AVRIL
Dans une de nos séances précédentes , j'ai eu l'honneur de communiquer à la classe ^ quelques observations relatives à l'enseignement de la langue maternelle. Après avoir montré combien il est important que les élèves soient habitués de bonne heure à ne rien écrire sans vérifier si l'expression de leur pensée est exacte, si le langage qu'ils emploient est pur et correct, j'ai indiqué certains exercices au moyen desquels les jeunes gens peuvent être convenablement préparés à l'art d'écrire.
Mais ce n'est pas assez, pensons-nous, que les élèves
* A la classe des lettres de rAcadémie de Belgique.
apprennent à bien écrire, il est indispensable qu'ils acquièrent aussi un talent qui n'est étranger à aucune condition de la vie et dont l'utilité est de tous les instants, le talent de la parole. Et, bien qu'on puisse dire que l'étude de la langue maternelle faite en vue de former le style contribue en même temps à rendre les jeunes gens capables de bien parler, l'expérience prouve que celui-là même qui connaît la langue et qui sait écrire ne parvient qu'à l'aide d'exercices particuliers à s'exprimer avec facilité et avec assurance.
Nous nous sommes proposé de signaler quelques-uns de ces exercices à l'attention des maîtres. Mais , avant tout, nous croyons devoir- faire une observation générale.
De même qu'il est , en ce qui concerne le style, un défaut capital , la pt^écipitation du travail, défaut contre lequel on ne saurait trop tôt prémunir les élèves, de même, en ce qui regarde l'art de parler, il en est un aussi, mais d'une nature différente , qu'il faut surtout combattre avec énergie. Ce défaut, c'est la timidité.
Sans vouloir remonter à la source de cette disposition d'esprit qui paralyse souvent les efforts du maître aussi bien que les facultés de l'élève, sans examiner si c'est l'amour-propre ou un sentiment de modestie qui engendre ce défaut , nous nous bornerons à constater qu'en général les jeunes élèves n'osent parler , parce qu'ils craignent de parler mal.
Il importe donc que le maître emploie , dès l'abord, tous les moyens que la prudence lui suggérera pour combattre avec succès un défaut aussi. nuisible. A cet effet, il exercera les élèves à prendre de l'empire sur eux-mêmes et à donner de jour en jour plus d'activité
et plus de force à leur volonté. Il les accoutumera à se tenir en garde contre tout ce qui pourrait les distraire, et il leur fera reconnaître , par l'expérience, qu'il faut avoir le courage de parler mal dans les commencements, si l'on veut être plus tard en état de parler bien.
Il résulte de l'observation que nous venons de faire que tous les exercices tendant à faciliter aux élèves le moyen de trouver les mots dont ils ont besoin à l'instant pour exprimer leurs pensées doivent être réglés de manière à mettre toujours les jeunes gens dans la nécessité de vaincre leur timidité naturelle.
Voici comment il nous semble convenable de procéder dans ces différents exercices.
D'abord , l'élève récitera des passages appris par cœur, en ayant soin de ne point s'arrêter lorsque sa mémoire sera en défaut, mais de suppléer par des termes qu'il a à sa disposition les mots du texte qui lui auront échappé .
Ensuite , des interrogations que le maître lui adressera fréquemment l'obligeront à rendre compte, sans hésitation, de ce qu'il a appris, des réflexions qu'il a faites, en un mot des résultats de ses travaux et de ses études.
Mais un des exercices les plus importants est celui qui consiste à reproduire, d'une manière suivie, le récit de faits historiques , d'aventures, de particularités biographiques , qui ont été à l'avance l'objet d'une lecture attentive. Par ce genre d'exercice, l'élève se rendra peu à peu capable de parler avec aisance sur des sujets qu'il aura médités et de faire de vive voix ce qu'il ne faisait auparavant que par écrit. Pour lui le talent de la parole se confondra en quelque sorte avec l'art
d'écrire, et, à part le temps qu'exigent le perfectionnement du style et les soins particuliers à donner à une composition écrite, il suivra en parlant la même marche qu'en écrivant. Il aura soin de se bien pénétrer du sujet à traiter verbalement, de déterminer le point de vue sous lequel il doit le considérer et de se tracer un plan qui lui permette de présenter ses idées avec ordre, avec enchaînement et de manière à réaliser l'etiet qu'il veut produire sur l'esprit de ses auditeurs.
Est-il nécessaire d'ajouter que chaque fois que l'élève s'exerce à parler, soit en racontant ce qui a été dit par autrui , soit en exprimant ses propres idées, il doit employer dans son débit un ton toujours convenable ? Personne n'ignore que sur ce point, plus peut-être que sur tout autre , il est d'une extrême difficulté de corriger les défauts qu'on a contractés dans sa première jeunesse et que, sous ce rapport surtout, il est vrai de dire que l'habitude devient une seconde nature.
Le maître ne négligera donc rien pour que l'élève évite soigneusement cet écueil. Dans cette vue, il lui prescrira des exercices de lecture à haute voix ; il se posera lui-même comme modèle, non pour faire imiter ou copier servilement sa manière d'énoncer, mais afin qu'à son exemple , l'élève s'étudie lui-même et mette à profit les ressources qu'il tirera de son propre fonds ; car, on le sait, rien ne gâte plus le débit que le défaut de naturel.
Si, au moyen de ces exercices, l'élève parvient à lire les compositions d'autrui avec l'accentuation conforme aux vues de chaque auteur, à plus forte raison sera-t-il capable de bien énoncer les pensées qui lui appartiennent et les sentiments qu'il éprouve réellement.
