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FORTIFIER PAR L'ENSEIGNEMENT LAMOUR DE LA SCIENCE

MARS l856

En cherchant, dans une de nos séances de l'année dernière \ les moyens d'atténuer les inconvénients que présentent, pour la science, les examens à subir par les aspirants aux grades académiques, j'ai eu l'occasion de signaler un écueil extrêmement fatal aux progrès intellectuels. Je veux parler de l'erreur qui entraîne la jeunesse à aborder l'étude des hvsniches professminelles avant d'avoir fait une étude longue et sérieuse des branches scientifiques.

Il est, en effet, bon nombre déjeunes gens qui, dès l'instant où ils se sont fixés sur le choix d'une carrière,

' Voir ci-dessns p. 289.

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s'imaginent que toute étude qui ne se rapporte pas immédiatement à la profession qu'ils ont en vue est inutile ou, du moins, d'un intérêt fort secondaire. De là un affaiblissement , de jour en jour plus sensible , de l'esprit scientifique ; de là une tendance à négliger, à abandonner même les sciences spéculatives * et toute étude purement théorique.

Or, n'est-il pas à craindre que, si on ne s'efforce de modifier une pareille disposition d'esprit dont l'effet est de rétrécir sans cesse le cercle des idées, notre avenir scientifique ne soit gravement compromis ? L'histoire des siècles passés est là pour nous dire si cette crainte est fondée. Qu'on interroge, même au hasard, les annales d'une nation quelconque, car il n'en est aucune qui n'ait eu ses jours d'abaissement comme ses époques de grandeur, aussi bien en ce qui concerne la culture intellectuelle que sous le rapport politique, et toujours on remarquera que, chaque fois qu'il se manifeste chez un peuple une tendance à ne chercher que des résultats positifs, chaque fois que l'utilité immédiate devient à ses yeux l'unique but des travaux de l'esprit, ce peuple touche à une époque de décadence dans l'ordre intellectuel.

Il est donc important que, dans l'enseignement, on prenne à tâche de combattre une erreur qui est d'autant plus dangereuse que nous la voyons plus répandue parmi la jeunesse. Il faut que l'expérience des maîtres éclaire, sur ce point, l'inexpérience des élèves ; il faut que la conviction que les premiers se sont formée par leurs propres travaux et par les leçons du passé serve à dissiper les illusions des autres et à faire reconnaître à ceux-ci que des études fortes, celles surtout qui favo-

risent le développement spontané des facultés intellectuelles , sont la préparation nécessaire aux études spéciales.

. Au reste, un maître intelligent trouvera sans peine les considérations propres à éclairer la jeunesse à cet égard, s'il ne perd pas de vue le fait incontestable qui les domine toutes et qu'il ne saurait rappeler trop souvent à la mémoire de ses élèves. C'est qu'il n'y a pas d'exemple qu'un homme se soit réellement distingué dans une profession libérale, représentant une spécialité scientifique, sans qu'il eût , au préalable, acquis une instruction solide et des connaissances variées qui ne sont cependant pas en rapport direct avec cette spécialité.

Nous ne pouvons nous empêcher de citer ici un monument littéraire de l'antiquité, dans lequel la raison du fait que nous venons de mentionner est exposée et mise en lumière d'une manière frappante. C'est le Dialogue sur les orateurs, généralement attribué à Tacite.

On sait que l'auteur, d'après la forme qu'il a donnée à cet ouvrage, rend compte d'un entretien auquel il a assisté dans sa jeunesse et qu'il suppose avoir eu lieu entre les hommes les plus éloquents de l'époque. Or, cette époque, c'est le règne de Vespasien, et le principal sujet du dialogue est de rechercher et d'exposer les causes de la décadence de l'art oratoire.

Cependant, selon la remarque de l'auteur d'une dissertation sur ce dialogue \ ce n'est pas simplement l'éloquence romaine qui est l'objet de la discussion, c'est

^ A Widal, in Taciti Dialogum de oratorlhus disjmtatio. Parisiis, 1851, p. 13.

plutôt, en général, la décadence des lettres. Si l'écrivain, dit-il, a choisi particulièrement l'éloquence, c'est qu'elle était alors en souffrance comme les autres arts et qu'en outre elle se rattachait plus étroitement aux institutions de l'ancienne Rome.

Notre but ne peut être, en ce moment, d'apprécier la composition de l'œuvre de Tacite, en l'envisageant dans son ensemble et dans chacune de ses parties. Nous désirons seulement attirer l'attention sur certains passages qui indiquent nettement la cause première de l'affaiblissement intellectuel et qui , en même temps, feront voir combien la lecture réfléchie de cette œuvre remarquable viendrait à l'appui de nos observations et servirait à éveiller ou à ranimer dans l'esprit des maîtres, comme dans celui des élèves, l'amour de la science.

Rien de plus saillant, par' exemple, ni de plus concluant tout à la fois que le parallèle tracé dans le Dialogue ^ entre le plan d'études suivi par les anciens, notamment par Cicéron ^, pour se former à l'art oratoire, et la manière dont on s'y préparait à l'époque de Vespasien. Chez les uns , c'étaient des travaux infinis, des études multiples et étendues , des exercices de tout genre, tandis que les autres, après avoir passé légèrement sur les premiers éléments de l'instruction et ne se souciant guère de l'étude des choses, des hommes et

• Ch. 29 et 30.

