JUILLET
J'ai plus d'une fois demandé, dans le but d'améliorer l'organisation de l'enseignement moyen, que l'étude des langues anciennes fût réservée aux trois dernières années du cours des humanités. Sans déprécier aucunement la valeur de cette étude, j'ai démontré que c'est à la langue maternelle qu'appartient, à notre époque, la première place dans le cadre des matières de l'enseignement K
A l'appui des arguments que j'ai fait valoir, la classe me permettra de lui soumettre des considérations puisées dans l'histoire et qui me semblent de nature à répandre quelque lumière sur ce sujet.
* Voir Considérations sur l'organisation des collèges, ci- dessus, p. 67 et suiv.
Lorsqu'on jette un coup d'œil sur l'éducation littéraire des Romains dans l'antiquité et que l'on remarque avec quel merveilleux succès ils se sont livrés à la culture des lettres grecques, on est porté à croire non-seulement que nous devons les regarder comme nos maîtres en littérature, mais même que nous ne pouvons mieux faire que de suivre scrupuleusement leurs traces, en nous formant à leur école, comme ils se sont formés à l'école des Grecs.
Cette opinion, on le sait, a prévalu à l'époque de la Renaissance, et certes ce ne fut pas sans d'heureux résultats, puisque l'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité ramena incontestablement dans la société le goût de la vraie littérature. Mais soutenir, de nos jours, cette opinion, ou, ce qui est l'équivalent, vouloir conserver à l'enseignement des langues anciennes la prééminence qui lui était due ajuste titre lorque l'usage du latin était répandu dans le monde savant, c'est, à nos yeux, faire un anachronisme, c'est méconnaître la portée des faits qui se sont produits depuis quatre siècles.
11 ne suffit pas, en effet, en parcourant l'histoire, d'admirer l'enthousiasme avec lequel les peuples modernes se sont d'abord empressés de marcher sur les traces des anciens, afin de s'approprier les résultats de leurs travaux et de recueillir les inspirations de leur génie. Il faut aussi considérer comment ces mêmes peuples ont mis ensuite à profit cette étude de l'antiquité dans les tentatives nombreuses qu'ils firent, avec des succès plus ou moins rapides, pour perfectionner et polir leur propre langage, et pour créer partout des littératures nationales.
Or, nous le demandons, si l'on tient compte du degré de culture que les langues et les littératures modernes ont atteint, peut-on, sans inconséquence, vouloir que la jeunesse de nos écoles remonte à la source où nos ancêtres ont puisé, qu'elle interroge elle-même les monuments antiques qu'ils ont explorés, avant d'avoir, au préalable, entrepris l'étude sérieuse de sa langue maternelle et des principales productions qui en composent le fonds littéraire ? Ce serait prétendre que chaque génération doit recommencer l'œuvre de ses pères, ou que la vie d'un peuple n'est qu'une longue enfance.
Il y a plus ; nous n'hésitons pas à dire que les peuples modernes, en faisant des efforts incessants pour imprimer à leur littérature un cachet de nationalité , ont réellement suivi l'exemple des Romains , qu'on nous propose pour modèles. A l'époque même où, à Rome, toute l'instruction , pour ainsi dire , était grecque, les esprits les plus cultivés ne cherchaient qu'à se dégager des liens qui les tenaient attachés à une civilisation étrangère. Non contents de communiquer à leurs contemporains, au moyen de traductions et d'imitations, des oeuvres littéraires et scientifiques de tout genre qu'ils empruntaient aux Grecs, ils avaient particulièrement en vue d'enrichir la littérature latine et de lui donner un caractère d'indépendance et même de supériorité à l'égard de la littérature qui lui servait de modèle.
Parmi ceux qui ont le plus contribué au perfectionnement de la langue et des lettres romaines, Cicéron tient, sans contredit, un rang distingué. Or, qui ne sait avec quelle persévérance il s'est efforcé d'affranchir sa patrie
de l'état de dépendance où elle se trouvait vis-à-vis des Grecs sous le rapport littéraire et philosophique ? Il serait aisé d'extraire de ses écrits un grand nombre de passages dans lesquels il se montre animé du désir d'atteindre ce but. Nous nous bornerons à rappeler les conseils qu'il donna à son fils ^ à l'époque où celui-ci étudiait la philosophie à Athènes.
Après lui avoir recommandé d'unir , comme il l'avait fait lui-même avec avantage , les lettres latines aux grecques, ayez soin , ajoute-t-il , de joindre aux leçons de vos maîtres la lecture de mes œuvres tant oratoires que philosophiques ; cette lecture vous servira à rendre la langue latine plus abondante, plus riche. Il va même jusqu'à dire que ses écrits ont été utiles non-seulement à ceux d'entre ses concitoyens qui étaient dépourvus de toute connaissance des lettres grecques, mais aussi aux savants ^ lesquels, dit-il ailleurs ^ ne croyaient pas que ce qu'ils avaient appris des Grecs pût être exprimé en latin.
