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DE LA LANGUE MATERNELLE CONSIDÉRÉE COMME BASE

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Parmi les mesures propres à améliorer l'organisation de l'enseignement moyen, il en est une sur laquelle j'ai cru devoir particulièrement insister, parce qu'elle a rencontré, plus que toute autre, des contradicteurs. Je veux parler de la substitution de l'étude de la langue maternelle à l'étude des langues anciennes comme base de l'enseignement , dans les classes inférieures des humanités.

Malgré les nombreux arguments que nous avons successivement présentés à l'appui de cette mesure, certaines personnes ne partagent point encore nos convictions sur ce point. Nous nous sommes donc déterminé à tenter, à ce sujet, un nouvel etïbrt, en examinant de

près l'objection principale qu'on nous oppose et en labordant directement, abstraction faite de toute autre considération.

Nous emprunterons les termes mêmes de cette objection, au discours qu'un professeur distingué de Grimma, M. Dietsch , a prononcé à la fin de l'année dernière et dont les passages les plus saillants ont été récemment traduits dans un recueil périodique de notre pays \

Nous faisons d'autant plus volontiers cet emprunt à M. Dietsch, qu'il reconnaît formellement, comme nous, que le but de l'enseignement moyen est , non pas de faire des savants, mais de donner aux jeunes gens l'aptitude à la science. Voici comment il s'exprime touchant l'importance de l'étude des langues :

« La langue , dit-il , est la forme visible de l'esprit ; rien n'est donc plus propre à développer les facultés de l'âme, rien ne donne plus d'aptitude que l'étude, non pas de la langue maternelle, mais d'une langue étrangère qu'on ne peut s'approprier que par un travail intellectuel successif, gradué, complet, remontant jusqu'aux principes les plus simples. D'ailleurs, c'est à la littérature que l'esprit humain confie ses trésors les plus précieux ; c'est là qu'on trouve ce que la vie intellectuelle a de plus grand, de plus élevé, et par conséquent ce qu'il y a de plus propre à former l'esprit et à

ennoblir le cœur de la jeunesse C'était donc avec

raison que nos prédécesseurs regardaient l'étude des langues comme la partie la plus importante de l'instruction. Et s'ils donnaient la préférence aux langues anciennes, et surtout à la langue latine, cette préfé-

' La Revue i^édagogique, numéro du 15 mai dernier.

rence s'explique-t-elle par le seul motif que les langues modernes n'en étaient encore qu'à leur période de formation et que la langue et la littérature latines avaient alors bien plus d'importance qu'aujourd'hui ? Nous n'oserions l'affirmer, car on doit reconnaître que si, dans la suite , on a conservé la première place aux langues anciennes , c'est qu'elles présentent pour l'instruction des avantages particuliers : elles servent de base à cette culture intellectuelle que doit posséder quiconque aspire à une carrière libérale ; elles l'emportent sur les langues modernes en régularité et en force aussi bien qu'en richesse ; enfin, plus elles sont éloignées de nous par le temps qui les vit fleurir et par les caractères qui les distinguent, plus leur étude constitue pour l'esprit un exercice utile et fécond. »

Nous aurions pu abréger ce passage et nous borner à citer les paroles par lesquelles le professeur de Grimma doime la préférence à la langue latine sur la langue maternelle pour servir de base à l'instruction ; mais nous avons voulu faire connaître comment il apprécie les avantages qu'olFre l'étude de la langue latine, afin d'avoir l'occasion de déclarer de nouveau que jamais nous n'avons eu l'intention de contester aucun de ces avantages. Nous nous sommes seulement attaché à faire ressortir l'importance qu'acquiert de plus en plus, de nos jours , la culture de la langue maternelle, et nous nous sommes efforcé de prouver que, pour parvenir à une connaissance satisfaisante de notre langue, il faut, dès l'abord, la regarder comme l'instrument indispensable à l'aide duquel doit s'opérer progressivement le développement intellectuel , en faire, pendant plusieurs années, une étude sérieuse, à l'exclu-

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sion de toute autre langue , et ne demander que plus tard aux langues anciennes les moyens efficaces qu elles sont destinées à nous fournir, soit pour continuer le développement de nos facultés, soit pour nous perfectionner dans l'art du style et de la parole.