* L'auteur invoque le témoignage de Cicéron lui-même qui, dans le livre intitulé Brutus (ch. 90 et suiv.), a raconté en détail ce qu'on peut appeler l'éducation de son éloquence. On ne saurait trop recommander aux jeunes gens la lecture de ces chapitres ; ils y apprendront ce que c'est que l'étude.

des temiys, se hâtaient de courir aux écoles des rhéteurs. Aussi les anciens étaient-ils persuadés que l'orateur devait se rendre capable , en s y préparant de longue main, de traiter avec talent toute question. Les Romains du siècle de Vespasien, au contraire, n'aspirant qu'à acquérir une certaine facilité de langage, négligeaient la science et se réservaient de s'approprier telle ou telle connaissance particulière, quand le besoin s'en ferait sentir. Mais, comme le fait observer avec raison l'un des interlocuteurs du Dialogue \ V usage de ce qui nous est prêté est bien différent de Vusage de ce Cj[ui 710US est propre ; autre chose est de posséder ce que Von emploie, autre chose est de V avoir einpymnté. D'ailleurs, la variété des connaissances fournit à l'orateur des beautés, des ornements qu'il ne cherche pas et répand un vif éclat sur sa diction, alors même qu'il y pense le moins.

Ce n'est pas tout. Lorsque le personnage qui, dans le Dialogue, s'est chargé d'énumérer les principales causes de l'affaiblissement de l'éloquence et de mettre les études fortes et fécondes des anciens orateurs en regard de l'inactivité et de l'ignorance de ses contemporains croit avoir entièrement accompli sa tâche, un autre interlocuteur le prie d'indiquer par quels exercices particuliers, dans les temps anciens, les jeunes gens, au moment d'entrer au Forum, entretenaient et fortifiaient le talent de la parole. Voici le préambule de la réponse qui fut faite à cette question ; nous tenons à le reproduire textuellement, de crainte d'en atténuer la portée en le traduisant ^ : « Quoniam initia et semina veteris elo-

• Ch. 32. — -2 Ch. 33.

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« quentiae satis demonstrasse videor, docendo quibus {( artibus antiqui oratores institui erudirique soliti sint, {( persequar nunc exercitationes eoriim. Quanqiiaiyi (( ipsis artibus inest eœercitatio, nec quisqiiam perci- « père tôt reconditas aiit tara varias res potest, nisi ut {( scientiae meclitatio, meditationi facilitas , facidtativis « eloquentiae accédât. Per quae colligitur eamdem esse « rationem et percipiendi quae prof er as et prof erendi (( quae percepeyns . »

On ne pourrait, croyons-nous, citer aucun autre passage qui exprime avec plus de netteté et de précision le rapport intime existant entre la pensée et la parole. Il n'en est certes aucun dontjl soit plus aisé de conclure, en généralisant le principe qu'il renferme, que le travail actif de l'intelligence sur les branches des connaissances qui contribuent à former riiomme, ou, poumons servir des termes du Dialogue, que l'étude des choses, des hommes et des temps doit être considérée comme la meilleure préparation à l'exercice de toute profession libérale.

Pour compléter notre pensée sur le point qui nous occupe, nous conclurons, en outre, de ce même passage que le premier devoir d'un maître est d'enseigner l'étude à ses élèves, c'est-à-dire de les placer sur le terrain que, sous sa direction , ils devront creuser avec persévérance, afin d'y asseoir les fondements solides destinés à soutenir l'édifice d'une science spéciale.

En terminant ces simples considérations que nous avons présentées uniquement dans le dessein de contribuer à rendre, en général, les études plus fortes et plus sérieuses, qu'il nous soit permis de faire ressortir un avantage précieux qui résulte nécessairement du

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soin avec lequel on se sera préparé h une carrière déterminée.

Il arrive souvent qu'après s'être livré presque exclusivement, pendant une longue suite d'années, à l'étude détaillée et minutieuse d'une science particulière, après avoir exercé avec succès la profession qu'on s'était choisie dès sa jeunesse et à laquelle se rapportait cette étude, le désir, le besoin même du repos se fait vivement sentir. Il n'est pas étonnant que, dans de telles circonstances, ce qui avait été jusque-là l'objet des pensées, le but principal des travaux de prédilection de ces hommes laborieux qui ont fourni honorablement une longue carrière, leur devienne à charge et ne leur apparaisse plus que comme un fardeau qui les accable et dont ils aiment à se débarrasser. Quel serait alors, nous le demandons, le sort de ces amis de la science , s'il ne leur était donné de goûter, dans la retraite, les fruits de leur première instruction ? N'en doutons pas, le fonds de doctrines qu'ils possèdent, joint au développement que leurs facultés intellectuelles ont atteint, la connaissance qu'ils ont acquise des choses, des hommes et des temjjs, particulièrement les idées générales sur Dieu, sur ses rapports avec les hommes et sur les rapports des hommes entre eux, idées qu'ils se sont appropriées dès leur premier âge, feront le charme des dernières années de leur vie, en fournissant un aliment substantiel à l'activité de l'esprit qui défie les ans et brave les infirmités mêmes. C'est alors aussi que ces hommes de science pourront apprécier par eux-mêmes toute la justesse de ces belles paroles que Cicéron ^ citait avec

^ De Officiis, lib. III, cap. 1.

admiration à son fils et qui étaient si souvent sorties de la bouche de Scipion, le premier Africain, nunquam se minus otiosimi esse quani cum otiosus, nec minus solum quam cwn solus es set.

DE

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