DU PROCEDE A SUIVRE POUR RÉALISER LE BUT DE L'ENSEIGNEMENT
JANVIER l852
Lorsque j'eus l'honneur de soumettre à la classe quelques réflexions sur le but général de renseignement \ je terminais par cette conclusion, qu'au lieu de vouloir tout enseigner aux jeunes gens, il fallait plutôt les rendre capables de tout apprendre et de tout savoir.
Comme suite à ces^réflexions, je me suis proposé d'indiquer, en peu de mots, le moyen qui me paraît le plus propre à donner aux élèves l'aptitude à la science.
Pour être véritablement savant, il ne suffit pas d'étudier un à un les divers éléments dont se compose l'ensemble d'une science, il faut, et c'est là une condition indispensable , coordonner avec soin ces éléments, les combiner entre eux, en découvrir l'enchaînement et la raison d'être, et avoir toujours présent à l'esprit le but
* Voir plus haut p. 155 et suiv.
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à la réalisation duquel ils concourent, chacun dans sa sphère particulière.
Ce qui est vrai de l'étude dune science, s'applique également à l'étude des œuvres littéraires et artistiques. En un mot, l'expérience prouve que cette manière d'envisager toute production quelconque de l'intelligence nous procure , d'une part, des connaissances réelles et solides, tandis que, d'autre part, elle nous initie à l'art de la composition.
Si les jeunes gens les plus studieux possédaient, au sortir des écoles , une certaine quantité de connaissances ainsi acquises, et si, en outre, ils se montraient convenablement exercés-^ tant à la composition qu'à lappréciation raisonnée d'œuvres littéraires ou scientifiques, nous nous applaudirions sans doute de pareils résultats , et nous nous hâterions de proclamer que le but de l'enseignement est atteint. Alors nous pourrions dire en toute vérité à ces jeunes gens : allez et continuez à faire de même, soit dans les écoles supérieures, soit dans les différentes carrières où la société vous appelle.
Malheureusement, il ne nous est pas permis de tenir un tel langage. Ce qui manque surtout à la jeunesse, il faut le reconnaître , c'est l'esprit de suite, c'est la synthèse, c'est, si j'ose parler ainsi, Yarchitecture mentale. Le procédé analytique, lorsqu'on l'emploie sans avoir en vue une synthèse préalable et une synthèse finale, ne donnera jamais une science solide, ne fera jamais éclore le talent, à moins qu'on ne prétende que celui-là avance réellement qui se borne à passer successivement d'un point à un autre , sans se rappeler en même temps d'où il vient, où il va et par où il parvien-
dra au terme de sa course. Dans une étude quelconque, pour que cette étude produise des résultats satisfaisants, tout doit aboutir, tout doit être lié et en harmonie, tout doit être un.
Un écrivain ^ a dit avec beaucoup de justesse : Celui qui ne domine pas V ensemble est i7ifaillihlement submergé sous les détails. Ce n'est pas que la synthèse exclue l'analyse dont elle a , au contraire , un besoin indispensable ; mais, si on décompose, ce doit être dans le dessein de reconstruire, et jamais on ne parviendra à une connaissance approfondie des détails, s'ils ne sont étudiés en vue de l'ensemble.
Je n'ai voulu jusqu'ici que déterminer en quoi consiste le vrai savoir, et signaler en même temps le défaut qui nuit aux succès de l'élève, alors même que, faisant preuve d'une application soutenue , il se renferme dans le cadre d'études qu'une main habile et intelligente lui a tracé. Cependant je crois avoir déjà presque suffisamment indiqué le moyen qui se présente naturellement pour combattre ce défaut. En effet, ce moyen n'est autre que de faire contracter à l'élève, dès la première enfance , l'habitude de chercher, au point de vue de l'ensemble, les rapports qui peuvent être établis entre les différentes parties dont se compose chaque objet de ses études , afin qu'il connaisse la manière d'être et la raison d'être de chacun de ces objets, le comment et le pourquoi , ou. , en d'autres termes , afin qu'il en distingue nettement la double forme, la forme réelle et la forme intellectuelle. C'est cette habitude qui le rendra capable d'augmenter indé-
* Victor Hugo, en parlant de Thistorien, Littérature et philosophie mêlées, t. I, p. 80, éd. de Bruxelles.
finiment son instruction, puisque, pour apprendre et savoir ultérieurement, il faut, au préalable, avoir bien appris et bien su une chose, et qu'il suffit, lorsqu'on passe du connu à l'inconnu, de prendre pour terme de comparaison de ses nouvelles études les études faites antérieurement.
