PRINCIPAL DU COLLEGE DE DLNANT
DÉCEMBRE l85l
Parmi les améliorations que le collège de Dinant doit à M. Lambert dont la mort est venue si brusquement interrompre les utiles travaux ^ , il en est une qui me paraît mériter particulièrement l'attention des personnes qui s'intéressent à l'enseignement public. Je veux parler de la manière dont cet habile directeur a écarté les inconvénients et les dangers qu'olfre à la jeunesse le système d'émulation généralement suivi dans les établissements d'instruction moyenne.
Si l'on n'examine que le but de ce système ou si l'on ne tient compte que de l'intention des personnes qui l'adoptent, on n'y trouvera sans doute rien de répréhensible. Que peut-il en effet y avoir de blâmable à proposer des récompenses aux jeunes gens pour les
' M. Maximiliea Lambert est décédé subitement le 4 avril 1851, à rage de 42 ans.
encourager au travail ? Il est vrai toutefois qu'au point de vue moral le motif qui doit nous guider avant tout et qui peut seul ennoblir nos actions c'est l'obligation de travailler au développement et au perfectionnement de nos facultés, afin de nous rendre aptes à remplir convenablement les devoirs que la Providence impose à chacun de nous. Cependant, quand on considère combien il est difficile, même aux hommes mûris par l'âge et par l'expérience, de puiser dans ce seul motif un zèle qui ne se ralentisse jamais et de laisser venir, comme dit Bossuet, la gloire après la vertu, on ne peut certes blâmer la pensée de ceux qui venant en aide à notre faiblesse naturelle, surtout dans le jeune âge, se servent de l'appât des récompenses pour nous faire entrer et marcher avec ardeur dans la voie qui conduit au but que nous devons atteindre.
Ce n'est donc pas le dessein de stimuler le zèle des élèves en leur décernant des prix à la fin de chaque année scolaire qui peut donner lieu à une critique sérieuse ; mais il importe de s'assurer si l'émulation qu'on excite parmi les jeunes gens produit les résultats qu'on en espère. Or les faits démontrent qu'il n'en est généralement pas ainsi, et quiconque a passé quelques années au milieu de la jeunesse des collèges n'a aucun doute à cet égard.
D'abord, il est évident que dans le système en vigueur l'émulation n'agit d'ordinaire que sur un nombre fort restreint d'élèves, elle reste sans influence aucune sur la plupart ou produit même le découragement, dès que s'est évanoui tout espoir de conquérir une palme.
Ensuite, ce n'est pas en général le mérite réel qui est récompensé, mais seulement le mérite relatif. Il ne
faut, pour triompher, que surpasser ses concurrents ; être fort, il est vrai, si les condisciples avec lesquels on doit lutter sont forts, mais il suffit d'être un peu moins faible qu'eux, s'ils sont faibles.
En outre, la chance d'obtenir un prix particulier dans une des ditférentes branches enseignées engage assez souvent les élèves à s'attacher de préférence à l'étude d'une matière spéciale, au risque de compromettre l'ensemble de leur instruction.
Ce sont là. on ne peut le nier, des inconvénients qu'il serait désirable de voir disparaître ; mais à côté de ces inconvénients se présentent des dangers d'une autre nature. Personne n'ignore que les élèves sur lesquels l'émulation exerce la plus puissante influence sont exposés à prendre pour objet principal de leurs efforts la victoire à remporter sur des rivaux. Ne faut-il pas craindre dès lors que ces jeunes gens ne franchissent aisément les limites qui séparent à peine l'émulation de l'envie et que leur cœur ne s'ouvre à des sentiments dont le développement ne servirait plus tard qu'à empoisonner leur existence * ?
Et qu'on ne dise pas qu'un maître intelligent saura sans peine arrêter les suites funestes de l'émulation ; ce serait prétendre qu'il est facile de modérer à son gré un feu qu'on ne cesse d'attiser.
