JANVIER
Dans le rapport que j'ai eu l'honneur de présenter à la classe, au sujet d'un mémoire relatif à l'enseignement, j'ai cité quelques paroles de M. le baron de Gerlache, ayant pour but d'appeler l'attention des écrivains de notre pays sur la nécessité de perfectionner la forme de leurs productions littéraires. Reconnaissant avec notre savant confrère que le style peut seul assurer un succès durable aux œuvres même d'un mérite éminent, j'ai réclamé pour la culture de la langue maternelle une large place dans le cadre des études moyennes.
Cependant, ce serait peu d'assigner à l'étude de notre
langue plus de temps qu'on n y consacre généralement dans les établissements d'instruction. Il importe surtout que les élèves sachent par quels procédés ils parviendront le plus sûrement à se former un style pur et correct.
La classe me permettra de lui soumettre, à ce sujet, quelques simples considérations.
Il est un défaut capital contre lequel le maître ne saurait trop tôt ni ti*op soigneusement prémunir l'élève parce que, selon nous, c'est le défaut qui arrête le plus les progrès dans les études en général et qui doit infailliblement rendre impossible le perfectionnement du style. Nous voulons parler de la précipitation du travail, de la négligence à observer ce sage précepte de Boileau : Vingt fois sur le métier remettez votre oiwrage.
La classe n'a pas oublié que, dans notre dernière séance publique, le président de l'Académie, M. le baron de Stassart, a cru devoir rappeler cet important précepte, en terminant la revue des principales œuvres littéraires que notre pays a produites pendant la période quinquennale qui vient de s'écouler. C'est dans la même pensée que depuis longtemps le poëte de la raison et du bon goût, Horace \ a dit des Romains que s'ils avaient eu la patience de limer, de perfectionner leurs œuvres poétiques, ils eussent été non moins puissants par les lettres que par les armes.
Chose étonnante ! personne n'ignore que^ pour avancer dans l'étude d'une science, il faut une application soutenue, des efforts persévérants , en un mot, une
^ Epîfre aux Pison.'', v. 289.
patience qui ne se laisse rebuter par aucun obstacle, et, lorsqu'il s'agit d'œuvres littéraires, trop souvent on se persuade que le travail n'est pas également indispensable, qu'il est inutile. Loin de soupçonner que l'art d'écrire exige, peut-être plus que tout autre art, une étude longue et sérieuse , on s'imagine qu'il est aisé de faire usage d'une langue qui nous est familière depuis notre enfance, et l'on paraît croire qu'il suffit d'avoir rassemblé quelques idées sur une matière quelconque, pour être, cà l'instant, capable de les exprimer convenablement par écrit et de les produire, avec succès, au grand jour.
D'où vient cette contradiction ? Evidemment de ce que l'on confond deux choses distinctes la parole et le style. On ne songe pas que parler c'est simplement rendre sa pensée au moyen de l'expression qui se présente instantanément à l'esprit, tandis que l'art d écrire suppose la recherche et la connaissance de la forme qu'il convient de donner à ses idées pour les faire pénétrer dans l'âme du lecteur.
Mais , d'abord, l'illusion qu'on se fait à cet égard se dissiperait sans peine, si on remarquait que dans la conversation même, où le ton et le geste nous viennent si puissamment en aide , les questions ou les objections d'un interlocuteur nous mettent souvent dans la nécessité de développer notre pensée et de la présenter sous une forme nouvelle , pour qu'elle soit bien saisie. Cette simple remarque ferait comprendre que ce n'est pas sans un travail long et opiniâtre que l'écrivain parvient à découvrir la forme essentielle dont ses idées doivent être revêtues.
