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DE SECTUS AURELIUS VICTOR ET D'ANDRÉ SCHOTT

AOUT 1 85o

Dans la séance du 4 mars de cette année, M. Roulez a communiqué à la classe des renseignements qui détruisent complètement les doutes que Schroeter avait élevés sur la bonne foi d'André Schott, considéré comme éditeur des œuvres attribuées à Sext. A. Victor.

A cette occasion, M. Roulez a appuyé l'opinion des savants qui regardent VOrigo gentis Romanae, le de Viris illustrihiis et le de Caesaribus , publiés sous le nom d'Aurelius Victor, comme des productions de trois auteurs différents. En même temps, il s'étonne que Schott, qui avait fort bien jugé que l'opuscule contenant l'origine du peuple romain n'était point l'œuvre d'Aur. Victor, ait ensuite attribué les deux autres ouvrages au même auteur.

Baquet. 10

Les Vies des homélies illustres diffèrent en effet essentiellement des Vies des Césars, sous le rapport du style et sous le rapport de la composition. Le premier de ces opuscules n'est qu'un résumé simple et succinct, d'une diction nette, facile et coulante, des^principaux événements auxquels ont pris part les hommes qui se sont fait un nom dans la république romaine, tandis que le second est une appréciation raisonnée du caractère et des actes des empereurs, écrite dans un style concis, serré et parfois obscur, qui rappelle souvent le style de Tacite.

Cependant il est juste dédire que la "différence qui existe entre ces deux ouvrages n'a pas échappé à Schott. Si, malgré cela, il leur assigne une communauté d'origine, c'est parce qu'il lui a été impossible de reconnaître pour auteur du de Viris illustribus aucun des écrivains auxquels ses devanciers avaient voulu attribuer cet ouvrage, et il ne s'est enfin prononcé pour Aur. Victor qu'en regardant les Vies des hommes illustres comme les prolégomènes des Vies des Césars. « Priore enim parte, dit-il à la fin de ses notes « contenant ses recherches sur l'auteur du de Viris ^ « tamquam Prolegomena simt, guibus ea quae a Livio « dicta prolixius swnmatim repetit prius quam impe- « ratorum vitas aggrediatur. »

Le premier de ces deux opuscules ne serait ainsi que le simple résumé d'un grand ouvrage ; le second serait une œuvre de spontanéité, fruit de longues recherches et de longues études et portant le cachet particulier de l'auteur '.

^ At mihi guident audienti mnlta legentique (dit Aur. Victor, Vit. Caes., ch. XI j plane compertum urhem Romam externorum virtnte et insitivis artibus praecipue crevisse.

Ces observations m'ont paru propres, sinon à justifier, du moins à expliquer l'opinion de Schott.

Je reviens cà l'hommage que M. Roulez a rendu à notre savant compatriote en écartant les soupçons dont sa bonne foi avait été l'objet. J'ajouterai que Schott qui, le premier, a rassemblé les fragments de Cornélius Nepos, a aussi eu, de ce chef, à essuyer les reproches de Jean-André Bosius et que ces reproches ne sont pas plus fondés que les soupçons de Schroeter. L'accusation était cependant assez grave : Schott est représenté comme ayant mutilé ou interpolé bon nombre de passages \

A cette accusation j'avais opposé, dans ma notice sur Schott, le témoignage de Fabricius ^, qui loue le soin avec lequel les fragments de Corn. Nepos ont été recueillis et j'avais reproduit une observation de J.-Fr. Fischer ^ qui explique comment il s'est fait que Schott, n'ayant pas à sa disposition certaines éditions anciennes, n'a pas toujours attribué avec exactitude aux auteurs, auxquels elles appartenaient réellement, les diverses leçons ou variantes citées par lui. J'étais heureux d'avoir atténué ainsi les reproches adressés à un

' Voici comment Bosius s'exprime dans une note sur lepremier fragment de Corn. Nepos : Ea non sunt ipsa Gellii, nedum Nepotis verba, sed a Schotto pmilum immutata. Quo modo et in sequeniibîcs suhinde veterum scriptorum prisn^ aliter injiexit, aut ex iis, quae praecesserunt , supplevit, alicuhi et de suo addidit, quae nusquam apud illos reperi7'e est. Quae omnia nos deinceps suo quodque loco indicabimus ; ne quis pro Nepotinis accepiat, quae a Schotto inserta aut inlerpolata sunt.