En procédant de cette manière, on acquiert la preuve ou plutôt on ne cesse de vérifier que la marche de l'intelligence est toujours la même en tout et partout, et que ce que l'artisan fait pour réaliser les vues avec lesquelles il produit un objet destiné à un usage particulier, l'artiste , le littérateur, le savant le font également dans chacune de leurs œuvres.
Comme exemple de cette méthode d'étudier, appliquée à l'étude des langues, examinons ce que c'est que comprendre une simple phrase. C'est, d'un côté, apercevoir la relation de cette phrase avec le paragraphe auquel elle appartient, la relation du paragraphe avec le chapitre, du chapitre avec le livre, du livre avec l'ouvrage entier ; c'est, d'un autre côté, voir les rapports particuliers qui lient entre eux tous les mots dont la phrase est composée. Or , pour arriver à ce résultat, il faut s'être rendu capable , à force d'exercice, d'embrasser d'un coup d'œil et de voir simultanément ce qui ne s'est offert à nos regards que successivement ; il faut, en outre, s'être habitué à saisir les rapports existant entre les éléments de la phrase, soit que la construction s'en présente dans un ordre rigoureux d'analyse, comme en français, soit qu'elle ne suive qu'un ordre purement naturel , prescrit par le sentiment et par la pensée, comme en latin.
Il est donc incontestable qu'en étudiant quoi que ce
soit, il faut, pour eu acquérir l'iutelligeuce, rattacher sans cesse les détails à l'ensemble et chercher constamment l'unité dans la variété.
Il suit encore de là qu'on a tort d'attendre que les jeunes gens soient parvenus au dernier cours des humanités pour appeler leur attention sur l'unité qui préside à la composition des œuvres oratoires ; comme si tout morceau littéraire, même le plus court et le plus simple, ne devait pas être composé de manière à former un tout dont les différentes parties concourent à la réalisation d'un but, aussi bien que dans le discours le plus compliqué et le plus étendu !
On ne saurait donc accoutumer trop tôt les élèves, au moyen d'exercices synthétiques, à tracer le plan de tout ce qui sert de matière à leurs études, à faire des résumés, des sommaires, des divisions, des récapitulations, des tables de matières. Et ces résumés, faits à la suite d'un travail analytique basé sur une première synthèse , deviendront , pour les élèves, des tableaux synoptiques raisonnes, dans lesquels ils sauront retrouver, quand ils le voudront, les détails que la synthèse suppose. A cette condition seulement un résumé peut être utile, et c'est sans doute ce qui a fait dire à Montesquieu \ en parlant de Tacite : Il ah^ége tout, pa7'ce qitit voit tout. Au contraire, rien n'est plus pernicieux qu'un résumé, lorsque, comme il arrive fréquemment, il remplace aux yeux des jeunes gens une science qu'ils ne possèdent pas.
Qui ne sera convaincu, après cela, que pour s'assurer de la capacité d'un élève dirigé dans ses études de
' De l'esprit des lois, liv. XXX, chap. 2.
la manière que j'ai indiquée, il importe moins d'examiner combien il sait que de contrôler comment il sait ?
Je n'ajouterai plus qu'une réflexion qui appartient à un autre ordre d'idées, mais qui conduit aux mêmes conclusions. S'il est vrai que toute notion que nous acquérons n'est que l'appréciation d'une différence, ne sommes-nous pas en droit de dire que le talent consiste, en définitive, à constater des diÊPérences et des ressemblances ? Par conséquent , le travail incessant de l'homme , l'exercice continuel de sa vie entière pour développer de plus en plus ses facultés intellectuelles, et surtout pour augmenter la puissance de son esprit, consistera aussi , comme^ je l'ai dit plus haut, à découvrir ou à établir des rapports, à apercevoir l'ordre dans l'assemblage d'éléments divers, en un mot, à chercher en tout l'unité.