La gloire de l'écrivain n'est sans doute pas aussi
' On a l'évoqué en doute si les mœurs de Salluste ont été réellement licencieuses dans sa jeunesse et s'il a abusé de sa position en Numidie pour amasser des richesses. Sans nous arrêter à examiner cette question controversée, qu'il nous suffise de prendre acte, si je puis parler ainsi , de l'aveu que l'auteur lui-même fait lorsqu'il donne à entendre que sa jeunesse s'est ressentie de la dépravation des mœurs publiques de son époque. Voir le 3^ chapitre et le commencement du 4^ de la conjuration de Catilina.
grande que celle de l'homme d'action ; cependant il est très-difficile d'écrire l'histoire.
Dès ma jeunesse , dit-il , je me suis occupé des affaires publiques et dans cette carrière j'ai subi l'influence de la corruption générale des mœurs (ch. 3).
3. Ayant pris ensuite le parti de passer le reste de mes jours dans la retraite, j'ai résolu d'écrire les faits les plus mémorables de l'histoire du peuple romain parmi lesquels se présente en première ligne la conjuration de Catilina à cause de la nouveauté du crime et du danger auquel la république fut exposée (ch. 4).
Si, après ce premier coup d'œil analytique, nous nous demandons vers quel but tendent ces diverses propositions, il ne sera pas difficile de découvrir que ce but est, comme dans toute préface, de disposer les lecteurs à accueillir favorablement et avec intérêt l'ouvrage qui leur est présenté et de leur inspirer des sentiments de bienveillance pour l'auteur.
Nous remarquerons en outre que Salluste, en poursuivant le but commun à toute introduction, est particulièrement guidé par un vif désir d'acquérir de la gloire, que c'est là le sentiment qui le domine et dans lequel il a puisé les considérations qu'il fait valoir.
Le but de l'écrivain étant connu ainsi que la source principale de ses inspirations, cette connaissance servira à nous faire trouver la raison des développements successifs que l'auteur a donnés à sa pensée. Pour arriver à ce résultat, nous devons considérer ces développements d'une part comme coordonnés entr'eux, d'autre part comme subordonnés aux vues de l'écrivain. De cette manière nous comprendrons , par exemple , pourquoi Salluste, voulant , comme nous l'avons reconnu,
se procurer de la gloire et s'assurer l'estime de ses contemporains, a premièrement établi et démontré en deux chapitres le principe d'après lequel , selon lui , tout homme doit chercher l'illustration ; pourquoi ensuite il s'est spécialement attaché à détruire les préventions qui pouvaient exister soit contre sa personne, soit contre les écrits du genre historique ;. pourquoi enfin, tout en avouant que sa jeunesse n'a pas été à l'abri de l'influence des mauvaises mœurs de son siècle, il montre une vive horreur du vice et s'annonce comme un écrivain prêt à signaler et à flétrir (ainsi qu'il l'a fait dans ses écrits) la dégradation morale et sociale des Romains.
C'est par une telle étude que nous pénétrons dans l'esprit de Salluste, que nous assistons, pour ainsi dire, à la conception de son œuvre et que nous saisissons les motifs qui l'ont déterminé à la produire. C'est elle qui nous montrant sans cesse l'unité dans la variété nous fait distinguer les couleurs diversement nuancées qui se reflètent successivement de chaque partie sur l'ensembl-e et qui donnent à l'œuvre de l'écrivain une physionomie particulière et caractéristique. En un mot, au moyen de cette étude il nous devient possible de répondre à cette double question, qu'il est indispensable de résoudre pour arriver à la connaissance réelle d'une œuvre quelconque : qu'y a-t-il de général dans l'œuvre que nous étudions, qu'y a-t-il de particulier ?
Mais là n'est point le terme de nos investigations. Il ne suffit pas d'avoir reconnu les vues de l'auteur, de s'être rendu compte des difl'érents moyens dont il s'est servi pour les réaliser, il faut étudier de nouveau et retrouver la pensée de l'écrivain dans les détails de
son œuvre et jusque dans les moindres accidents de son langage.
Il serait trop long sans doute de passer ici en revue les quatre chapitres que contient la préface. D'ailleurs l'expérience prouve que les détails d'une telle étude ne peuvent être convenablement exposés qu'oralement et lorsqu'on a sous les yeux le texte auquel les observations s'appliquent. Je me bornerai donc à analyser, comme exemple, un seul chapitre, le troisième.