Nous croyons avoir suffisamment indiqué dans ce qui précède par quels procédés les jeunes gens peuvent acquérir le talent de parler avec facilité et d'un ton convenable. Il ne resterait plus, après cela, qu'à appeler l'attention des maîtres sur un point beaucoup plus important qu'on ne le pense communément, sur la prononciation.
Nous n'entrerons pas à ce sujet dans des détails qui seraient déplacés ici ; nous dirons seulement ce qu'il est essentiel de considérer relativement à la prononciation française , pour que les élèves soient bien dirigés sous ce rapport.
Il est incontestable que, comme pour former son style il faut apprendre la langue telle qu'elle a été fixée par l'usage que les bons écrivains en ont fait, ainsi, pour bien prononcer , il faut suivre l'exemple des personnes qui parlent bien.
Ce principe posé, il suffirait, semble-t-il, que le maître, tout en tenant compte des observations des grammairiens , se fût lui-même formé d'après de bons modèles, pour que, sous sa direction, les élèves pussent corriger ce que leur prononciation présenterait de vicieux. D'où vient, cependant, que les efforts du maître même le plus habile sont si rarement couronnés d'un plein succès ? C'est, pensons -nous, qu'indépendamment de l'influence fâcheuse qu'exerce sur nous le milieu dans lequel nous vivons, la manière dont nous formons les syllabes d'après les systèmes d'épellation en usage dans les écoles est défectueuse et nous expose à contracter , dès l'enfance , des vices dont il devient presque impossible, par la suite, d'effacer complètement les traces. Il serait donc nécessaire, si l'on veut appli-
quer à ces défauts un remède efficace, de remonter jusqu'au premier degré de l'enseignement.
Peu de mots suffiront pour indiquer comment le mode ordinaire d epellation devrait être réformé.
Il est aisé de remarquer, pour peu qu'on réfléchisse, que le rhythme de la langue française est, si je puis m'exprimer ainsi, éminemment ïambique ; que, par conséquent , pour bien prononcer, il faut glisser sur les premières syllabes des mots et appuyer seulement sur les dernières \ On peut même ajouter que lorsqu'on énonce plusieurs mots de suite, sans s'arrêter, ce n'est que sur la dernière syllabe du dernier mot qu'il faut appuyer. Or, l'épellationjisitée a pour règle, en décomposant les mots, de former les syllabes de telle sorte qu'ordinairement l'une se termine au moment de la rencontre d'une consonne dont on fait l'initiale de l'autre.
Il résulte de l'application de cette règle que le rhythme, d'ïambique qu'il doit être, devient spondaïque, et il arrive ainsi que l'un des principaux défauts de prononciation , qui se fait remarquer surtout dans un grand nombre de localités wallonnes, s'aggrave considérablement, bien loin d'être corrigé.
A cette règle inexacte , et en même temps si nuisible pour ceux qui , dans la prononciation des mots, n'ont égard qu'au mode d'épellation, il conviendrait d'en substituer une autre mieux appropriée au rhythme de la langue française. Cette nouvelle règle, conforme à la
* Cette remarque a été faite par M. JuUien, dans la Revue de Vinsiruction picblique, dans le but de prouver qu'il n'y a d'e fermé réel qu'à la fin des mots. En généralisant cette observation, ne serait-on pas en droit de dire que les syllabes sont longues ou brèves par position et que la syllabe d'un repos est seule réellement longue ?
prononciation réelle des personnes qui parlent bien, pourrait être formulée en ces termes : aller dans la formation de chaque syllabe aussi loin que possible, c'est-à-dire, ne s'arrêter que là où doit nécessairement commencer une nouvelle émission de voix '.
Nous croyons que l'élève, familiarisé dès son enfance avec ce mode de syllaber, éviterait, sans trop de peine, le défaut de prononciation que nous avons particulièrement signalé et qui résiste si souvent aux efforts des maîtres ^.
La classe me pardonnera de m'être arrêté à des considérations qui semblent peu importantes en ellesmêmes. Elle voudra bien tenir compte du motif qui m'a guidé et qui n'est autre que le désir de voir cultiver avec le plus grand soin dans nos établissements d'instruction une langue , dont l'usage nous est familier, il est vrai , mais qui , néanmoins , ne peut être maniée avec talent sans une étude longue et sérieuse.
* Je dois la communication de cette règle à l'obligeance d'un ami qui, dans un travail non publié , a recherché et coordonné, sous une forme méthodique, les véritables caractères de la prononciation française. >
Quant à la règle que j'ai citée, un simple exemple d'application en fera comprendre l'utilité au point de vue qui nous occupe. Suivant l'épellation ordinaire, on devrait prononcer maî(, vais, oser, maison^ COîc-per, é-te\ iien-plier ; au contraire, d'après le système proposé, on doit dire forcément, à cause de l'adjonction des consonnes aux premières syllabes, mav.v ais, os-ei\ mais-on, conp-er, et-é, pettp-lier.
' Il est, sans doute, d'autres défauts qui dénaturent aussi la vraie prononciation française. Nous mentionnerons, en passant, celui qui consiste à ne pas articuler assez fortement les lettres, soit seules, soit réunies, et à ne pas donner à la bouche l'ouverture nécessaire pour produire les sons propres à certaines voyelles et à certaines diphthongues.
DE LA
LANGUE MATERNELLE
CON SIDEREE