Après cette courte explication de notre pensée, nous tâcherons de préciser nettement l'objection qui nous est faite et de la présenter sous une forme qui lui conserve toute sa force. L'étude de la langue maternelle, nous dit-on, est impuissante à développer suffisamment les facultés de l'âme et à donner l'aptitude nécessaire à la science, parce que, pour se l'approprier, il ne faut pas, comme pour une langue étrangère, un travail intellectuel successif , gradué , comjjlet, remontant jusqu'aux principes les plus si^nples. En d'autres termes : le jeune élève de nos collèges est incapable de donner à l'étude de la langue maternelle l'attention dont il est obligé de faire preuve dans l'étude d'une langue ancienne.

On le voit, l'objection ainsi simplifiée devient facile à saisir. Mais , hâtons-nous de le dire, la réfutation de cette objection repose, avant tout, sur un fait plutôt que sur un raisonnement. Elle dépend d'un problème que les maîtres doivent essayer de résoudre par la pratique et qui peut se formuler en ces termes : Faire en sorte que les élèves étudient la langue maternelle comme on veut qu'ils étudient une langue ancienne. Nous sommes convaincu que la chose est possible, et notre conviction est fondée sur l'expérience ; d'autres pensent le contraire, et cela ne nous étonnera point, aussi longtemps qu'ils n'auront pas cherché sérieusement dans des faits la solution de ce problème. Ainsi , pour ne citer qu'un seul exemple, nous dirons qu'il nous est arrivé de ren-

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contrer dans un établissement d'instruction moyenne un professeur qui, après avoir, en notre présence, examiné avec beaucoup de soin ses élèves sur un auteur latin , fit ensuite lire à l'un d'eux un paragraphe du Télémaque. La lecture terminée, il se contenta de dire : il n'y a pas de questions à faire sur ce paragraphe.

Je le répète, un tel procédé n'a rien qui nous étonne ; il s'explique , au contraire , très-aisément , lorsqu'on n'assigne pas à la langue maternelle le rang qui lui est dû, c'est-à-dire lorsqu'on ne regarde point l'étude et la connaissance de cette langue comme le moyen naturel de l'instruction et en même temps comme le but principal auquel toutes les études littéraires , de quelque genre et de quelque nature qu'elles soient, doivent, en définitive, se rapporter.

Nous sommes heureux de pouvoir dire qu'on a compris en France , dans ces derniers temps , la nécessité de fortifier l'étude de la langue maternelle dans les classes des humanités. Nous nous permettrons de reproduire ici un passage d'un document destiné par le Ministre de l'instruction publique à assurer l'exécution du nouveau plan d'études des lycées impériaux \ K L'explication des auteurs français, y est-il dit, est un exercice nouveau qui n'a été introduit régulièrement dans l'enseignement universitaire que depuis un petit nombre d'années. On avait paru supposer jusqu'alors que les auteurs français n'avaient pas besoin d'être expliqués et qu'écrits dans la langue maternelle, ils

* Nous empruntons au Moniteitr de renseignement (numéro du 10 janvier de cette année) ce passage d'une instruction g e'nc'r aie publiée par M. Fortoul.

étaient suffisamment compris de tout l'auditoire. Les examens de baccalauréat ès-lettres démontrent tous les jours qu'il n'en est pas ainsi, et c'est peut-être sur cette partie du programme que les réponses des candidats sont le moins satisfaisantes. Le professeur doit donc attacher une très-grande importance à l'explication des auteurs français ; il faut qu'il détermine la valeur et la propriété des termes, leurs rapports , leurs acceptions diverses , qu'il rende sensible la liaison des idées, qu'il distingue les idées principales et les idées accessoires , qu'il montre dans quel ordre elles sont disposées , quelles formes leur donne le raisonnement ou l'imagination, quels sentiments elles éveillent , quelle physionomie leur prête le génie particulier de l'écrivain. »

Ajoutons à cela que le ministre français qualifie d'heureuse innovation la mesure d'après laquelle les devoirs français, dans les lycées , ne sont plus exclusivement réservés à la rhétorique, mais sont aussi obligatoires pour les élèves de troisième et de seconde.