Nous avons vu plus haut le sommaire de ce chapitre. En outre, l'étude des développements qu'il renferme nous aura fait connaître avec quelles intentions particulières il a été écrit, et nous aurons compris que Salluste, toujours guidé par l'amour de la gloire, y traite les points suivants : en premier lieu il fait observer qu'il faut beaucoup de talent pour lutter avec avantage contre les difficultés que présente l'art d'écrire et qu'il existe souvent dans l'esprit des lecteurs des préventions qui nuisent à la gloire de l'historien. Ensuite il montre que c'est pour de bons motifs qu'il a abandonné la carrière la plus glorieuse, la carrière des honneurs, dans laquelle il était d'abord entré. Enfin il tâche de s'excuser de ce que sa conduite n'aurait pas été irréprochable dans sa jeunesse au milieu de la corruption générale des mœurs.
Entrons dans les détails. Le troisième chapitre commence par cette phrase : Pulch7mm est hene facere reipuhlicœ , etiam he7ie clicere haud absurdum est ; vel pace vel hello clarum fieri licet ; et qui fecere et qui facta aliorwn scripsere 7nulti laudantur.
Nous remarquerons que cette phrase est étroitemont liée avec la fin du chapitre précédent, où l'auteur
dit que la nature a tracé à l'homme différentes routes dans lesquelles il peut s'illustrer. Ici Salluste énumère les diverses carrières entre lesquejles il avait pu choisir. L'idée dominante c'est la gloire dont on peut se couvrir dans ces carrières, pidchrum est, mais, cette idée étant une fois mise en avant, ce sont les carrières elles-mêmes qui sont opposées l'une à l'autre. Aussi chaque membre suivant de la phrase commence-t-il par l'indication de chacune de ces carrières, et les mots qui représentent l'idée de gloire sont reportés à la fai \
' Je ne puis m'empècher de citer un passage de la 8*^ satire de Juvénal (v. 79 et suiv.), où l'ordre des mots est identiquement le même que dans la phrase de Salluste :
Esto bonus miles, tutor bonus, arbiter idem Integer, ambiguse si quando citabere testis Incertaeque rei ,
Juvénal engage Pontius à ne pas s'appuyer seulement sur la noblesse de ses aïeux, mais à bien s'acquitter des différents devoirs qu'un noble peut être appelé à remplir. Après avoir mis en avant le moi{honus) qui exprime la manière dont il recommande à son ami de se conduire , il continue en faisant ressortir la diversité des devoirs {tutor, arbiter, etc.).
Cicéron, au contraire, dans le lO*' chap. de la 4'' Catilinaire, voulant établir qu'il y aura sans doute quelque place pour sa gloire au milieu des gloires qu'ont méritées les personnages les plus distingués de la république, suit dans l'arrangement des mots un ordre inverse. Il commence la série de ces grands hommes par Scipion {Sit Scipio clarus ille), tandis que les noms des autres citoyens illustres ne viennent qu'après l'idée de gloire. {Ornetur alter eximiâ lande Africanus ; — haheaiitr tir egregius L. Paullus ; — sit in œternà gloriâ Marins ; — anteponatur omnibtis Pompeius ; — erit profecto inter lionmi laudes aliquid loci nostrœ gloriœ.)
On peut aussi comparer avec la phrase de Salluste le commencement des Annales de Tacite, où l'auteur, énumérant les différentes espèces de gouvernement et de pouvoir auxquelles Rome fut successivement soumise, met en tête le nom de Rome {Urbem Romani) immé-
On voit combien il est important de faire attention à l'ordre dans lequel les mots sont placés, ordre que nous appelons souvent inversion , relativement à la phraséologie de la langue française.
Notons en passant qu'au lieu de répéter pulchruni est ou de le sous-entendre, l'auteur varie son style en recourant à la synonymie '. Ainsi à pulcJirum est répondent successivement haiid absurdum est, clarum fieri licet, midti laudantur. Seulement on s'aperçoit que pidchrwn est exprime l'idée de gloire d'une manière nette et positive.
