BUT GÉNÉRAL DE L ENSEIGNEMENT
AVRI L 1 85 1
Chaque jour, pour ainsi dire, voit ëclore sous toutes les formes des pensées qui prouvent l'importance que l'on attache à l'instruction publique. C'est à qui proposera de nouveaux moyens d'organiser l'enseignement à tous les degrés ou d'en améliorer l'état actuel. Moi-même j'ai jugé plus d'une fois à propos de publier sur ce sujet le résultat de mes réflexions et de l'expérience que j'avais acquise dans la carrière de l'enseignement. J'ai surtout eu en vue de signaler les vices que me semblait présenter l'enseignement moyen, tant sous le rapport de la distribution des matières qui en font l'objet, que sous le rapport de la méthode d'après laquelle les élèves sont généralement dirigés dans le cours de leurs études.
Cependant, lorsqu'on parcourt ce qui se publie journellement sur cette matière, on est dès l'abord frappé de la divergence d'opinions qui s'y fait remarquer. Mais, pour peu qu'on réfléchisse, on reconnaît bientôt que la cause de cette divergence consiste en ce que le but réel de l'enseignement n'est pas saisi également par tous, ou plutôt en ce que, dans le développement ou l'application d'un plan d'études, on ne perd que trop souvent de vue ce but qui, considéré en lui-même, n'est désavoué par personne.
Il arrive, en elïet, dans l'enseignement ce qui arrive dans tout ordre de choses. L'oubli de la fin vers laquelle on doit tendre est une des principales sources de nos erreurs. Subissant l'influence d'un intérêt du moment, nous négligeons d'examiner si cet intérêt partiel est en harmonie avec l'intérêt général ou commun ; nous ne voyons pas que nous arrêter pour satisfaire à des exigences secondaires, c'est en réalité nous écarter du but que nous devions poursuivre. Souvent aussi nous nous aventurons à la recherche de principes nouveaux, tandis que nous avons sous la main d'anciennes vérités qu'il faut s'attacher à remettre en lumière et à tenir constamment éclairées, sous peine de voir échouer nos desseins, quelque bien combinés qu'ils nous paraissent d'ailleurs.
C'est sous l'impression de cette pensée que je me suis proposé , Messieurs , de vous soumettre quelques réflexions sur le but général de l'enseignement, persuadé que, par cela seul que vous aurez bien voulu en entendre la lecture, elles attireront mieux l'attention des personnes pour lesquelles elles ne seraient peut-être pas sans utilité.
Je suis heureux de pouvoir, en commençant, emprunter le langage qu'a tenu dans une circonstance solennelle, à la séance de l'Académie du 16 décembre dernier, notre savant et infatigable Secrétaire perpétuel. 0)1 semble, nous a-t-il dit, avoir oublié que lenseignement doit consiste)^ 7noins à faire des savants quà donner t aptitude à le devenir. C'était là indiquer avec précision et en même temps avec délicatesse non-seulement le véritable but de l'enseignement, mais aussi la cause des erreurs dans lesquelles tombent fréquemment ceux qui s'occupent d'instruction.
A l'appui de cette parole imposante , permettezmoi d'en appeler d'abord (car cela vaut mieux qu'un raisonnement) à l'expérience de ceux qui, après avoir passé par tous les degrés de l'instruction publique, parcourent une carrière quelconque, scientifique ou littéraire. Qu'ils veuillent bien, faisant un retour sur euxmêmes, se demander à quoi a servi ou plutôt à quoi aurait dû servir l'enseignement qui leur a été donné. Je crois être le fidèle interprète de leur pensée en répondant sans hésiter : l'enseignement doit favoriser le développement graduel des facultés de l'âme à l'aide d'exercices bien dirigés ; il doit éveiller la spontanéité de l'élève et lui ouvrir un champ où elle puisse convenablement se manifester et se déployer ; il doit régler l'usage de la langue maternelle et faire acquérir l'art de la parler et de l'écrire ; enfin, il doit initier les jeunes gens aux connaissances qui procurent, dans les diverses professions de la vie, une utilité immédiate ou qui servent de degrés à des connaissances supérieures. Voilà ce que la voix de l'expérience nous fait entendre, et cette voix ne devrait jamais être méconnue par les
personnes qui instruisent la jeunesse ni par les écrivains qui élaborent des plans d'études.
Ce n'est pas ici le lieu, sans doute, de passer en revue et de juger les programmes des cours et les diverses publications dans lesquelles on traite la question de l'enseignement. Je me bornerai à quelques courtes observations se rapportant particulièrement à l'enseignement moyen , qui prouveront comment, en tenant les yeux fixés sur le but réel de l'enseignement, il devient possible de tracer d'une main sûre la route à suivre pour y parvenir , et d'apprécier à leur juste valeur les vues que chaque jour on expose comme propres à améliorer l'état de4'instruction.
Dans toute carrière la connaissance de la langue maternelle est indispensable ; de plus elle est l'instrument naturel à l'aide duquel s'opère progressivement le développement des facultés de l'âme. Elle doit donc servir de base à tout enseignement et y occuper la première place.
Les langues anciennes sont par elles-mêmes un puissant moyen de gymnastique intellectuelle ; elles procurent aussi, notamment le latin, des connaissances d'une utilité immédiate dans certaines professions ; en outre, mises en rapport avec la langue maternelle, elles présentent de nombreux avantages résultant d'une étude comparée et elles contribuent singulièrement à former le goût, à perfectionner le style. Une large place est donc nécessairement acquise dans l'enseignement à l'étude des langues anciennes.
