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DEVOIR DU MAITRE

DANS

JU I LLET 1 852

Quand on émet une idée qui semble, jusqu'à un certain point, s'écarter des idées reçues , il est utile de la montrer sous divers aspects, afin de dissiper les doutes qui pourraient exister sur sa valeur réelle.

C'est cette pensée, Messieurs, qui m'a engagé à vous présenter quelques réflexions à l'appui des considérations que j'ai eu l'honneur de soumettre à la classe^ sur le but de l'enseignement et sur le moyen de réaliser ce but. Ces réflexions se rattachent à la définition même de l'enseignement.

Une bonne définition a une importance qui n'est méconnue de personne. Donnant une idée nette d'un objet ou d'un mot dont elle détermine exactement la portée,

* A la classe des Lettres de l'Académie royale de Belgique. Baguet. 15

elle prévient toute discussion qui aurait sa source dans les différents modes possibles d'appréciation ou d'interprétation.

En outre , lorsqu'une science quelconque est bien définie, la définition sert de point de départ pour l'étude de cette science, et elle devient ensuite la synthèse finale dans laquelle la science acquise se retrouve tout entière.

Si tous ceux qui enseignent étaient d'accord sur la définition de l'enseignement, il en résulterait une étonnante conformité de vues et de méthode. Une même direction, partant du même principe pour aboutir au même but, serait partout imprimée aux études, et l'on ne verrait plus, comme il arrive si souvent, l'instruction des élèves compromise par le seul changement de maîtres.

Ce n'est pas à dire que, par suite d'un pareil accord, tout progrès dans l'enseignement serait impossible. Il ne faudrait plus , il est vrai , remettre chaque jour en question tout ce qui touche à l'organisation des études ; néanmoins il resterait à améliorer sans cesse l'emploi .et l'application des moyens propres à faire atteindre ce qu'une définition exacte aurait signalé comme étant le but réel de l'enseignement.

Mais quelle sera cette définition que nous voudrions voir généralement adoptée ? Un simple raisonnement sur la manière dont s'acquiert l'instruction nous la fournira.

On s'instruit en apprenant, on apprend au moyen de l'étude. Or, l'étude c'est l'intelligence mise en exercice par la faculté de vouloir, et dirigée de manière à nous faire parvenir à la connaissance que nous désirons posséder. L'enseignement, ou le devoir du maître , consis-

tera donc adonner l'impulsion à la volonté de l'élève et à le guider dans la route que son esprit doit suivre pour acquérir la science.

Je me bornerai à justifier cette définition et à répondre aux objections qu'elle peut soulever.

Que dans l'enseignement il soit nécessaire, avant tout, de s'assurer le concours de la volonté de l'élève , personne, sans doute, ne le contestera. Cependant nous n'oserions affirmer qu'on donne à cette partie si importante de l'éducation tous les soins qu'elle réclame. Les faits sont là qui nous montrent, dans beaucoup d'établissements d'instruction publique, un certain nombre de jeunes gens dont les uns ne font guère de progrès et dont les autres sont réputés incapables. Ce nombre, croyons-nous, diminuerait considérablement si, dans les rapports avec les élèves, on ne perdait jamais de vue que la volonté est la faculté principale de l'âme et que c'est d'elle, en définitive, que dépend le succès des études, puisque son action provoque nécessairement la réaction des autres facultés.

Ajoutons à cela que ce n'est pas seulement au point de vue des études que l'éducation de la volonté, si je puis parler ainsi, a de l'importance; elle est surtout indispensable pour former le caractère moral. Quelle que soit, en effet, la position qu'un homme occupe dans la société, toujours il a besoin d'une volonté forte et active qui le tienne à la hauteur de ses devoirs et qui le rende apte à produire des œuvres solides et durables.