D'un autre côté, la raison vient ici à l'appui de l'ex-
périence. On conçoit aisément qu'il faut que celui qui veut écrire et mériter le nom d'écrivain apprenne comment le style acquiert la clarté et la précision, qualités sans lesquelles l'expression de la pensée ne peut être qu'imparfaitement comprise, ne peut qu'imparfaitement atteindre son but. Il faut aussi qu'il sache de quels ornements, de quelles couleurs il doit parer son langage, par quelles images il représentera les traits de sa pensée, pour frapper ou cliarmer l'imagination du lecteur et éveiller en lui les sentiments divers qu il veut lui inspirer. Et, lorsqu'il a acquis ces connaissances, lorsque déjà ses écrits portent l'empreinte du talent, il faut encore qu'il châtie, qu'il corrige son style, à l'exemple des grands écrivains, dont les aveux, ainsi que les manuscrits couverts de ratures , attestent qu'ils ne se croyaient nullement dispensés du soin de polir leurs meilleures productions littéraires.
Si l'on objecte que tel écrivain possède le talent d'écrire d'un seul jet, nous répondrons que c'est au moyen d'une pratique éclairée et de nombreux exercices qu'il est parvenu à identifier , en quelque sorte, sa pensée avec la forme rigoureuse qui lui convient et à établir ainsi une parfaite harmonie , une équation exacte entre ses idées et les termes propres à les représenter. Nous ferons, en outre, remarquer , avec les maîtres de l'art \ qu'alors même que V expression jaillit avec ridée du cerveau de Vhomnie de génie , ce n'est qu'en hloc qu'elle jaillit et qu'elle a, par conséquent, toujours besoin d'être retouchée, ciselée, polie.
Concluons de ce qui précède que, si le maître doit
* Victor Hugo, Préface de l'ouvrage intitulé : Uftératîire et philosophie mclées.
accoutumer de bonne heure ses élèves à faire avec le plus grand soin tout ce qu'il leur impose comme devoir, c'est surtout dans les exercices de style qu'il est tenu d'exiger d'eux l'attention la plus scrupuleuse, le travail le plus assidu. Toute négligence sur ce point entraînerait les suites les plus funestes. Que les jeunes gens , de leur côté, soient bien convaincus que la première condition de leur succès dans l'art d'écrire est de s'habituer à contrôler eux-mêmes leur travail, à se rendre compte des mots et des expressions dont ils ont fait choix et à ne rien écrire sans vérifier si leur pensée est exactement rendue, si leurs idées sont enchaînées avec ordre et surtout si le langage qu'ils emploient se distingue par la lucidité et par la précision. Qu'ils n'oublient jamais qu'il faut satisfaire son propre esprit, si l'on veut satisfaire celui des lecteurs.
Il resterait, après cela, à tracer la marche directe à suivre pour se former un bon style. Nous indiquerons seulement quelques exercices propres à mettre les jeunes gens sur la voie.
Il est évident que, pour bien écrire, il faut avoir à sa disposition la langue, telle qu'elle est ûxée par l'usage que les bons écrivains en ont fait. Or , il y a dans tous ces écrivains , quel que soit , d'ailleurs , le caractère individuel et distinctif de leur diction, un fond commun qui n'appartient à aucun d'eux en particulier ; c'est là ce que l'élève doit, avant tout, s'efforcer de bien connaître et d'approprier à son usage. Ce fond se compose non-seulement des mots usités , considérés isolément , mais aussi des expressions, des locutions et des tours de phrase qui sont conformes au génie de la langue envisagée dans son ensemble.
Baffuet. 17
Mais faudra-t-il que l'élève commence par la lecture d'un certain nombre d'auteurs, afin qu'en les comparant entre eux, il puisse distinguer ce qu'ils ont de commun? Malgré l'utilité apparente de ce procédé, nous n'hésitons pas à le proscrire du début des études. L'expérience a démontré que la méthode la plus avantageuse est de ne choisir, dès l'abord, qu'un seul livre, de l'étudier sans cesse et sous toutes ses faces , de chercher à se rendre compte des vues de l'écrivain , des intentions qui l'ont guidé dans les moindres détails de sa composition, afin d'apprécier la valeur et la portée de tout ce qui constitue sa diction. A l'aide d'exercices de tout genre, tant synthétiques qu'analytiques, qu'un maître habile ne manquera pas de prescrire, l'élève s'appliquera à connaître , d'une manière intime , le style dans lequel est écrit l'ouvrage dont il fait une étude spéciale. Il adaptera aussi ce style à l'expression de ses propres pensées, et, pour mieux réussir dans cet exercice d'imitation , il essaiera souvent de reproduire par écrit, après une lecture attentive , diverses pages de son auteur , ayant soin de comparer ensuite avec le texte même la rédaction qu'il aura faite et de tenir compte des différences qu'elle présentera.
