DES MOYENS
s'assurer dans l'enseignement le concours de la volonté de l'élève
MARS l 8 5 5
En parlant, dans une de nos séances précédentes, du devoir du maître dans Venseigne^nent \ j'ai montré jusqu'à quel point il est important de considérer le concours actif de la volonté de l'élève comme une condition essentielle de l'instruction. Lemaître^ disions-nous, sera donc ingénieux à découvrir les 7noye7îs les plus propres Cl inspirer et à entretenir le goût de t étude. En même temps, il ne négligera aucune des ressources que lui fourniront son zèle et sa prudence pour aider les jeunes gens à écarter les obstacles de toute nature qui peuvent, à chaque instant , arrêter leur ardeur et entraver leurs progrès .
' Voir ci-dessus, p. 224 et suiv.
Quoique nous soyons en droit de compter sur la sollicitude éclairée des personnes qui se sont vouées à l'enseignement, nous avons pensé qu'il ne serait peutêtre pas sans utilité de soumettre à leur appréciation les moyens que l'expérience nous a fait regarder comme les plus efficaces pour éveiller et soutenir l'attention de l'élève , spécialement dans l'étude de la littérature ancienne.
Sans doute, j'ai hâte de le dire, si le sentiment du devoir était généralement assez puissant sur l'esprit de la jeunesse pour donner l'impulsion à la volonté, toute autre considération serait superflue. Il suffirait de faire comprendre et de rappelei^ aux jeunes gens que celui qui veut arriver à un but doit vouloir aussi entrer avec ardeur et marcher avec persévérance dans la route qui y conduit , quelque longue , quelque rude qu'elle paraisse ; en d'autres termes, il suffirait d'insister sur cette simple maxime, que celui qui veut la fin doit vouloir également les moyens.
Mais , il faut bien le reconnaître, c'est précisément parce que le motif puisé dans le sentiment du devoir reste trop souvent inefficace que le maître se voit contraint de recourir à d'autres mobiles capables d'imprimer à la volonté de l'élève l'énergie et l'activité nécessaires.
Parmi les moyens propres à fortifier la volonté, nous n'hésitons pas à recommander de préférence celui qui consiste à rendre l'étude intéressante par l'appel fait à l'intervention active de l'intelligence de l'élève.
D'abord , il est incontestable que ce procédé est le plus conforme à la nature de l'être pensant, puisqu'il est basé sur cette noble prérogative de l'âme que l'homme ne peut abdiquer sans voir, à l'instant, tous
ses actes dépouillés de leur caractère distinctif. En outre, c'est celui qui renferme le motif le plus pur, puisqu'il est le seul qui n ait pas l'amour-propre pour fondement. Personne, en effet, n'ignore que ce n'est qu'avec beaucoup de réserve et de circonspection qu'il est permis, dans l'éducation de la jeunesse, de mettre enjeu l'amour-propre , dont les illusions faussent si souvent l'esprit et en altèrent les plus belles qualités.
Le maître ne négligera donc aucun soin pour que l'intelligence de l'élève prenne sans cesse une part active à l'acquisition des diverses connaissances qui entrent dans le cadre des études.
Ainsi toute œuvre littéraire, à quelque genre qu'elle appartienne, qu'elle plaise ou non à l'imagination et au cœur, sera présentée à la jeunesse comme portant nécessairement le cachet de l'intelligence. L'élève aura, par conséquent, pour tâche de rechercher, de saisir, à l'aide de son propre jugement, ce qui constitue le travail intellectuel de l'écrivain. Loin de se borner à constater le résultat qu'otfre à ses yeux la forme réelle de la composition de l'auteur , il s'attachera soigneusement à en pénétrer la forme mtellectuelle, c'est-à-dire à découvrir les intentions qui ont guidé l'écrivain, les sentiments dont il était animé, les rapports qu'il a établis entre ses différentes idées et surtout la pensée principale qui domine l'œuvre entière. En un mot, étant parvenu à connaître quel but l'auteur s'est proposé d'atteindre, il se rendra un compte judicieux des moyens variés qu'il a voulu faire servir à la réalisation de ce but \ Or, qui
* Voir un exercice de ce genre sous le titre d'Étude littéraire sur Salluste, ci-dessus p. 181 et suiv.
ne sait quel intérêt, je dirai, quel charme se répand naturellement sur le travail auquel nous nous livrons, lorsque c'est notre intelligence qui préside à ce travail ^
Un exemple éclaircira notre pensée et fera mieux comprendre comment cet exercice intellectuel auquel nous attachons une si grande importance produit dans l'élève l'application à l'étude.