C'est donc avec raison que nous demandons comme une condition nécessaire de l'enseignement que le maître ait constamment l'œil ouvert sur l'état où se

trouve la volonté dans chacun de ses élèves. Usera ainsi ingénieux à découvrir les moyens les plus propres à inspirer et à entretenir le goût de l'étude ; en même temps il ne négligera aucune des ressources que lui fourniront son zèle et sa prudence pour aider les jeunes gens à écarter les obstacles de toute nature qui peuvent, à chaque instant, arrêter leur ardeur et entraver leurs progrès \

Mais ce n'est pas assez que l'attention de l'élève soit éveillée et soutenue par l'impulsion donnée à sa volonté, il faut aussi qu'elle soit dirigée de telle manière que les jeunes gens acquièrent, avec le développement spontané de leurs facultés intèîlectuelles, des connaissances positives et surtout l'aptitude à la science. J'ai indiqué dans les dernières considérations sur l'enseignement, dont j'ai eu l'honneur de donner lecture à la classe ^, quel procédé conduit à ce but. Je n'examinerai, en ce moment, que les objections qui peuvent être faites contre ce mode d'enseigner.

Et d'abord , on dira peut-être que c'est singulièrement rabaisser l'enseignement que de réduire les fonctions du maître au simple rôle de moniteur et de guide. La réponse est facile ; pour que cette objection eût quelque valeur, il faudrait qu'il fût possible de donner l'instruction sans la coopération active de celui qui veut s'instruire, ou, en d'autres termes, il faudrait que la nature de l'homme fût différente de ce qu'elle est et, par

* Voir, à ce sujet, mes Réflexions sur Ve^iseignement moyen. Cidessus p. 1 et suivv,

•Voir ci-dessus p. 209 et suivv. Voir aussi De lamétliode d'enseigner et Étude littéraire sur Salluste. Ci-dessus p. 125.

conséquent, que le but de l'enseignement pût être changé.

Or, il suffit de penseï* aux motifs qui rendent l'enseignement nécessaire pour rester convaincu que le devoir essentiel du maître est précisément de servir de guide aux élèves. D'abord, il est certain que, pour que la jeunesse soit animée du désir constant de travailler activement à son instruction, elle a besoin, en général, d'être surveillée, d'être encouragée, d'être stimulée à chaque instant. Ensuite, l'expérience démontre que le développement des facultés intellectuelles s'opère graduellement au moyen d'une étude régulière et que les connaissances solides s'acquièrent par une suite d'exercices convenablement dirigés. De plus, il n'est pas douteux que, si l'enseignement a été limité au temps de la jeunesse, c'est pour qu'il vienne à cesser au moment où Ton a des motifs suffisants de croire non pas que l'élève n'ait plus rien à apprendre, mais qu'il . a acquis assez de connaissances préliminaires et qu'il est capable de continuer son instruction sans avoir ultérieurement besoin de guide.

J'ajouterai que c'est sans doute en raisonnant de la sorte que le législateur a, de son côté, fixé l'âge auquel le citoyen devient majeur. Il a présumé qu'à certaine époque de la vie, déterminée par la loi, un jeune homme avait assez d'expérience et de jugement pour être, sans danger, émancipé de toute autorité tutélaire et même de la puissance paternelle.

Il est donc évident que l'enseignement est principalement nécessaire, parce que les jeunes gens ont besoin d'être dirigés d'une manière suivie dans tout le cours de leurs études.

Cependant, je ne crains pas de dire qu'alors même qu'on envisage l'enseignement au point de vue sous lequel je viens de le considérer, bien loin de le rabaisser, on l'ennoblit et on en rehausse le caractère. Est-il en eflfet une plus noble mission que de contribuer par des soins incessants à fortifier et à développer dans les jeunes gens des facultés qu'ils possèdent à la vérité , mais dont ils ne connaîtront jamais ni la valeur ni la portée, s'ils ne sont l'objet d'une constante sollicitude ? A moins de prétendre que l'enseignement est plus relevé, lorsque le maître ne voit dans les élèves qu'un écho de ses paroles plus ou moins savantes, sans pouvoir même se flatter que cet écho sera fidèle, parce qu'il manque à ses auditeurs ce qui fait le charme le plus puissant de l'étude, l'intervention active de l'intelligence.