Il aurait donc bien mérité de la jeunesse celui qui, tout en lui donnant des encouragements efficaces , serait parvenu à la préserver des dangers et des inconvénients qu'elle rencontre dans le sj^stème d'émulation,
' J'ai connu un élève de sixième qui, apprenant qu'un de ses concurrents les plus redoutables était empêché pai- une indisposition de prendre part à un concours, s'écria : Je voudrais qu'il mouriH !
tel qu'il est étabi dans la plupart des écoles. Or , M. Lambert me semble avoir heureusement résolu ce problème important. Il a saisi l'occasion que lui offrait la solennité de la distribution des prix à la fin de l'année scolaire 1847-1848 pour rendre compte du plan qu'il avait conçu et réalisé à ce sujet. J'ai cru qu'il serait utile de donner de la publicité à ce plan simple et d'une exécution facile, persuadé que les personnes qui s'intéressent au progrès moral et intellectuel de la jeunesse l'accueilleront avec faveur et s'empresseront de le mettre à profit \ Il m'a paru en même temps que je ne pouvais rendre un meilleur hommage à la mémoire d'un homme qui m'honorait de son amitié et auquel j'avais voué une profonde estime.
Voici comment M. Lambert s'est exprimé : « Messieurs,
« La solennité qui nous réunit en ce moment n'est pas, « vous le savez, une distribution de prix. Depuis quelque « temps déjà ^ nos élèves sont venus spontanément nous « exprimer le désir de renoncer à ces récompenses en « faveur des pauvres. Cette proposition était trop louait ble pour ne pas être accueillie avec joie. Mais ne <( voulant pas priver ces Messieurs d'un encouragement « qui peut paraître nécessaire pour les soutenir dans (( leurs efforts, nous avons dû remplacer la distribution « des prix par un autre moyen d'émulation. Nous
* On lira aussi avec beaucoup d'intérêt les observations judicieuses que renferme sur cette matière le chapitre dixième (des encouragements et des récompenses) d'un ouvrage que MM. L. Casterman et Th. Olivier ont publié sous le titre De renseignement moyen et de ses rapports avec l'état social.
* C'était avant qu'une proposition identique eût été faite et acceptée d;iiis plusieurs petits séminaires et plusieurs collèges de France.
« aurions pu simplement proclamer ici les noms des « vainqueurs et leur distribuer, au lieu de livres, des « diplômes ou témoignages de leurs succès. Mais frap- (( pés des défauts inhérents au caractère de la lutte que « les prix établissent entre les étudiants et aux condi- « tions de la victoire ; affligés des mauvais effets qui en « résultent si souvent, nous avons profité de l'occasion « pour introduire dans le système d'émulation généra- « lement suivi dans notre pays des modifications qui (( tendent à donnera cet aiguillon si puissant de l'amour- « propre une direction plus morale et une influence plus « efficace. Permettez, Messieurs, que je vous expose (( brièvement ce mode d'encouragement et les principaux <( avantages qui le distinguent.
« Marchant sur les traces du Jury national chargé « de conférer les grades académiques, nous rangeons (( les étudiants dans cinq catégories, fondées sur le plus « ou moins de succès qu'ils ont obtenu dans leurs cours « respectifs. Pour opérer ce classement, nous nous « basons sur trois modes d'appréciation , qui se con- « trôlent mutuellement, et qui deviennent pour les « élèves de puissants motifs d'application .
« Ce sont, d'abord, les notes recueillies par chaque (( professeur sur le travail journalier de ses élèves ; en (( second lieu , trois compositions dans chacune des « branches de l'enseignement ; enfin trois examens (( subis devant une commission composée du principal « et de plusieurs professeurs.
« Ces compositions et ces examens se font à difl'é- « rentes époques de l'année, pour tenir les élèves con- « stamment en haleine ; et leur importance, évaluée en « chiffres , augmente en proportion du temps écoulé
« depuis le commencement de l'année scolaire. Vers
« la fin des cours, nous réunissons les points obtenus
« par chaque élève dans ces trois genres d'épreuves,
« et d'après la somme des chiffres, nous déclarons qu'un
« tel étudiant a suivi son cours ou avec le plus grand
(( succès^ ou avec grand succès, ou avec succès, ou sim-
« plement d'une 7nanière satisfaisante.
« Des élèves compris dans ces quatre divisions nous
« formons une liste dont il sera fait lecture dans cette
« réunion, et qui remplace le programme des prix.