Cependant on ne doit pas oublier que nous ne sommes plus au temps où le latin servait d'organe à la science et remplaçait dans le monde savant la langue mater-
nelle. Dïin autre côté, il y a, à notre époque, une tendance louable à subdiviser l'enseignement , dès qu'il est parvenu à un certain degré , en diverses sections qui répondent au caractère spécial des différentes carrières auxquelles la jeunesse se destine. Il est, par conséquent, nécessaire de restreindre désormais l'étude des langues anciennes ; je veux dire que cette étude ne peut plus convenablement entrer dans le cadre des cours qui seraient communs à tous ceux qui se préparent à l'exercice d'une profession libérale quelconque.
Qu'on ne croie pas qu'en tenant ce langage, je veuille déprécier la valeur de l'étude des œuvres de l'antiquité ; cette étude n'en sera que plus sérieuse, si elle occupe la place qui lui convient. J'ose même dire que rien n'est plus propre à la discréditer que de l'imposer à ceux qui n'y aperçoivent qu'un moyen d'exercer momentanément leur intelligence , ou qui, entraînés par la force des choses , l'abandonneront bientôt pour n'y revenir jamais. D'ailleurs qu'on se rassure, soit que l'on considère le latin avec les admirables productions qu'il nous a transmises, soit que l'on tienne compte du rôle important qu'il a joué, même comme langue morte, pendant une longue suite de siècles, il restera toujours l'un des objets les plus dignes de l'étude d'un grand nombre de personnes. Une nation ne rompt pas brusquement avec son passé, à moins de supposer qu'elle veuille recommencer sa vie à chaque génération. Mais, de grâce, qu'on ne s'obstine pas, sous quelque prétexte que ce soit, à refuser ou à disputer à la langue maternelle le rang qu'elle est parvenue à conquérir.
Que dirai-je, après cela, de ce pêle-mêle de matières
si souvent accumulées, soit à côté de la langue maternelle, soit à côté des langues anciennes ? Si l'on n'oubliait pas le but de l'enseignement, il serait aisé de distinguer quelles sont les branches dont la connaissance peut être avantageuse à tous les élèves ou seulement à une catégorie d'entre eux, quelles sont celles qui offrent une utilité immédiate ou qui ne contribuent qu'au perfectionnement du sens intellectuel, et on déterminerait sans beaucoup de peine la place que chacune d'elles mérite.
Sans entrer à ce sujet dans des détails qui seraient déplacés ici, je me permettrai de dire que pour la plupart de ces branches, de celles surtout qui sont plus particulièrement du domaine de la mémoire, il suffit en général que l'élève y soit initié, qu'il en acquière une connaissance qui, dans l'avenir, le mette à même d'en entreprendre avec fruit, si les circonstances l'exigent, une étude sérieuse et plus approfondie.
Mais, dit-on, la science ne pèse pas. C'est là une maxime dont, à mon avis, on n'a que trop abusé. Qu'estce, en effet, que savoir ? C'est posséder une doctrine après l'avoir apprise ; c'est avoir cette doctrine tellement présente à l'esprit qu'on puisse y recourir à chaque instant. Or, je le demande, est-ce là le résultat que l'élève a obtenu lorsqu'à force de temps et d'efforts de mémoire il semble avoir appris une science ? J'admettrai, si l'on veut, qu'il est réellement parvenu à acquérir cette science ; qui ne sait cependant que, si les circonstances ne le mettent en position de devoir continuer à la cultiver d'une manière spéciale, elle lui échappera bientôt, au moins en grande partie ? Aussi un homme de grand sens a-t-il fait cette remarque pleine de jus-
tesse : On n'est pas savant pour avoir appris, on est savant lorsqu'on a retenu.
Peut-être objectera-t-on encore que, si l'élève a étudié une branche dont les détails seront , dans la suite, perdus pour lui, du moins il aura trouvé, dans ce travail, l'occasion d'exercer son intelligence et sa mémoire. Sans doute, il n'est aucune matière, de quelque nature qu'elle soit, dont l'étude n'offre cet avantage ; mais le temps a-t-il si peu de valeur qu'on puisse négliger impunément le soin d'en régler l'emploi de la manière la plus utile ?
Je crois donc, en ce qui concerne les branches regardées comme plus ou moins accessoires, pouvoir maintenir ce que je disais plus haut, qu'il suffit en général que 1 élève y soit initié. J'ajouterai que le meilleur mode d'enseigner ces branches serait, selon moi, de substituer à l'obligation d'en apprendre péniblement tous les détails des lectures dont l'élève serait tenu de rendre compte dans des résumés élaborés avec tout le soin et toute l'attention dont il serait capable. Et ces sommaires, ces résumés que l'on confierait sans peine à la mémoire serviraient de cadres dans lesquels, plus tard, les jeunes gens replaceraient aisément les détails dont la connaissance leur serait devenue utile.
Ces observations suffisent, je pense, pour montrer combien il serait convenable de simplifier l'enseignement, de le dégager même des matières dont la multiplicité aurait pour effet de mettre la confusion dans la tête des élèves ou de leur donner une instruction plus apparente que réelle, plus superficielle que soli'de. Que l'on adopte franchement la maxime peu et bien ; qu'on exerce avant tout, dans les élèves, l'esprit et le talent ;
Bao'uet. H
enfin, qu'au lieu de vouloir enseigner toute science, on prenne à tâche de rendre les jeunes gens capables de tout apprendre et de tout savoir, et Ton ira droit au j but de l'enseignement, tel qu'il nous paraît devoir être 1 compris.