On objectera peut-être qu'en procédant de cette manière, l'élève acquerra , il est vrai , la connaissance de ce qui forme le fond de la langue, mais sans discerner ce qui est particulier à l'auteur qu'il étudie exclusivement, et que, par conséquent, il court risque d'avoir un style identique à celui de son modèle. Je pourrais répondre que je ne verrais dans un tel résultat aucun sujet de s'alarmer. Qui ne voudrait, en etfet , s'exposer au danger d'écrire comme ceux qui écrivent le mieux ?
Mais il n'en est pas ainsi. Quoi qu'on fasse , l'identité parfaite, qui n'existe nulle part dans la nature , n'est pas plus réalisable en fait de style que sous aucun autre rapport. Sans invoquer, à l'appui de cette assertion, le sentiment que nous avons tous de notre personnalité , il suffit , au point de vue qui nous occupe , d'en appeler au témoignage de l'histoire littéraire. Les travaux qui ont été entrepris pour mettre en parallèle des auteurs, dont les uns ont évidemment formé leur style sur celui des autres, n'ont abouti qu'à nous montrer des traces d'imitation qui notent à aucun de ces écrivains son cachet particulier.
Au reste, j'aurais pu passer sous silence l'objection à laquelle je viens de m'arrêter, puisque à l'étude suivie d'un premier auteur l'élève, pour continuer son instruction, doit joindre plus tard la lecture et l'étude d'autres auteurs. Cette lecture, en effet, n'est nullement incompatible avec le procédé que nous avons recommandé en premier lieu ; au contraire, elle en est le complément nécessaire. Ce que nous demandons seulement , c'est que l'élève ait soin de ne comparer d'abord à l'œuvre dont il fait une étude particulière que des œuvres également bien écrites. Cette comparaison, outre qu'elle est propre à procurer une connaissance de plus en plus intime de l'auteur qui sert de point de départ, met l'élève à même de distinguer ce qui caractérise, d'une manière spéciale, le style de chaque écrivain. En même temps, elle fait découvrir tout ce qui, dans la diction, est de nature à produire de l'effet , c'est-à-dire ces nombreux secrets de style que la science est impuissante à formuler en règles et qui ne se révèlent qu'à l'œil exercé.
Est-il nécessaire d'ajouter que lelève qui aura fait soigneusement l'étude que nous venons d'indiquer pourra, sans crainte de nuire à la pureté de son style, comparer aussi aux écrivains de premier ordre les écrivains d'une talent inférieur, même ceux dont le langage est incorrect ? Au moyen de ce travail, il apercevra mieux les écueils qu'il doit éviter, les écarts qu'il ne peut se permettre. D'ailleurs, cette nouvelle étude comparée, faite à l'instar des exercices de cacographie, n'offrirait du danger qu'aux élèves accoutumés à employer eux-mêmes ou à entendre autour d'eux un langage toujours pur. Or, on ne peut en disconvenir, un pareil danger n'est nullement à craindre.
En résumé, quelles que soient les considérations auxquelles nous nous arrêtions, elles nous semblent de nature à faire regarder comme le plus important de tous les exercices de l'art d'écrire, l'habitude de vérifier, de corriger ses propres compositions , en prenant pour type le style d'un bon écrivain. Cet exercice procurera à l'élève un moyen efficace de poursuivre sans cesse le double but qu'il ne doit jamais perdre de vue : se connaître soi-même et connaître l'écrivain qui lui sert de modèle. Mais, pour arriver à un tel résultat, on le comprend sans peine, il faut un travail constant, assidu, une attention soutenue et bien dirigée.
Ces observations sont fort simples, sans doute ; mais j'ai cru que les personnes qui ont la mission de guider la jeunesse dans l'étude de la langue maternelle y trouveraient peut-être matière à d'utiles développements. C'est cette pensée qui m'a engagé à les communiquer à la classe.
DE LA
LANGUE MATERNELLE