Ce sont là , si nous ne nous trompons , des faits qui donnent un grand poids à l'opinion que nous soutenons. Ils font aussi entrevoir les inconvénients qui peuvent résulter de l'étude simultanée de la langue maternelle et des langues anciennes, dans les classes inférieures des humanités. Comment , en effet, les jeunes élèves comprendraient -ils l'importance de l'étude de leur langue et comment se montreraient-ils disposés à en faire l'objet d'un travail sérieux, quand on se hâte de concentrer leur attention sur l'étude approfondie d'une langue qui leur est étrangère ?

Quant à la mesure vantée avec raison par le ministre français, elle n'est certes pas une innovation pour notre

pays. Depuis longtemps déjà, nous aimons à le constater, la langue maternelle est, dans nos établissements d'instruction , l'objet de soins particuliers ; mais nous ne croyons pas que ces soins aillent généralement jusqu'à faire observer , pour l'étude de la langue maternelle , comme cela se pratique pour l'étude d'une langue ancienne, la méthode si bien tracée par le ministre dans le passage cité, ni à exiger ce que M. Dietsch, de son côté , nomme un travail iiitellectuel successifs gradué , complet, remontant jusqu'aux principes les plus si^nples.

Pour nous, c'est surtout afin de hâter le moment où la langue maternelle sera cultivée de cette manière, dès le premier degré de l'enseignement , que nous n'avons cessé de demander avec instance, comme nous l'avons fait récemment encore dans une autre séance de la classe \ que l'on essaie d'adapter aux cours inférieurs des collèges la méthode réservée ordinairement aux cours supérieurs pour les études littéraires. L'expérience nous a appris que si le jeune élève peut étudier une fable de Phèdre , par exemple , comme il étudiera plus tard un discours de Cicéron , il est possible aussi de lui faire rendre compte d'une fable de La Fontaine , comme il devra, par la suite, apprécier un discours de Bossuet. Par ce procédé , on lui procure en même temps l'avantage incontestable d'entrer de bonne heure dans une route qu'il ne quittera plus durant tout le cours de ses études.

Qu'il soit donc, dès ses premiers pas dans la voie de l'instruction, exercé graduellement à analyser, à inter-

* Voir le t. XXII, n" 3, des Bulletins, et ci-dessus p. 279.

prêter les œuvres écrites dans la langue maternelle ; qu'il soit accoutumé à composer lui-même et à exprimer convenablement, soit de vive voix, soit par écrit , le résultat de ses pensées et de ses réflexions. Lorsqu'après une telle préparation, le moment sera venu d'aborder l'étude des langues anciennes , il verra s'ouvrir devant lui un nouvel horizon. Alors, au travail si pénible et si ingrat auquel il eût été assujetti, d'après le système actuel de l'enseignement , pendant six ou sept années , il pourra substituer une étude devenue désormais pour lui plus facile et plus intéressante. Connaissant , en effet, le mécanisme et les principes de sa langue maternelle , familiarisé déjà avec les meilleurs écrivains , il parviendra, sans trop de peine , à distinguer ce qui constitue le caractère particulier du langage et des productions littéraires de l'antiquité, et il s'appropriera d'autant plus aisément le fruit de ses nouvelles investigations qu'il se sera, en quelque sorte, tracé à l'avance, dans son esprit, un cadre où viendront se ranger successivement et sans confusion les connaissances qu'il aura acquises. Et ces connaissances, il ne sera plus exposé à les perdre à cause de leur isolement ou parce que l'occasion de les entretenir et de les appliquer lui échappera, mais, au fur et à mesure qu'elles seront en sa possession , il les fera servir immédiatement à accroître les ressources que la langue maternelle doit sans cesse tenir à sa disposition.

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