Mais, si le devoir du maître est tel que je l'ai indiqué, •pourquoi, demandera-t-on, assujettir l'aspirant au professorat à l'obligation de fournir la preuve qu'il possède des connaissances étendues sur un grand nombre de matières ? Pourquoi, demanderai-je à mon tour, ne préférerait-on pas à tout autre un guide instruit et éclairé ? Qui ne voit l'avantage que présente celui qui a parcouru lui-même avec succès la route qu'il doit ouvrir à d'autres ? Indépendamment de l'ascendant et de l'autorité que donne le savoir, un maître habile fera servir sa propre instruction à l'instruction de ses élèves, en les éclairant de son expérience et de son exemple, sans nuire à l'activité de leur intelligence. Il est, en eflet, une vérité qu'on ne saurait rappeler trop souvent, c'est que la force, la puissance de l'esprit, ne peut être connue que de ceux qui l'ont appréciée eux-

mêmes par une étude persévérante. Aussi, j'ose le dire hautement, le maître qui, comprenant par lui-même ce que c'est que l'étude, sera parvenu à le faire également comprendre à ses élèves, à l'aide d'exercices bien réglés, aura obtenu le plus beau et le plus important résultat de l'enseignement. Est-il, d'ailleurs, rien de plus déplorable que l'aveuglement de ces hommes superficiels qui, n'ayant jamais soupçonné ce dont est capable un esprit attentif, s'imaginent connaître ce qu'ils n'ont fait qu'entrevoir et croient avoir réellement approfondi ce qu'ils ont à peine effleuré ? Qu'un savant leur dise que plus il avance dans ses investigations laborieuses, plus il voit s'étendre devant lui l'horizon de la science, ils regarderont cet aveu, bien sincère cependant, comme une pure fiction ou comme l'expression d'une modestie exagérée.

Un maître instruit fera donc en sorte que ses élèves comprennent qu'il n'est aucun sujet , dans le domaine de nos connaissances, qui puisse jamais être épuisé par l'étude. Il les accoutumera à examiner les dilïerentes faces sous lesquelles un objet peut être envisagé, et à ne pas se contenter , dans l'étude d'une œuvre quelconque, d'apercevoir les simples rapports qu'une médiocre attention saisit sans peine, mais à combiner ces rapports, à les comparer entre eux, afin de découvrir des rapports nouveaux.

Si l'instruction du maître peut être utilisée au profit des élèves , comme je viens de le montrer , il est , en outre, des circonstances où elle acquiert une importance particulière. Ces circonstances se rencontrent principalement dans l'enseignement supérieur , alors qu'il import(\ non d'initier les élèves aux éléments des

sciences, mais de leur faire entreprendre l'étude approfondie d'une science complète. Or, cette science où la trouveront-ils telle qu'ils puissent s y appliquer d'une manière suivie, si elle ne leur est présentée dans son ensemble par une personne qui en a fait et qui continue à en faire l'objet spécial de ses travaux , c'est-à-dire , qui aura compulsé un grand nombre d'écrits, comparé une foule de systèmes opposés les uns aux autres , apprécié mille opinions diverses, pour former enfin, du résultat de ses recherches , un corps de doctrines bien coordonné ?

Cependant, quelle que soit, dans de pareilles circonstances, la valeur de l'instruction du maître, la marche que l'élève doit suivre, pour parvenir à la science, reste la même. Il faut que , par une étude sérieuse , il se rende compte à lui-même des doctrines qu'on lui communique, qu'il en saisisse l'enchaînement et qu'il s'attache à en bien pénétrer l'esprit. Et , quoique l'on soit en droit de présumer qu'arrivé au degré supérieur de l'instruction, le jeune homme sente toute l'importance d'un travail assidu et régulier , on aurait tort de croire que le maître peut, sans danger, se dispenser du devoir commun à tous ceux qui enseignent. Il importe toujours qu'il constate , qu'il vérifie soigneusement les progrès des élèves. Il faut surtout que, par une vigilance continuelle, il fasse éviter aux jeunes gens l'écueil contre lequel vont infailliblement échouer ceux qui ont recours à la mémoire plutôt qu'à la réflexion pour s'approprier e résultat des investigations d'autrui.

Les considérations qui précèdent suffisent, je pense, pour justifier les termes dans lesquels j'ai formulé la définition de l'enseignement. Si je me fais illusion à

cet égard , du moins la classe ne méconnaîtra pas le motif qui me porte à lui communiquer quelques idées sur un sujet dont elle apprécie l'importance ; ce motif n'est autre que le désir de contribuer à rendre , dans nos établissements d'instruction publique , les études plus fortes et plus sérieuses.

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