* Bibliotheca lat., t. I, p. 110 : Fragmenta Nepotis ab Andraeâ Schotto dilig enter collecta.

' Préface de Téd. de Corn. Nepos ; Leipsig, 1800, p. xlv.

écrivain qui, pendant toute sa vie, a été entouré de l'estime de ses contemporains. Mais quel fut mon étonnement lorsque, parcourant en détail les notes de Bosius, j'ai pu m'assurer que le tort de Schott se réduisait à avoir tantôt substitué, pour l'intelligence du lecteur, un nom propre à un pronom, tantôt supprimé la formule : Coryi. Nepos tradit, ou simplement rapporté le fait puisé dans les ouvrages perdus de Corn. Nepos, sans reproduire scrupuleusement les termes dont s'était servi l'écrivain qui mentionnait le fait.

Il m'a donc paru que les reproches adressés à Schott par Bosius, aussi bien que les soupçons de Schroeter, pouvaient être signalés comme une nouvelle preuve de l'injustice dont les savants qui se sont occupés de travaux littéraires n'ont été que trop souvent l'objet, ainsi que j'en ai fait la remarque dans l'introduction à ma notice sur Schott. N'est-ce pas, en effet, un procédé qui mérite d'être flétri que celui qui consiste à ternir la réputation de ses devanciers, à déprécier leurs travaux pour rehausser les siens ?

Cependant ce serait, je pense, tomber dans l'exagération que d'attribuer en général ce grave défaut à la vanité, à l'amour-propre du critique. Il faut le reconnaître, on peut commettre de bonne foi une erreur de fait ; on peut être injuste, même sans le vouloir, dans l'appréciation des œuvres de ceux qui nous ont précédés. Il suffit d'avoir négligé de s'assurer si le point de vue auquel s'est placé l'écrivain que l'on se permet de censurer n'est pas différent de celui où l'on s'est placé soi-même.

Ainsi Schott croit avoir soigneusement recueilli les fragments de Corn. Nepos en procédant comme il l'a

fait, taudis que Bosius veut que l'ou transcrive textuellement les passages renfermant des extraits ou des citations d'ouvrages perdus. Ce sont là deux manières de voir différentes, et Bosius pouvait sans doute adopter la seconde et même la juger préférable à l'autre, sans se permettre toutefois des insinuations malveillantes à l'égard de Schott.

Ce n'est donc qu'avec une grande réserve, s'il ne veut courir le risque d'être injuste, qu'un philologue peut censurer ceux qui se sont occupés avant lui d'une matière qu'il soumet à ses propres investigations.

Il n'est pas moins essentiel d'user de la même réserve dans le domaine de l'histoire. Que de fois ne rencontrons-nous pas les mêmes événements, les mêmes époques jugées diversement par les historiens qui se succèdent ? Si les derniers se contentaient d'indiquer comment ils envisagent les faits qu'ils apprécient à leur tour, sans flétrir en même temps ou couvrir de ridicule les jugements portés par ceux qui les ont devancés, chacun de ces historiens aurait droit à l'attention, je dirai même au respect du lecteur, et celui-ci, s'attachant à découvrir dans quel esprit chaque écrivain a traité son sujet, aurait seulement à déterminer quel point de vue il lui convient de préférer.

S'il m'était permis, j'ajouterais , pour compléter ma pensée, qu'il serait à souhaiter que les égards que les littérateurs et les historiens se doivent les uns aux autres ne fussent pas négligés dans les relations ordinaires de la vie. Alors disparaîtraient ces luttes déplorables, si fréquentes entre des hommes faits pour s'estimer et se respecter ; du moins, les opinions diverses, en se manifestant, perdraient cette acrimonie qui gâte ou qui

envenime les plus beaux discours et les plus beaux caractères .

Je terminerai ces réflexions par un exemple propre à montrer combien il importe, dans les dissertations philologiques et littéraires , non-seulement de peser avec soin la valeur des autorités sur lesquelles on s'appuie, mais encore de découvrir dans quel esprit et avec quelle intention les jugements que l'on cite ont été portés, surtout lorsque ces jugements semblent être contradictoires.