On le voit, Cicéron aspirait, avant tout, à développer et à propager la culture de la langue de son pays et à hâter le mofnent où la littérature romaine cesserait d'être tributaire d'une littérature étrangère.
Ici se présente naturellement une observation qui ne nous paraît pas sans importance. Si les Romains , qui devaient presque tout aux Grées et qui ont fait passer dans leur vie publique et privée tant de doctrines venues du dehors, se sont cependant efforcés d'avoir
* De Officiis, I, 1 et 2.
* sed etiam docti. On sait que Cicéron entend souvent par docti
les hommes versés dans la littérature grecque.
^ De NaUirâ Deorura, 1,4.
une littérature nationale , comment pourrions-nous songer encore à façonner l'esprit de la jeunesse , dès ses premières années, au moyen des productions de l'antiquité païenne, aujourd'hui que nous avons à tenir compte d'une civilisation dont les doctrines diffèrent essentiellement des doctrines du paganisme ? Rapports sociaux , politiques , religieux , tout dans la société moderne a subi les modifications les plus profondes. Aussi, n'est-il pas étonnant que l'appréciation raisonnée des différences radicales qui nous séparent de l'antiquité païenne ait fait naître, il y a peu d'années dans un pays voisin , une réaction contre l'emploi des auteurs païens dans l'enseignement, réaction qui a fortement ému les esprits, parce qu'elle tranchait une question qui avait toujoiirs été traitée avec ménagement.
Sans doute , certaines idées qui ont été émises à ce sujet étaient empreintes d'exagération, et nous avons eu nous-même l'occasion d'exprimer ailleurs ^ notre opinion à cet égard. Cependant on aurait tort de bLàmer la pensée qui a servi de base à la réforme projetée et à laquelle les plus ardents adversaires de cette réforme n'ont cessé de rendre hommage. Tous ont déclaré qu'en voulant maintenir l'enseignement des auteurs païens, ils entendaient que cet enseignement fût donné chrétiennement.
Nous ne pouvons qu'exprimer de nouveau ^ le regret que, dans le cours de la polémique a laquelle nous venons de faire allusion , il n'ait pas été simplement proposé de bannir des classes inférieures des collèges
* Voir ci-dessus, p. 215 et suiv, Mbid. p. 218.
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l'étude de la littérature ancienne et de la réserver aux dernières années des humanités. Une telle proposition eût pu, selon nous , faire cesser tout désaccord entre les personnages éminents qui ont pris part à la discussion. Mais ceux qui proscrivaient la littérature païenne des premières années des humanités demandaient expressément qu'on y substituât l'étude d'auteurs chrétiens qui, dans leurs écrits, ont fait usage des langues anciennes. Ils fournissaient ainsi matière à de nouveaux débats et soulevaient la question de savoir si, sous le rapport du mérite littéraire , les chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne peuvent, sans inconvénient, être remplacés par des productions^ chrétiennes.
Quoi qu'il en soit de la solution à donner à cette question, nous pensons que, s'il convient de respecter les usages sanctionnés par le temps et de n'y toucher qu'avec la plus grande circonspection et la plus grande réserve, on ne peut néanmoins méconnaître jamais , si je puis parler ainsi, l'imprescriptibilité des droits de la raison. De quelque nature que soient les tendances d'une époque, dans l'ordre social comme dans l'ordre politique, l'œil vigilant de l'homme d'Etat doit savoir y distinguer les idées auxquelles la raison commande de laisser un libre cours, aussi bien que les écarts ou les exagérations qu'il importe de combattre sans relâche. Et , si la littérature est toujours l'expression de la société, comment l'enseignement littéraire pourrait-il , plus qu'aucune institution humaine , rester indifférent au mouvement des esprits et ne pas avoir égard , avec discernement toutefois, aux exigences et aux besoins de l'époque ?
Tout eh reconnaissant donc que l'étude de la littéra-
ture ancienne a contribué puissamment à former les littératures modernes et qu'elle servira toujours à perpétuer les traditions du bon goût , parce qu'elle nous présente le type de Tart dans toute sa pureté, dans toute sa simplicité ' , nous sommes convaincu qu'on ne peut disputer plus longtemps à la langue maternelle le rang qu'elle est parvenue à conquérir dans la vie non moins que dans l'opinion des peuples. Qui ne voit, d'ailleurs, que les efïbrts tentés, depuis près d'un demisiècle, dans l'organisation de l'instruction publique , pour maintenir le latin à la place qu'il occupait jadis , sont restés impuissants et stériles ? N'est-il pas trop bizarre, dirons-nous avec un de nos honorables confrères ^ , que tant d'hommes mettent tant de temps à apprendre le latin dans leur jeunesse et que personne ou presque personne n'en vienne à lire un livre latin comme on lit des livres- anglais ou allemands ? Sur mille personnes, continue-t-il, qui ont fait leurs humanités, y en a-t-il trois qui aient jamais lu d'un bout à l'autre un ouvrage latin de l'étendue de deux volumes in-8^
Notre savant confrère aurait pu demander également, avec autant de vérité, quel est celui qui après s'être exercé avec le plus grand succès, pendant plusieurs années, à revêtir ses pensées d'expressions choisies dans la latinité la plus pure, ait eu ensuite l'occasion de mettre à profit un talent péniblement acquis ?
