‹ De l'enseignement moyenChapitre 24 sur 38 · JUIN · texte numérisé non relu

JUIN

Il n'est pas étonnant qu'après avoir vu l'ordre social ébranlé par de pernicieuses doctrines jusques dans ses bases les plus solides, on se sente disposé à reporter ses regards vers les principes religieux qui seuls peuvent sauver la société.

Aussi tout homme prudent et ami du bien doit-il prendre à tâche de seconder de tous ses efforts le mouvement salutaire qui s'opère dans les esprits.

Cependant il est aisé de comprendre que, pour que ces efforts soient couronnés de succès et produisent des résultats durables, c'est surtout à la jeunesse qu'il faut s'adresser. Il faut la prémunir par une éducation sincèrement morale et religieuse contre l'influence de ces doctrines délétères dont les ravages peuvent être momentanément arrêtés par une main puissante, mais dont le germe déposé au cœur de la société ne cessera

d'être pour les hommes de bien le sujet de vives alarmes.

C'est, animés de telles pensées et reconnaissant qu'à notre époque plus que jamais il importe de faire pénétrer les idées religieuses dans l'enseignement destiné à la jeunesse, que des écrivains, pleins de foi et de talent, s'empressent, à l'envi, d'appeler sur ce point l'attention des pères de famille et de tous ceux qui exercent quelque autorité ou quelque influence sur les établissements d'instruction publique.

Il est regrettable toutefois d'avoir à signaler , dans certains écrits publiés récemment à ce sujet, des idées exagérées, des opinions extrêmes, qui nous semblent de nature à nuire aux sages conseils que ces écrits renferment d'ailleurs. Nous voulons parler des attaques violentes dirigées contre l'emploi des auteurs païens dans l'enseignement moyen et secondaire.

Sans doute l'exagération d'un système ou d'une opinion ne détruit pas la pureté des intentions de celui qui les émet ; mais nous croyons qu'une réforme ne produira jamais l'effet désiré, si l'on tente de l'opérer brusquement ou avec des vues trop exclusives. Hâtonsnous cependant d'ajouter que l'écrivain qui a le plus vivement attaqué le paganisme dans l'éducation ne tire pas des prémisses qu'il a posées dans son ouvrage des conclusions rigoureuses. Il se borne à demander qu'on n'emploie les classiques païens dans les humanités qu'à partir de la troisième classe ^ et que ces auteurs soient enseignés chrétiennement ^

^ Le ver rongeur des sociétés modernes par l'abbé J. Gaume, 1852, p. 331. Éd. de Bruxelles.

» Ibid., p. 343.

« Si les auteurs païens, s'écrie à ce propos le père « Daniel \ mis en œuvre par des professeurs chré- « tiens, peuvent, sans nuire à l'éducation religieuse , « rendre plus solide et plus complète l'éducation litté- « raire, de quel droit les expulser ou du moins res- « treindre tellement la place qu'on leur laisse à regret « que le but ne soit pas atteint ? »

De son côté l'abbé Landriot % tout en souscrivant sans réserve à la pensée de l'abbé Gaume qiiil faut enseigner chrétiennemeyit 7nê77ie les auteurs iMiens, énumère les difficultés que ferait naître , selon lui, la réforme d'après laquelle à 'partir de la troisième jusqu'à la rhétorique les classiques pourraient être chrétiens et païens. Voici comment il s'exprime à cet égard ^ : « L'adolescence est l'âge des passions et, s'il y a danger, il existe surtout à cet âge, et il existerait d'autant plus que jusqu'alors elle aurait été sevrée de la lecture des auteurs profanes, et on connaît l'adage spécialement applicable à la jeunesse : Gens humana ruit per vetitum nefas. Dans l'enfance, les classiques ne sont guère que des mots latins, et le vrai danger, s'il ( y en avait un , serait précisément à l'époque où M. Gaume permet de les mettre entre les mains de la jeunesse. Le système proposé par l'auteur nous paraîtrait donc, sous certains rapports , bien plus dangereux que celui qu'il combat. — Autre difficulté : il faudrait deux grammaires latines : l'une pour les

' Des études classiques dans la société chrétienne, article du Correspondant, t. XXIX, 9'"« livr. 1852, p. 512.