Remarquons de plus que dans l'énumération que contient la phrase il y a toujours deux moyens d'illustration mis en contraste : bene facere — bene dicere; velpace — vel bello ; et qui fecere — et qui facta aliorum soHpsere. Nous voyons aussi que Salluste commence l'énumération en indiquant la carrière qui était regardée sans contredit comme la plus glorieuse et à laquelle se ysXtâche pidchriim est et qu'il la termine par l'indication de la carrière qu'il a choisie pour lui-même et sur laquelle il veut éclairer ses lecteurs , afin qu'ils comprennent qu'on peut mériter de la gloire en se faisant historien. C'est cette dernière pensée qui devient en effet l'objet de la phrase suivante : Ac mihi quidem,
diatement suivi de l'indication de la j)remière forme de gouvernement, tandis que les phrases suivantes commencent par la désignation des autres formes
' C'est ainsi que Cicéron et Juvénal ont fait dans les passages cités plus haut. Ce n'est pas qu'il y ait en réalité de véritables synonymes ; mais l'usage nous apprend que des mots qui outre une signification déterminée et commune éveillent dans notre esprit des idées particulières sont regardés comme synonymes, lorsque ces idées accessoires viennent à s'affaiblir ou à s'effacer.
iSg
tametsi haiidquaquam par gloria seqiiatur scriptorem et auctorem rerum, tamen inprimis arclimm videtiir res gestas scribere ; primum, qiiod facta dictis sitnt exœquanda ; dehinc, quia plerique, quœ delicta reprehenderis, malevolentiâ et invidiâ dicta piUant ; uhide magnâ virtute et gloriâ honoritm memores, quœ sibi quisque facilia factu pidat, œquo animo accipit ; supra ea, veluti flcta, pro falsis ducit.
Les mots ac miïii quidem — videtur annoncent une opinion particulière à l'auteur sur les obstacles qui peuvent arrêter le succès et la gloire de l'historien ; mais, avant d'exprimer complètement sa pensée et afin qu'elle soit mieux accueillie par ses lecteurs, il se hâte de reconnaître que la gloire de l'écrivain n'égale en aucune manière celle de l'homme d'action. Cette réserve faite, il expose les grandes difficultés que, selon lui, présente surtout l'art d'écrire l'histoire {in pinmis arduum) et il a soin de les espacer, de les séparer {p^Hmum — dehinc). Cependant on s'aperçoit bientôt que ce ne sont pas les difficultés inhérentes à Fart d'écrire considéré en lui-même, {quod facta dictis sunt exœquanda) qu'il veut particulièrement signaler ; il insiste plutôt sur ce qu'il y a de désagréable et de nuisible pour l'écrivain dans les dispositions de la plupart des lecteurs qui sont portés à juger défavorablement l'œuvre de l'historien {quia plerique etc.). Nous acquérons ainsi une nouvelle preuve que Salluste recherche avant tout l'illustration et qu'il s'attache dans sa préface à écarter ce qui tendrait à contrarier ses vues et à mettre obstacle à sa gloire ' .
* J'ajouterai ici une observation sur Temploi des mots scriptorem
igo
En examinant attentivement la dernière partie de la phrase dehinc, quia plerique etc., on remarquera que Salluste particularise et présente comme disposition d'un grand nombre de lecteurs à l'égard des historiens le sentiment d'envie qu'un amour-propre désordonné développe si souvent dans le cœur humain. Cette passion qui voit avec peine le mérite d'autrui et qui, pour le rabaisser, ne recule devant aucune interprétation malveillante, poursuit l'écrivain, dit Salluste, soit qu'il blâme, soit qu'il loue.
De plus, remarquons que si l'emploi des contrastes est un des moyens de style les plus propres à éveiller et à soutenir l'attention du lecteur, il nous fait en même temps saisir plus facilement la raison du choix des mots et la valeur de chaque expression. Quœ delicta reprehenderis est opposé à uhi de magna virtute et gloriâ bo7i07^um memores ; œqiio aniino accipit à pro falsis ducit. H y a également antithèse entre magna virtus et gloria bono7^um et quœ sibi qiiisque facilia factu putat.
