OCTOBRE
En exposant précédemment quelques idées sur la méthode d'enseigner ^ * j'ai particulièrement indiqué comment l'attention de l'élève doit être dirigée dans l'étude d'une œuvre dont on veut qu'il acquière la connaissance. Je n'ai fait en cela qu'énoncer le procédé mis en pratique depuis longtemps à l'institut philologique de l'Université catholique de Louvain.
Toutefois j'avais prévu que ce que j'écrivais à ce sujet ne suffirait pas pour faire apercevoir tous les avantages résultant de l'emploi d'un procédé si simple, qui ne consiste qu'à chercher le but de l'œuvre qu'on
* Voir plus haut p. 125 et suiv.
entreprend d étudier, à distinguer les moyens qui concourent à la réalisation de ce but et à saisir l'harmonie qui existe entre ces différents moyens. L'expérience seule, disais-je, au moyen de V exercice et de la pratique^ peut faire comprendre toute ïimportance et Veffîcacité de ce procédé.
Malgré cet appel à i-expérience, devant laquelle toute prévention doit se taire, j'ai cru qu'on se déterminerait plus aisément à tenter un essai, si un exemple venait jeter du jour sur la théorie dont j'ai recommandé l'application et montré en réalité qu'en étudiant de cette manière une production quelconque de l'intelligence, on parvient à s'en rendre raison sous tous les rapports jusque dans les moindres détails '.
J'ai choisi pour exemple une étude sur la préface de la Conjuration de Catilina, parce que ce morceau littéraire a peu d'étendue et qu'il forme cependant un tout complet ; en outre parce qu'assez souvent il est regardé comme n'offrant pas de liaison avec le récit auquel il sert d'introduction. Or, après l'étude que nous allons entreprendre, on reconnaîtra que cette préface nous apprend, entre autres choses, pourquoi Salluste s'est fait historien et à quel point de vue il s'est placé en écrivant la conjuration de Catilina. Ce sont là des données qui ne manquent pas d'importance, si nous voulons juger en connaissance de cause la narration qui suit cette préface.
Je ferai remarquer d'abord que ce qui peut nous
' On ne saurait trop se rappeler, quand on s'occupe d'enseignement, la maxime si connue de Sénèque : longum iter 'per iwœceyta, hreve ]}er exem])lum.
aider dans l'appréciation d'une œuvre, c'est d'avoir à l'avance quelques renseignements sur le caractère de l'auteur, sur ses mœurs, ses goûts, ses opinions. L'histoire littéraire nous fournit des renseignements de ce genre sur Salluste. Elle nous apprend qu'il entra à l'âge de 27 ans dans la carrière des honneurs, qu'après avoir été exclu du Sénat pour cause d'immoralité, il se retira au camp de César ; que celui-ci, parvenu au pouvoir, l'éleva à la préture et lui confia le gouvernement de Numidie ; qu'au sortir de cette province Salluste passa le reste de ses jours dans la retraite '.
Après cette observation préliminaire, abordons l'étude de l'introduction au récit de la conjuration de Catilina. L'ensemble de cette introduction se présente à nous comme renfermant une suite de moyens développés en quatre chapitres , par le concours desquels Salluste s'est proposé d'atteindre un but. Une première lecture nous fera reconnaître que ces moyens peuvent se réduire aux propositions principales qui suivent :
1. L'homme doit se distinguer plutôt par l'intelligence que par les forces corporelles et laisser de lui, au moyen de belles actions ou d'un beau talent, le souvenir le plus long possible (ch. 1 et 2).