de telle manière que réunies elles ne forment toutes qu'un seul faisceau.
Par conséquent pour étudier , avec fruit , pour parvenir à la connaissance réelle d'une œuvre , soit matérielle, soit littéraire ou scientifique, l'attention doit être dirigée de manière à rechercher le but, les moyens et le concours harmonieux de ces moyens, et à saisir ainsi ce qui constitue nécessairement l'ensemble de toute production de l'intelligence. Par conséquent encore, pour que l'élève exécute lui-même une œuvre satisfaisante, il devra à son tour suivre dans ses compositions la même marche que celle qu'il aura constatée dans l'étude des compositions d'autrui.
En résumé , diriger constamment l'attention vers l'unité, soit en étudiant, soit en composant, voilà le secret du véritable progrès dans la voie de l'instruction, voilà le procédé que nous recommandons instamment aux maîtres et aux élèves, procédé bien simple, il est vrai.
mais dont rexpérience, et l'expérience seule, au moyen de l'exercice et de la pratique, peut faire comprendre toute l'importance et l'efficacité.
Au reste, ce procédé n'est autre que l'application du précepte que les maîtres de l'art d'écrire, d'accord avec la nature et avec la raison, ont été unanimes à prescrire, en recommandant d'observer soigneusement l'unité dans le but et la proportion dans les diverses parties. Mais je ferai remarquer qu'ils n'ont pas formulé ce précepte comme moyen général de diriger l'attention, qu'ils l'ont restreint aux œuvres purement littéraires et que d'ailleurs ils ne le proposent que lorsque les élèves sont parvenus à la fin du cours d'humanités. Je demande au contraire que les élèves soient habitués, dès le premier degré de l'instruction, à suivre dans leurs études une méthode qui leur conviendra toujours, en tout et partout.
C'est cette méthode qui se pratique avec tant de succès dans certaines écoles primaires ' où les enfants sont d'abord exercés à rendre compte, au point de vue de l'ensemble, des objets matériels que le maître met sous leurs yeux et sur lesquels il appelle et dirige leur attention au moyen de questions qu'il leur adresse. C'est
' Je puis citer en particulier l'école d'application dirigée par M. Braun, professeur à l'école normale de l'État à Nivelles. Dans un ouvrage important qu'il vient de publier sous le titre de Cours de Méthodologie et de Pédagogie, M. Braun s'exprime ainsi (p. 52) au sujet des exercices par intvÀtion : a 11 suffit d'avoir indiqué à l'enfant « les moyens de diriger l'activité de son intelligence en l'exerçant a convenablement sur différents objets choisis avec discernement : c( par la suite, et sans le secours du maître, l'élève marchera dans « cette voie d'un pas assuré et fera à dautres objets l'application d'un (( travail analogue. «
d'après cette même méthode que dans certains collèges les élèves font avec intelligence sur les différentes branches de leurs études des exercices du même genre, tels que des plans, des tableaux, des sommaires, des résumés. Et, quoique ces exercices ne constituent pas à eux seuls la science complète, ils servent cependant merveilleusement comme initiation à la connaissance des diverses matières qui font l'objet des études, de même qu'ils serviront plus tard à rappeler à l'esprit des élèves les détails raisonnes dont, par un travail sérieux et soutenu, ils auront rempli ces différents cadres.
Je n'ai indiqué, dans, ce qui précède, que les résultats les plus généraux qu'obtient l'attention, lorsqu'elle est dirigée comme je le propose. Si après cela il était possible de ne pas entrevoir la portée de cette méthode, si l'on hésitait encore à en tenter l'essai, il suffirait, je pense, d'un simple retour sur nous-mêmes, d'une simple réflexion sur nos propres actions et sur nos jugements pour faire cesser toute hésitation. Qui ne voit à quelles graves erreurs nous nous exposons, sous le rapport de la morale, pour peu que nous perdions de vue ce précepte fondamental : in omnibus rébus i^espice finem ? Que de fois aussi les jugements que nous portons sur les actions et sur les œuvres d'autrui sont erronés, et cela parce que nous n'apprécions pas ces oeuvres dans leur ensemble, parce que nous négligeons de nous placer au point de vue où se trouvaient ceux qui ont posé ces actes, parce que trop souvent nous isolons ce qui était uni et que nous jugeons séparément ce qui devait être considéré en rapport avec l'unité.
En terminant, je m'adresserai particulièrement aux professeurs de collèges et je leur demanderai s'il n'est
pas vrai que certains élèves font si peu de progrès dans l'étude des langues anciennes, parce qu'ils n'ont pas l'habitude de chercher les rapports et la liaison qui existent entre les mots d'une phrase, les rapports des phrases entre elles, des paragraphes, des chapitres, des livres, en un mot, de toutes les parties entre lesquelles le tout qu'ils étudient peut être divisé et subdivisé ?
Je puis d'ailleurs m'appuyer ici sur le jugement porté parles membres de jury du concours général de 1847 entre les établissements d'instruction moyenne. Voici des extraits du rapport publié par le jury, après l'examen de 235 compositions d'élèves de quatrième, examen roulant sur trois versions de morceaux latins : « On a pu remarquer combien la réflexion guidait rarement les élèves de la 4^ classe. Beaucoup paraissent avoir traduit phrase à phrase, membre à membre, locution à locution , en se préoccupant médiocrement des exigences du contexte ; il en est résulté que des traductions partielles fort laborieusement obtenues et travaillées avec conscience n'ont abouti que trop souvent à un non-sens total. A voir ainsi une grande partie de ces phrases françaises bizarrement échafaudées, on dirait que les jeunes latinistes ne croient pas au bon sens des anciens et s'imaginent peut-être que l'écrivain latin n'est pas précisément tenu d'avoir de la suite dans ses idées.
« Le sujet de la 3" version a été emprunté à un écrit philosophique de Cicéron ; et, chose étrange, c'est ce style si limpide et si net qui a été le moins bien saisi par les élèves. Pas un mot qui offrit une difficulté sérieuse ; c'était une phraséologie dont les éléments devaient être familiers aux élèves de la classe qui
« concourait. Mais il fallait rattacher, raccorder, pour « ainsi dire, les différentes phrases les unes aux autres, « sans faire violence à aucune. C'était au plus une affaire « de bon sens ; le plus ordinaire degré de combinaison « devait y suffire. C'est là cependant que la plupart des « concurrents ont échoué , et Tétonnement redouble (( quand on songe que le texte roulait sur un sujet « extrêmement banal. »
Je m'abstiens pour le moment de toute considération ultérieure. Je me borne à livrer à la méditation des maîtres les paroles que je viens de transcrire.