Je passe à la troisième phrase : Sed ego adolescentulus i7iitio, sicut plerique, studio ad rempublicam latus sum , ibique midta advorsa fuere. C'était peu pour Salluste d'avoir essayé de disposer favorablement ses lecteurs à l'égard de l'historien ; restait une objection
et auctorem rerum. Que Salluste ait employé scri'pior rerum, cela se conçoit puisque c'est l'expression latine ordinaire qui sert à désigner l'historien. S'il a ajouté auctor, c'est évidemment par opposition au mot scriptor, mot qui d'ailleurs rendait ici exactement sa pensée, puisqu'il voulait mettre en regard celui qui éctnt les actions et celui qui les fait. C'est sans doute à cause de cette opposition que plusieurs éditeurs lisent actorem au lieu (Vauctorer/i.
qui pouvait nuire à sa gloire. Pourquoi n'avait-il pas choisi pour s'illustrer la carrière évidemment la plus glorieuse ? Il répond à cela que dès sa jeunesse (adolescentuliis, mot qui, selon l'usage des Romains, ne s'applique pas rigoureusement à la première adolescence) il a, comme la plupart, été porté par goût aux affaires publiques {sicut pleriqiœ, etc.), mais que là {ihi), dans les relations qu'il avait à cause des fonctions dont il était revêtu, beaucoup de choses lui furent contraires {advorsa), c'est-à-dire , comme il se hâte de l'expliquer, qu'au lieu des vertus qu'il aurait dû rencontrer il ne voyait régner autour de lui que des vices (nam pro piidore, py^o cdjstinentià, pro virtute, audacia, largitio, avaritia v igebant) .
On est tenté de croire, au premier abord, que pour trouver le sens précis des substantifs abstraits employés dans cette phrase et distinguer quelle est la signification particulière que Salluste a attachée à chacun d'eux, il suffit de comparer les trois vertus , dans l'ordre qu'elles occupent, aux trois vices qui leur sont opposés. C'est en effet de cette manière qu'il paraît naturel d'essayer finterprétation de ce passage. Mais, si après avoir suivi ce procédé il est reconnu que des mots qui semblent avoir été opposés l'un à l'autre par l'auteur ne peuvent l'être réellement sans que leur signification primitive ou dérivée subisse un changement notable, il y aurait imprudence à persister dans cette voie d'interprétation. En effet, ûi'iudor, considéré comme le contraire de audacia, peut être aisément pris pour le sentiment de réserve, de retenue, de modestie, il n'est pas aussi facile de déterminer le sens de ahstineniia opposé à largitio. Ce dernier mot exprime sans doute les
largesses faites en vue de briguer des suffrages et de captiver la faveur du peuple ou des hommes puissants, tandis (\\xabsti7ientia ne peut guère signifier que la vertu qui consiste à ne pas désirer, à ne pas rechercher ce qui appartient à autrui. Or, cette vertu est directement opposée à avaritia, c'est-à-dire au vice qui nous porte à souhaiter et à rechercher la possession du bien d'autrui. On dira peut-être (\\jiahstinentia, si ce mot est considéré comme opposé à largitio, indique la vertu par laquelle nous refusons l'offre de largesses qui nous est faite ; mais c'est là, me semble-t-il , détourner le mot de sa véritable signification. D'ailleurs l'opposition entre abstinentia et avaritia est bien plus naturelle, plus saillante et plus nette.
Nous pouvons donc conclure avec probabilité que dans la pensée de Salluste c'est acaritia et non largitio qui répond à abstinentia. Il faudrait, après cela, opposer virtus à largitio. Rien n'est plus simple, puisque le mot virtus renferme en lui-même l'idée de cette disposition de l'âme à laquelle répugne l'emploi de tout moyen qui n'est pas conforme à l'honnête, tel que les largesses.
Revenons à l'enchaînement, au lien logique des pensées de Salluste, examinées en détail. Que pouvait faire un jeune homme au milieu de ces vices qui régnaient autour de lui, qui avaient de la force, de la vigueur {vigebant)] Est-il étonnant qu'il n'ait pas été à l'abri de toute atteinte ? Et n'est-il pas excusable jusqu'à un certain point, puisqu'il désapprouvait les mauvaises mœurs des personnes avec lesquelles il était en contact ? Voilà le sujet de la dernière phrase : Quœ tametsi animus aspernabatur insolens malarum artium, tamen inter tanta
vitia imhecilla œtas amhitione corrupta tenehatur ; ac me, qicum ah reliquorum malis ^norihus dissentirem, nihilo minus hono7^is cupido, eadem quœ cœteros, fama atque invidia vexabat.