« Nous donnons aussi à chacun d'eux un diplôme con-
« statant son degré démérite ^
« Il reste une cinquième catégorie : Dieu veuille
M qu'elle soit toujours peu nombreuse ou plutôt qu'elle
« devienne inutile ! mais nous sommes obligés de la
a maintenir dans l'intérêt des études et des jeunes
« gens confiés à nos soins. Elle se compose des élèves
« qui n'ont pas fait assez de progrès pour suivre avec
« fruit, l'année suivante, les leçons d'une classe supé-
« Heure. Toutefois nous leur laissons la faculté de se
« présenter à un nouvel examen après les vacances, et
« cette dernière épreuve décidera de leur avancement.
« Par ménagement, nous ne les nommons pas dans
« cette réunion, et leurs noms ne figurent pas sur le
« programme.
« Tel est. Messieurs, l'ensemble des mesures que
« nous avons adoptées pour remplacer cette année le
* On pourrait, sans s'écarter de nos principes, joindre à ce diplôme un livre donné comme souvenir et comme témoignage d'estime aux élèves des trois premières catégories. Nous l'avons fait nous-mêmes dans les trois classes inférieures. Mais nous avons remis ces diplômes et ces prix à chaque élève en particulier, après la séance publique.
« stimulant d'une distribution solennelle des prix. Sans « y attacher une importance exagérée, nous croyons ce a système d'encouragement préférable à celui qui a (( prévalu jusqu'à ce jour dans notre pays ^
« En effet, quel est le but des solennités qui terminent « l'année scolaire dans les collèges ? Signaler à l'atten- « tion publique les étudiants qui se distinguent par leurs « succès, soutenir et exciter les efforts de tous. Or, « nous avons la confiance que ce double but sera plus « sûrement atteint aujourd'hui qu'il ne l'était précédem- « ment dans nos distributions de prix.
« Et d'abord, les prix et les accessits vous donnaient- « ils une idée juste et suffisante de la force des élèves « qui les obtenaient ? Nullement. Ils vous disaient bien « à la vérité que ces étudiants l'avaient emporté sur « leurs condisciples ; mais ils vous laissaient ignorer « jusqu'à quel point cette victoire était honorable. Tel « en effet brillait dans une classe ou dans un collège, « qui n'aurait peut-être pas obtenu ailleurs la moindre « distinction. Et réciproquement, un jeune homme pou- « vait avoir un mérite réel et n'être pas remarqué, « parce qu'il se trouvait avec des concurrents plus forts « ou seulement plus heureux. Dans notre système, chaque « élève est jugé d'après son propre travail, sans com- « paraison avec celui de ses condisciples : l'apprécia- « tion absolue est substituée à l'appréciation relative.
« Ensecondlieu, l'émulation excitée par les prixn'at-
' Depuis longtemps les distributions de prix sont supprimées en Allemagne. En Pologne, on se contente de lire et de publier la liste des élèves admis à passeï* dans une classe supérieure, sans mettre entr'eux aucune distinction. Au reste, les bons professeurs comptent peu sur ces moyens extérieurs pour faire étudier leurs élèves.
« teignait que les élèves les plus forts d'une classe, ceux- « là même qui trouvent déjà dans le plaisir et les avan- « tages de l'étude des motifs assez puissants pour s'y « livrer avec constance. En outre, elle n'agissait pas assez « directement, assez immédiatement sur le travail quo- « tidien des étudiants. Vous avez compris, Messieurs, (( que ces inconvénients n'existent pas dans les moyens « d'encouragement que nous avons adoptés : tous les « élèves, les faibles comme les forts, se trouvent com- « pris dans l'une ou l'autre des divisions établies ; et, « pour y occuper un rang honorable, il ne leur suffit « pas d'avoir réussi dans quelques compositions, il (( faut avoir bien travaillé toute Tannée.
« Vous aurez pu remarquer aussi, Messieurs, que « nous avons réuni sous une appréciation commune « toutes les branches d'étude auxquelles un élève a dû « se livrer. Notre but a été de l'engager à n'en négli- « ger aucune. Les prix particuliers de Latin, de Fran- « çais, de Mathématiques faisaient souvent un tort réel « à certains élèves, qui, dans l'espoir den obtenir, « concentraient leurs efforts sur une partie de leurs « études, au préjudice des autres. Encore si, dans ce (( choix, ils avaient consulté les intérêts de leur avenir, « s'ils avaient pris conseil de leurs parents ou de leurs « maîtres ; mais non, ce qui décidait leur préférence, « c'était la facilité de se procurer des applaudissements « et des félicitations.