Plante est compté à juste titre parmi les principaux représentants de la comédie latine. Cependant ses œuvres ont successivement donné lieu à des appréciations nombreuses et diverses. Je me bornerai à citer deux de ces appréciations que Ton rencontre le plus fréquemment dans les biographies. L'une est de Cicéron, l'autre d'Horace ; la première est un éloge, la seconde renferme un blâme. En présence de deux autorités aussi imposantes , les éditeurs de Plante s'efforcent ordinairement d'atténuer le jugement d'Horace et de mettre en relief celui de Cicéron. Or si l'on se donne la peine d'examiner comment Horace a été amené à blâmer Plante et à quel propos Cicéron le loue, on se convaincra aisément que ces deux jugements peuvent être vrais et subsister sans contradiction l'un à côté de l'autre.

Dans l'épître aux Pisons, Horace reproche aux anciens poètes romains la négligence qui s'était introduite dans leur versification, négligence qui fut tolérée par les lecteurs ou qui passa inaperçue aux yeux du grand nombre :

Non quicis videt immodiUata poemata judex^ Et data. Romanis venia est indigna poetis ' .

Horace engage ensuite les Pisons à ne pas imiter cette négligence, mais à chercher plutôt des modèles chez les Grecs. Cest ainsi qu'il fut amené à parler de Plante qui, selon lui, avait été trop loué pour sa versification par les anciens Romains ; mais au lieu de se borner à le blâmer sous ce rapport, il associe à ce blâme les bons mots et les plaisanteries du poète comique :

A t vestri proavi Plautinos et numéros et Landavere sales, nimiicm patienter utrumque. Ne dicam stidte, mirati -.

Ce n'est donc qu'incidemment qu'Horace critique les saillies de Plante , et, si l'on considère l'ensemble des pièces de cet auteur , le jugement d'Horace, quoique sévère, paraîtra juste. D'ailleurs, si du passage que nous venons de citer nous rapprochons le v. 54 ' de la même épitre aux Pisons, nous serons autorisés à dire qu'Horace a saisi l'occasion de blâmer Plante, parce qu'il croyait voir de l'exagération et un excès d'indulgence dans la manière dont on avait apprécié ce poète avant lui.

De son côté, Cicéron, dans son traité de Officiis \ distinguant deux espèces de plaisanterie , l'une grossière et obscène , l'autre ingénieuse et de bon goût,

' Caecilio Plautoque dabit RornaMus, ademptitm

Virgilio Varioqne ?

ajoute, en parlant de la dernière, quo génère non modo Plautus noster et Atticoru^n antiqua co^noecUa , sed etiam 2jhilosophorum Socraticorimi lihri referti sunt. Voilà certes un éloge ; mais peut-on conclure de là que Cicéron ait donné une approbation entière aux saillies de Plante et de l'ancienne comédie attique ? Il n'entrait dans ses vues que de citer des auteurs dont les œuvres renferment des exemples de plaisanterie de bon goût, et il ne pouvait passer sous silence Plante qui avait fait les délices du peuple romain et dont les productions abondent en bons mots de ce genre.

Si donc, en louant Plante, Cicéron avait exprimé le regret qu'à côté de bons mots très-ingénieux on rencontre dans ses comédies des plaisanteries de mauvais goût, les éditeurs de Plante n'eussent jamais songé à opposer le jugement de Cicéron au jugement d'Horace. Peut-être même, après avoir fait cette réserve, le moraliste latin eût-il expliqué le mélange de plaisanteries grossières et de plaisanteries de bon goût qu'offrent les pièces de Plante, en faisant remarquer à quelle classe du peuple romain le poète s'adressait principalement.

Au reste, il n'est pas étonnant que, sous le rapport purement moral , Cicéron se soit abstenu d'apporter aucune restriction à son jugement sur Plante. La licence de la comédie n'était que trop connue. Plante lui-même, dans sa pièce intitulée les Captifs , fait la critique de cette licence. Cette pièce se termine par les vers suivants que la troupe adresse aux spectateurs :

Hiijusmodi paucas poetae repermnt comoedias, Uhi boni meliores fiant. Nunc vos, si vobis placef, Et si placnimus neque odio fuimus, signum hoc uittite : Qwe pudicitiae esse voltis praemiiLM^ plausum date.

En résumé, et sans entrer dans d'autres considérations , on peut dire qu'Horace a saisi l'occasion de blâmer Plante, comme Cicéron avait trouvé, avant lui, l'occasion de le louer. Et cependant, si l'on tient compte du point de vue de chacun de ces écrivains, on appréciera à leur juste valeur les jugements qu'ils ont portés l'un et l'autre , et on reconnaîtra sans peine que ces jugements, malgré leur opposition apparente, sont loin de s'exclure.

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