* Recherches historiques sur les écoles littéraires du christianisme, etc. 1852, p. 241. Éd. de Bruxelles.

5 Ibid., p. 235.

enfants jusqu'à la troisième et l'autre pour les adolescents jusqu'à la rhétorique ; car l'auteur assure que ce qu'il appelle la langue latine païenne et la langue latine chrétienne sont très -différentes. C'est bien le cas de dire, avec M. Gaume, que l'enfant n'apprendrait ({\xunjargo7i. — Troisième difficulté, et la pratique de ce système en susciterait tous les jours. Que ferait-on de l'histoire ancienne dans les classes inférieures ; sera-t-elle connue des élèves ? Mais alors reviennent toutes les objections de M. Gaume ; car l'histoire ancienne c'est le paganisme classique traduit en français. — L'histoire ancienne sera-t-elle aussi bannie du programme l Mais elle se lie d'une manière si intime avec Thistoire du peuple de Dieu et l'histoire ecclésiastique, qu'il est impossible de les séparer et de comprendre les dernières sans des notions justes et détaillées sur l'histoire de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, etc. »

Sans nier ce que présentent de grave les objections faites par le P. Daniel et surtout par l'abbé Landriot au système d'études proposé par l'abbé Gaume, qu'il me soit permis de dire, en passant, que ces objections perdraient beaucoup de leur valeur, si les collèges étaient organisés, comme je l'ai proposé en 1845 '. D'après ce plan, qui fut inséré dans le projet de loi sur l'enseignement moyen présenté aux chambres législatives par le Ministre de l'intérieur, M. Van de Weyer, l'enseignement des langues anciennes et de l'antiquité païenne, au lieu d'être divisé en six années, eût fait partie d'une section spéciale comprenant trois

' Voyez ci-dessus p. 67 et auiv.

années d'études et à laquelle les jeunes gens n eussent eu accès qu'après une préparation convenable et à l'âge où généralement ils entrent en troisième.

Quoi qu'il en soit de ce plan qui offrirait, j'en suis convaincu, le moyen de trancher une question qui divise des hommes éminents, constatons que la polémique qu'a soulevée l'ouvrage de l'abbé Gaume a mis en lumière certains points sur lesquels s'accordent presque tous ceux qui ont pris part aux débats. Je ne crains même pas d'affirmer, depuis qu'un juge d'une autorité irrécusable * est intervenu dans la discussion, que bientôt les efforts des personnes qui veulent imprimer à l'enseignement moyen une direction salutaire convergeront vers un but commun . Les débats irritants, dont nous venons d'être témoins, auront certainement servi à faire mieux comprendre, d'une part, l'utilité de réserver, dans l'étude de l'antiquité, une place aux productions chrétiennes, d'autre part, la nécessité d'enseigner chrétiennement les classiques païens, c'est-à-dire, comme s'exprime l'abbé Landriot -, de montrer la supériorité des pensées et des vertus chrétiennes, tout en accordant aux auteurs païens les éloges qu'ils méritent.

Nous sommes heureux de pouvoir dire que la Revue catholique s'est depuis longtemps occupée de ces deux points. Dans une série d'articles qui ont paru en 1848 sous le titre : Du choix des auteurs destinés à l'enseignement 7noyen % M. le professeur Kaudt s'est attaché

' Mgr Dupanloup, évèque d'Orléans. Voir sa lettre sur Temploi des auteurs profanes grecs et latins dans l'enseignement classique. • Ouv. cité, p. 241.

' Remie catholique . Nouvelle série, t. III.

à prouver que, pour donner aux jeunes gens une éducation complète, il faut unir à l'étude des auteurs païens l'étude des écrivains latins et grecs que le christianisme a produits et accorder aux uns et aux autres une place proportionnée à leur mérite.