* Cette pensée a été développée avec talent dans un opuscule intitulé « Qicelqties mots d'explication ■>> et publié, en 1850, par M. Petit, ancien préfet des études à Tathénée de Bruxelles , dont je m'honore d'avoir été le disciple et le collègue.
- M. Devaux, Bulletins de l'Académie, t. XX, 2'"« part., p. 156.
N'hésitons donc pas à conclure des considérations qui précèdent qu'il ne faut plus , à notre époque, demander à l'étude des langues anciennes tout ce qu'elle a pu donner à des époques antérieures ? Assignons lui dans nos établissements d'instruction la place que lui assignait déjà en 1831 la commission qui fut alors chargée de préparer un projet de loi sur l'enseignement moyen. Il a paru à la Commission, disait son honorable rapporteur, notre savant secrétaire perpétuel, qu avant de commencer V étude du grec et du latin, télèi'e devait ^jar/«zYe»ien^ connaître sa langue maternelle \ Ainsi disparaîtraient les difficultés si nombreuses que présentent^ les langues anciennes à ceux qui en abordent trop tôt l'étude, et l'application des élèves n'en serait que plus certaine et leurs progrès plus rapides. Ainsi encore, lorsqu'à la lecture et à l'interprétation des auteurs viendraient se joindre des exercices dans l'art d'écrire, les jeunes gens comprendraient que ce n'est pas en vue de leur faire acquérir le talent, désormais superflu, d'exprimer leurs pensées dans une langue morte que ces exercices leur sont prescrits ; ils y verraient uniquement un moyen propre à leur faire saisir mieux toutes les nuances, toutes les finesses, tous les secrets de style, et à les rendre capables, en parcourant et en admirant les trésors de l'antiquité, d'y puiser les vrais principes du goût, le sentiment du beau, non pour recommencer, mais pour continuer l'œuvre de nos ancêtres.
Je ne terminerai pas sans prévenir une objection que
^ Voir le Rapport sur l'état de V instruction moyenne présenté aux Chambres législatives, en 1843, par M. Nothomb, p. 157.
je regretterais d'avoir passée sous silence. Vous oubliez, me dira-t-on, que malgré le prestige qui entoure, à notre époque, les langues modernes, il est une carrière, le sacerdoce, dans laquelle il n'est pas seulement indispensable de comprendre le latin, mais il est de plus très-utile de savoir le manier avec aisance.
Nous répondrons d'abord que, comme nous Tavous déjà dit, l'étude du latin sera plus sérieuse, si elle occupe, dans le cadre des matières de l'enseignement, la place qui nous semble lui convenir, et que, par conséquent, les élèves ne l'abordant qu'après avoir acquis une connaissance étendue de leur langue maternelle feront des progrès beaucoup plus sensibles et parviendront plus sûrement à l'intelligence complète des ouvrages écrits en latin.
Nous dirons ensuite qu'à l'instruction commune destinée à tous les jeunes gens qui se préparent à des carrières littéraires et scientifiques il est aisé d'ajouter pour l'aspirant au sacerdoce, au début de ses études philosophiques, des exercices particuliers à l'aide desquels il se familiarisera de plus en plus avec l'usage de la langue latine.
Cependant, il importe de remarquer que, si le latin est resté la langue de l'Eglise , c'est qu'une langue morte, étant à l'abri de toute altération, de tout changement, elle est éminemment propre à conserver intact le dépôt desdoctiines sacrées qui doivent être transmises d'âge en âge à chaque génération. Mais ce n'est plus comme expression ou forme littéraire que l'Eglise emploie le latin. Tous les ouvrages religieux qui se produisent de nos jours, sauf en ce qui est exclusivement du domaine de la théologie, appartiennent, aussi
bien que les autres œuvres modernes, aux langues vivantes.
De cette dernière considération ne sommes-nous pas en droit de conclure qu'à côté des exercices de rédaction latine destinés à l'aspirant au sacerdoce, il convient de réserver une large place pour la culture de la langue maternelle, dont l'étude, mais l'étude soutenue \ tant sous le rapport de l'art d'écrire qu'en ce qui concerne le talent de la parole, ne peut plus être négligée par aucune classe de la société ^
' Voir ci-dessus, p. 261 et suiv.