Au nombre des matières indiquées dans le programme de certains établissements d'instruction moyenne on rencontre parfois le traité de Cicéron sm^ la vieillesse, qui est, à bon droit, regardé comme l'un des ouvrages les plus parfaits de l'auteur. Cependant , malgré le mérite de cette œuvre^ ^e peut-il que des jeunes gens s'occupent avec goût d'un sujet qui semble n'offrir aucun intérêt à leur âge ? C'est là une question qui me fut faite un jour. Pour toute réponse, je me bornai à lire avec mon interlocuteur le chapitre qui sert d'introduction à ce traité, et nous y remarquâmes, avec un intérêt qu'un élève intelligent n'eût pas manqué de partager, les paroles si affectueuses que Cicéron adresse à son ami Atticus , la délicatesse de sentiment avec laquelle il lui offre son travail, l'intention bienveillante qui l'a guidé dans le choix du sujet et les raisons qui lui ont fait adopter la forme qu'il a donnée à son œuvre.
Mettant ensuite à protit le résultat de cette première investigation, nous pûmes apprécier la justesse et l'enchaînement des idées, la valeur et la portée des termes, des expressions et des tours de phrase dont l'auteur a fait usage. Si, après cela, nous avions entrepris l'étude du traité lui-même , nous eussions reconnu que tout y porte l'empreinte de cette intelligence qui se révèle dans
les chefs-d'œuvre de l'éloquence romaine, et nous eussions constaté qu'il y a le même intérêt intellectuel à se rendre compte de la manière dont Cicéron réfute les griefs articulés contre la vieillesse qu'à étudier le talent avec lequel il a établi la non-culpabilité de Milon, ou forcé Catilina à sortir des murs de Rome. Et, qu'on veuille bien le remarquer , ce procédé dont nous parlons peut seul donner aussi de l'intérêt aux études grammaticales , en les rattachant intimement, au lieu de les isoler, au fond même du langage, à la pensée et au sentiment K
On objectera peut-être que cette étude, qui embrasse l'ensemble d'une œuvre littéraire et qui y rapporte tous les détails quels qu'ils soient que le travail analytique fait apercevoir , n'est pas à la portée des jeunes gens, ou que du moins elle devrait être réservée, dans nos établissements d'instruction , aux élèves des classes supérieures. Nous avons déjà eu l'occasion de répondre ailleurs ^ à la même objection, en montrant que, dans le choix des matières destinées à l'enseignement, le maître doit toujours avoir égard à la somme relative des connaissances acquises antérieurement par les élèves et au degré de développement que leurs facultés intellectuelles ont atteint. En proportionnant ainsi les difficultés à la force de celui qui est appelé à les vaincre, et en ne soumettant que graduellement à ses investigations des œuvres plus étendues et plus compliquées, on procurera aux jeunes gens l'avantage inappréciable
* Voir De l'élude de la grammaire dans l'enseignement des langues anciennes, ci-dessus p. 169 etsuiv.
* Voir ihid.
de s'accoutumer, dés leurs premiers pas dans la voie de l'instruction, à suivre une métliode qui ne cessera jamais de leur être utile et qui mettant, de bonne heure, leur intelligence en exercice, leur rendra, comme nous l'avons dit, l'étude intéressante.
Il est d'autres moyens , sans doute, tels que l'émulation, l'appât des récompenses, la crainte des punitions dont rinfluence sur la volonté de l'élève est généralement reconnue, mais on conçoit sans peine qu'à côté du procédé qui fait trouver dans l'étude elle-même l'attrait le plus puissant, tous les autres ne doivent être considérés que comme secondaires. Loin de nous, cependant, la pensée de vouloir répudier le concours d'un sentiment qui a tant d'empire sur le cœur de l'homme et qui double en quelque sorte nos eiForts en présence d'un concurrent. Nous dirons seulement que plus ce sentiment a de puissance et d'énergie, plus il importe de le diriger avec sagesse et de mettre les jeunes gens à l'abri des dangers auxquels il les expose. On le sait, il est bien difficile de fixer la limite qui sépare l'émulation de l'envie et il n'est pas rare de voir ce noble sentiment dégénérer en une rivalité haineuse.
D'un autre côté, le désir d'égaler ou de surpasser des concurrents ne peut guère se manifester que là où la lutte est possible. Or, le nombre des places d'honneur et des prix offerts à la jeunesse de nos écoles étant nécessairement restreint, peu d'élèves , en réalité, se déterminent à disputer sérieusement les palmes.