Salluste fait ici l'aveu de ses fautes, mais il les atténue, il les excuse, non toutefois sans que sa diction se ressente de l'embarras qu'il éprouve en abordant ce point délicat. Aussi la seconde partie de la phrase ac me, etc., n'est guère qu'une nouvelle forme donnée à la pensée qu'exprime déjà la première partie, sans y ajouter la mention d'aucun fait précis. Hâtons-nous de dire que le rapport que nous remarquons entre les deux parties de la phrase servira à jeter du jour sur l'une et sur l'autre, par la comparaison des expressions que chacune d'elles renferme.
Mais comment l'auteur cherche-t-il à excuser ce que ses moeurs ont pu avoir de répréhensible ? D'un côté il fait remarquer que n'étant pas habitué aux moyens, aux manoeuvres réprouvées par la vertu {insolens malarum artium) il conservait dé bons sentiments au milieu des vices qui l'entouraient {quœ tamesti ayiimus aspernahatur ; quiim ah reliquorum malis 7noribiis dissentirem) . D'un autre côté il montre que s'il n'est pas resté exempt de tout reproche, malgré la pureté de ses sentiments {taynetsi — tamen ; quwn — nihilo minus), c'est que son âge faible séduit par l'ambition était sous l'étreinte de vices puissants {inter tanta vitia imhecilla œtas amhitione corrwpta tenehatur ; honoris cupido, eadem quœ cœteros, fama et invidia veœahat) \
* L'observation que je viens de faire prouve qu'il y a entre tametsi et tamen le même rapport qu'entre quum et nihilo mimis ; que, par conséquent, quum n'est ici ni lorsque, ni tandis que. ni 'puisque, mais quoique.
Baguet. 13
Il nous reste à examiner la fin de cette dernière phrase du chapitre, qui paraît manquer de clarté. Aussi lit-on ce passage avec des variantes dans plusieurs éditions. L'obscurité provient des mots intercalés entre cupido et vexahat.
Si nous laissions pour un moment de côté les mots fama et invidia, voici quelle serait la pensée de Salluste : quoique je désapprouvasse les mauvaises mœurs des autres, néanmoins le désir des honneurs {honoris, de l'honneur qu'on cherche dans les dignités, dans les magistratures) qui tourmentait les autres me tourmentait aussi. Or, ce n est pas du simple désir de parvenir aux fonctions publiques ^ue Salluste avait à faire l'aveu et à s'excuser, mais bien de la funeste influence que les vices qui l'entouraient avaient exercée sur lui dans la carrière où son ambition l'avait porté. Il voulait se justifier de s'être compromis par le contact avec des hommes dont les mœurs étaient corrompues. C'est ainsi qu'il venait de dire : inter tanta vitia imbecilla œtas mnhitione corrupta tenebatur. Dans le chapitre suivant il s'exprime d'une manière plus explicite : iihi animiis, dit-il, ex MULTis miseriis atque periculis requievit, et un peu plus loin : a qiio incepto studio me ambitio mala detinuerat, eodem ?^egressus.
Nous sommes donc fondés à dire que, dans le passage dont nous nous occupons, les mois fama et invidia servent à indiquer sous quels rapports le désir des honneurs tourmentait Salluste et pouvait devenir pour lui un sujet de blâme. Fama associé à invidia ne peut sans doute être pris qu'en mauvaise part et signifiera vraisemblablement la diffamation qui avec l'envie étaient les armes peu loyales dont des compétiteurs ou des
collègues faisaient usage les uns contre les autres ^
Parmi les variantes de ce passage il en est une qui consiste à supprimer la virgule après cupido. Alors eadem se rapporte directement à cupido ainsi que qiiœ, au lieu d'être lié à fama et invidia.
Une autre variante remplace quœ par qua. Il résulte de ce changement que eadem, fama et inmdia sont des ablatifs qui déterminent la manière dont Salluste était tourmenté par l'ambition.
Je n'ai pas la prétention d'avoir fait toutes les remarques littéraires auxquelles peut donner lieu l'étude du troisième chapitre de la conjuration de Catilina. J'ai cru même ne pas devoir m'arrêter aux observations purement grammaticales, parce qu'en général c'est un point qui n'est pas négligé dans l'enseignement des langues. Je le répète, j'ai seulement voulu , par un exemple, fournir la preuve (et cette preuve est suffisante, je pense) que, pour acquérir l'intelligence d'une production littéraire, il faut que notre esprit aperçoive l'unité qui a présidé à la composition de cette œuvre et qu'il ne la perde jamais de vue dans l'étude des détails.