En outre, la Revue a publié, en 1846, un article intitulé Science et inorale \ dans lequel j'ai voulu montrer que la mission du maître ne consiste pas seulement à procurer aux élèves l'instruction littéraire et scientifique, mais aussi à saisir toutes les occasions propres à les éclairer sur les devoirs moraux qu'ils ont à remplir dans la société. Rendant compte des réflexions que m'avait suggérées la iecture de \ Hercule furieux d'Euripide, j'ai particulièrement eu en vue de prouver, au moyen de quelques exemples, quel parti un maître chrétien peut tirer de l'étude des auteurs païens, sous le rapport moral, en mettant en pratique ce conseil de l'auteur de l'Imitation ^ : Ubique profectum tuum capias ut, si bo7ia exempta videas vel audias, ad imitandum accendaris. Si quid autem y^eprehensibile consideraveris, cave ne idem facias.

Je suis persuadé que cette manière d'utiliser l'étude des auteurs profanes est l'amélioration morale la plus importante et en même temps la moins difficile à introduire dans les établissements d'instruction moyenne. Il faut, disait, il y a peu de jours, M. Lenormant ^ qu'un maître soit immensément au-dessous de sa tâche pour ne pas tirer de tous les auteurs païens et en toute circonstance des arguments victorieux en faveur du christianisme.

' Voyez ci-dessus p. 117 et suiv. — 2 Liv. I, ch. 25. ' Voir le Correspondant, t. XXX. S^^-e livr., 10 mai 1852.

J'ajouterai que, si ce mode de procéder dans l'enseignement des langues anciennes avait été suivi généralement, personne n'eût jamais songé à voir un danger pour la jeunesse des collèges dans l'étude des classiques païens.

Il est donc nécessaire que les maîtres, qui auraient négligé de faire tourner au profit de l'instruction morale et religieuse des élèves la lecture des chefsd'œuvre de l'antiquité, s'empressent de donner à cette partie de leur tâche une attention toute spéciale. Qu'ils se souviennent que c'est à la condition d'user chrétiennement des auteurs profanes que les nations éclairées des lumières du christianisme ont, depuis tant de siècles, je ne dirai pas toléré, mais favorisé et propagé dans les écoles publiques la culture des lettres anciennes. Qu'ils suivent franchement la marche que nous trouvons tracée dans un discours par lequel S. Basile, exhortant les jeunes gens à s'appliquer avec zèle à l'étude des auteurs profanes, les prémunit contre les dangers que cette étude pourrait leur offrir et leur indique les moyens d'en retirer des fruits abondants. Non seulement le saint docteur engage ses jeunes disciples à profiter de ce qu'ils rencontreront d'utile dans leurs lectures et à se mettre en garde contre ce qui serait nuisible, mais il va jusqu'à dire qu'alors mê77ie que les sciences profanes ne s'accordent point avec les sciences sacrées, la différence qitils remarqueront en les comparant entre elles ne sera pas de peu d'utilité pour confirmer la meilleure doctrine *.

En prenant pour règle de conduite ces paroles de

* Ch. V. § 14. Éd. de Sturz.

S. Basile et en employant avec discernement les auteurs païens dans l'enseignement des langues anciennes, les maîtres dissiperont sans peine les craintes, que 1 étude littéraire du paganisme pourrait inspirer aux amis de la jeunesse.

Cependant, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'est pas seulement en vertu des doctrines religieuses, c'est aussi en se plaçant au point de vue de la raison, c'est au nom de la civilisation même qu'il faut tenir les jeunes gens en garde contre l'influence des erreurs qui tendent à altérer ou à détruire les grands principes sociaux. Personne ne dira sans doute que la religion seule condamne cet esprit J'égoïsme qui, non content de rapporter tout à soi, ne vit que de jouissances matérielles et ne porte jamais ses regards au-delà de la tombe ; personne n'affirmera que la religion seule réprouve cet esprit d'indépendance qui méconnaît toute autorité et ne professe aucun respect pour les liens les plus sacrés qui unissent les hommes entre eux. Or, ces doctrines erronées, ces tendances funestes, que tout homme sage se fait un devoir de combattre à chaque instant, au milieu de la société, pourquoi négligerions-nous de les combattre aussi toutes les fois que nous en apercevons des traces dans les écrivains païens ?