« Enfin,' Messieurs, des pédagogues distingués ne « trouvent pas dans les distributions de prix et dans les (( bases sur lesquelles on s'appuie pour les décerner ce « haut degré de moralité qufdoit présider à toute l'écono- « mie de l'éducation. Fondés sur une triste expérience,
« ils affirment qu'elles jettent trop souvent dans le « cœur des jeunes gens des germes d'orgueil ou den- « vie, de présomption ou de découragement. Si notre « système d'émulation ne fait pas complètement dispa- « raître ce danger, il a du moins l'avantage de le (( diminuer sensiblement. Car nos distinctions hono- « rifîques sont fondées, non sur une supériorité pure- « ment relative, mais sur le mérite absolu, sur la force « réelle des étudiants ; aucun d'entre eux ne pourra a dire qu'un autre Fa empêché de se distinguer ; chacun « devra à ses talents et à ses efforts le rang qu'il aura « obtenu ; personne n'aura lieu de se réjouir de l'échec « d'autrui, de se féliciter de sa faute ou de son mal- (( heur. Dès lors la lutté prend un autre caractère : ce « n'est plus, à proprement parler, entre les condisci- « pies qu'elle est établie, mais bien entre chaque élève M et son travail.
« Au commencement du cours, on dit à un étudiant : « Voilà le programme de vos études pour cette année ; « voilà la matière sur laquelle vous serez jugé. « Chaque jour on vous donnera une portion de ce tra- « vail à faire ; chaque jour aussi on tiendra note de (( vos progrès. Si ces notes, jointes à celles que vous « aurez obtenues dans les compositions et les examens, « vous donnent, à la fin du cours, un chiffre assez « élevé, attendez- vous à des félicitations et à des « succès honorables, quels que soient d'ailleurs les « moyens, les efforts et les progrès de vos condisci- « pies ; personne ne pourra vous ravir l'honneur que « vous aurez mérité. Mais aussi ne comptez pas sur la « faiblesse des autres pour remporter quelque distinc- « tion. D'un autre côté, si vous échouez, vous ne pourrez
« pas dire que vous aviez à lutter contre des concurrents « trop redoutables ; vous ne pourrez l'attribuer qu'à la « faiblesse de vos moyens ou à celle de vos efforts.
« Telles sont, Messieurs, les modifications que nous (( avons introduites dans le système d'émulation ; tels « sont les motifs qui nous y ont engagés. Nous avons (( la confiance d'avoir fait un progrès réel, en tenant « note du travail journalier des élèves, en ajoutant à « ces notes et aux compositions écrites des examens « subis devant une commission, en réunissant sous une « commune appréciation tous les cours suivis par un « étudiant, et en substituant le mérite absolu à une « supériorité purement relative. Déjà une expérience « de quelques mois est venue confirmer nos convictions. « Si cependant l'avenir nous apprenait que nous nous « sommes trompés en quelque point, nous nous hâterions (( de revenir sur nos pas. Mais aussi nous ne craindrons « pas les innovations, toutes les fois qu'il s'agira du bien- « être intellectuel et moral de nos élèves \ »
^ tt Quoique pour Fordinaire ce soit une règle très-sage et trèsjudicieuse d'éviter toute singularité, et de suivre les coutumes établies, je ne sais si, dans la matière que nous traitons, cette maxime ne souffre pas quelque exception, et si Ton ne doit pas craindre les dangers et les inconvénients d'une espèce de servitude, qui fait que nous suivons aveuglément les traces de ceux qui nous ont précédés, que nous consultons moins la raison que la coutume, et que nous nous réglons plutôt sur ce qui se fait que sur ce qui doit se faire : d'où il arrive souvent qu'une erreur une fois établie se communique de main en main et d'âge en âge, et devient une loi presque imprescriptible, parce qu'on croit devoir faire comme les autres, et suivre le grand nombre. » Rollin, Traité des études, liv. 8^, 1'"* partie, art. 1.