Un tel procédé, on doit le reconnaître, est de nature à faciliter singulièrement la tâche si ardue en elle-même d'interpréter le langage à l'aide duquel l'intelligence de l'écrivain se met en communication avec l'intelligence du lecteur. En outre , en étudiant de cette manière , nous risquons moins de nous égarer et de
^ V.^'&xnQi^ fanfia et inviàia, n'étant ajoutés à honoris cupido ({ue comme développement et comme apposition, cette circonstance nous fournit une raison d'expliquer l'empoi du singulier vexahat au lieu du pluriel vexahant.
nous exposer aux reproches qu'on adresse si souvent aux maîtres des langues anciennes. Ils s'ingénient, diton, à trouver des beautés de tout genre dans les auteurs qu'ils mettent entre les mains des élèves, à donner aux expressions une portée que l'écrivain n'a pas voulu leur donner, à substituer, en un mot, les rêves de leur imagination à des pensées fort simples. Or, par le procédé que je viens d'appliquer à l'étude de Salluste, nous ne demandons au langage que ce qu'il contient réellement, nous n'y trouvons que ce qui se manifeste à notre intelligence en vertu des rapports que l'esprit attentif y aperçoit \ Enfin, dans l'interprétation des auteurs nous
' Me blâmera- t-on de généraliser et d'appliquer à l'étude de toute production littéraire ce que Tauteur de l'Imitation de J.-C. (L. I, c. 5) dit de l'étude de l'écriture sainte : otmiis SCriptîcra sacra eo spiritu débet legi quo fada est ? Cette maxime ainsi généralisée rendrait ma pensée avec précision.
C'est avec les mêmes vues que La Bruyère me semble avoir recommandé avec tant d'instances l'étude des textes (Caractères, ch. 14). Qu'il me soit permis de transcrire ici ce passage qui ne saurait être assez médité ni trop soigneusement mis à profit par tous ceux qui s'occupent d'interprétation :
« L'étude des textes ne peut jamais être assez recommandée ; c'est c( le chemin le plus court, le plus sur et le plus agréable pour tout t( genre d'érudition. Ayez les choses de la première main, puisez à « la source , maniez , remaniez le texte, apprenez-le de mémoire, « citez-le dans les occasions , songez surtout à en pénétrer le sens « dans toute son étendue et dans ses circonstances, conciliez un auteur « original, ajustez ses principes , tirez vous-mêmes les conclusions. « Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je c( désire que vous soyez ; n'empruntez leurs lumières et ne suivez c( leurs vues qu'où les vôtres seraient trop courtes ; leurs explications « ne sont pas à vous et peuvent aisément vous échapper. Vos obser- « vations au contraire naissent de votre esprit et y demeurent, vous « les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la conc< sultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n'êtes
avons foi au talent du bon écrivain, talent qui consiste à savoir revêtir sa pensée de la forme la plus convenable et choisir entre toutes les expressions celle qui puisse la rendre exactement.
Après cela , je le demande, n'est-il pas évident qu'un élève dont l'attention serait dirigée dans ses études de tout genre de la manière que j'ai exposée marcherait à grands pas dans la voie qui conduit au vrai talent ? Son instruction serait solide puisqu'il la devrait à un travail toujours actif , toujours spontané, et ce travail lui donnerait infailliblement l'aptitude à la science, ce que j'ai considéré ailleurs ' comme but général de l'enseignement.
« arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, « où les commentateurs et les scholiastes eux-mêmes demeurent « court , si fertiles d'ailleurs, si abondants et si chargés d'une vaine « et fastueuse érudition dans les endroits clairs et qui ne font de peine a ni à eux ni aux autres ; achevez ainsi de vous convaincre, par cette « méthode d'étudier, que c'est la paresse des hommes qui a encouragé « le pédantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à « faire périr le texte sous le poids des commentaires, et qu'elle a en « cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en mul- « tipliant les lectures, les recherches et le travail qu'elle cherchait à « éviter. »
* Voir plus haut, p. 155.