Mais , ce qui est surtout indispensable , c'est que l'attention du maître se porte sur les fausses doctrines qui tiennent au fond même du paganisme et qui, sans être toujours apparentes, ont exercé sur le jugement des écrivains une influence plus ou moins grande. Parmi ces doctrines je citerai, comme exemple, les idées contradictoires que les anciens s'étaient formées du hasard et de la fatalité. Tacite, qui a subi l'influence de ces

idées , a même consacré un chapitre des Annales ^ à exposer ses doutes sur la question de savoir si les choses humaines sont régies par un destin immuable ou si elles roulent au gré du hasard. Sans songer à assigner aucune part d'intervention dans les événements à la Providence et à la liberté de ^'homme, il se borne, dans ce chapitre, à mettre en parallèle deux opinions également fausses. Or , il importe non seulement de constater de telles erreurs, mais de faire ressortir tout ce qu'elles renferment de funeste au point de vue de l'intérêt social. Au moyen d'un simple rapprochement entre l'erreur et la vérité il est aisé de reconnaître qu'aux yeux des païens la fatalité tenait lieu de Dieu suprême. C'était, dit un littérateur contemporain en appréciant le caractère des tragédies d'Eschyle ^ une image imparfaite, une représentation confuse de cette puissance meilleure, qu'accompagne toujours la sagesse et la justice, et qu'une croyance plus digne de la divinité nous fait adorer sous le nom de providence.

A côté de ces opinions erronées sur le destin et sur le hasard je pourrais mentionner ce que les païens pensaient de l'état primitif de l'homme. Tantôt ils admettaient qu'il fut un temps où les hommes erraient dans les campagnes et dans les bois , comme les animaux ^, tantôt ils reconnaissaient une première époque d'innocence et de bonheur ■* que leurs poètes ont célébrée sous le nom d'âge d'or. Qui ne voit que , pour

' Le 22«'du Liv. VI.

- Patin, Etudes sur les tragiques grecs, T. I. p. 33. ' Voir Cic. De inventione, L. I, c. 2, De oratore. 1,9. ■* Tacite, Annales, Liv. III. c. 27.

s'expliquer ces contradictions, il suffit de se rappeler combien les traditions primitives s'étaient altérées et obscurcies chez les peuples païens ? Il est donc aussi facile qu'il est important d'accoutumer les élèves à opposer, selon le conseil de S. Basile, la vérité de nos doctrines à la fausseté des doctrines du paganisme, ou, en d'autres termes, à comparer la civilisation païenne avec la civilisation chrétienne.

Il serait superflu sans doute d'entrer ici dans plus de détails et d'établir d'autres points de comparaison entre le monde ancien et le monde régénéré par le christianisme. D'ailleurs il existe sur cette matière des travaux spéciaux d'un mérite reconnu, parmi lesquels je citerai de préférence les Etudes sur la civilisatmi européenne considérée dans ses ^mpports avec le christianisme par M. Laforet \ Je crois, du reste , avoir suffisamment montré, par ce qui précède , de quelle manière il convient d'envisager l'étude des auteurs païens, pour que cette étude , si féconde au point de vue du goût et du beau, devienne réellement aussi une source abondante d'instruction, même dans l'ordre moral.

Je terminerai en disant avec M. Foisset - : Rendo7is l'enseignement de plus en plus chy^étien, mais gardonsnous de le rendî^e moins classique. — Il faut aux études classiques un arôme qui les empêche de se corroynpre^ et cet arôme est V esprit chrétien.

* Bruxelles, 1851.

^ Voir le Correspondant, t. XXX. 4'"^ \xs\\^ 25 mai 1,852.

DU

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