Nous voudrions donc qu'il fût possible d'introduire dans nos établissements d'instruction un système d'émulation qui exerçât de l'influence sur un plus grand nombre d'élèves et qui , en même temps, fût sans danger
pour la jeunesse. Nous sommes heureux de pouvoir dire qu'un pareil système est suivi avec succès, depuis 1847, dans un collège communal de notre pays. Il est dû à l'initiative de feu M. Lambert \ principal du collège de Dinant,que la mort est venue enlever au milieu des améliorations qu'il ne cessait de réaliser dans l'établissement confié à ses soins. Nous faisons des vœux pour que ce système, qui a maintenant pour lui la sanction du temps et de l'expérience, soit adopté dans nos autres établissements d'instruction moyenne. Rien de plus simple, d'ailleurs, que l'idée qui lui sert de base et qui n'est autre que le principe appliqué par l'État à la collation des grades académiques. Les distinctions honorifiques sont décernées aux élèves non d'après le mérite relatif, mais d'après le mérite réel, dont l'appréciation est fondée, pour chaque classe, sur les travaux de l'année entière, au lieu de l'être seulement sur les résultats d'un certain nombre de concours ^
Qu'il nous soit permis d'ajouter que l'idéal, si je puis parler ainsi, de ce système d'émulation consisterait à faire concourir l'élève avec lui-même, c'est-à-dire, à le récompenser en raison des progrès réels qu'il aurait faits, plutôt qu'eu égard à la somme des connaissances qu'il aurait acquises \ C'est alors surtout que le sentiment que chaque élève aurait de ses progrès deviendrait pour lui un véritable stimulant, disons même, une haute récompense de ses efforts.
' M. Maximilien Lambert est décédé subitement le 4 avril 1851, à 1 âge de 42 ans.
2 Voir De C émulation, à la mémoire de M. V allé Lambert ^ ci-dessus, p. 1 19 et suiv.
' Ce système était autrefois en vigueur dans un établissement particulier, le Verhe incarné, à Lyon.
Quoi qu'il en soit, 1 émulation réglée selon les vues que nous venons d'indiquer n'offrirait plus les inconvénients que nous avons signalés plus haut. Ayant pour but unique une supériorité absolue et non relative, elle montrerait aux jeunes gens , dans leurs condisciples les plus appliqués à l'étude, non des rivaux à supplanter, mais des modèles à suivre. Dès lors aussi , les moyens d'encouragement, auxquels un maître habile peut journellement recourir, seraient nécessairement plus efficaces et feraient sentir leur influence sur un plus grand nombre d'élèves. Tous comprendraient qu'ils peuvent aspirer aux plus hautes distinctions , mais que, pour les obtenir, itfaut donner, chaque jour, des preuves de zèle et d'ardeur pour l'étude.
Que dirons-nous, après cela , des moyens de répression qui, eux aussi, peuvent influer , quoique d'une manière moins directe, sur la volonté de l'élève ? L'expérience, croyons-nous, prouve suffisamment qu'on ne doit y avoir recours que lorsque l'emploi de tout autre moyen est resté sans succès. Et s'il est vrai que les louanges ne peuvent être décernées qu'avec modération, de crainte d'inspirer à la jeunesse une confiance présomptueuse en elle-même, qui doutera que les réprimandes données sans une grande réserve n'entraînent après elles les suites les plus funestes, et qu'au lieu de faire naître l'amour de l'étude, elles ne fassent perdre entièrement tout goût au travail ? Il n'est rien , d'ailleurs, qui produise plus sûrement le découragement dans l'élève qu'un blâme, je ne dirai pas qui lui serait infligé sans motif suffisant , mais qu'il pourrait croire même à tort, ne pas être mérité. Rien, en même temps, ne serait plus propre à porter atteinte à l'autorité du
maître, sur la conduite duquel ne peut planer, un seul instant , sans de graves dangers pour la discipline, le plus léger soupçon d'injustice.
Si jusqu'ici, en parlant de punitions, nous avons mentionné seulement les réprimandes, c'est que nous voudrions ne voir dans nos établissements d'instruction , selon l'expression du préfet des études de l'Athénée de Tournai \ que cette sévérité morale qui na jms besoin d'appeler à son aide ces peines afflictives et humiliantes que réprouvent nos mœurs et notre civilisation.
Nous sommes, du reste, persuadé que , malgré les efforts tentés de nos jours pour adoucir toute espèce de pénalité, malgré le désir de n'avoir en vue, en infligeant des peines, que la moralisatio7i du coupable, on ne peut guère compter, dans l'enseignement, sur aucun moyen coercitif, fût-il même employé avec le plus grand ménagement, pour contraindre les jeunes gens à substituer au défaut d'application l'amour de l'étude? Je le répète avec une entière conviction, c'est à la raison que le maître doit s'adresser directement , c'est l'intelligence de l'élève qu'il doit mettre constamment en jeu, s'il veut lui assurer, dans ses études, des succès durables. Les résultats les plus brillants qu'on obtiendrait par tout autre moyen ne seront jamais que passagers. L'instruction solide n'est due qu'à la persévérance dans le travail, et la persévérance ne s'acquiert que par la volonté bien déterminée d'un esprit calme et réfléchi.
' Voir le discours prononcé, l'année dernière, par M. Alvin, à la distribution des prix du concours général entre les établissements d'instruction moyenne. Ce discours renferme des observations trèsjudicieuses sur les conditions du meilleur régime disciplinaire applicable à nos établissements d'instruction publique.